Basée à Cayenne, créée il y a seulement trois ans, l’association Guyane Wild Fish réunit tous les passionnés de la faune et la flore des milieux aquatiques de Guyane : aquariophiles, pêcheurs sportifs, scientifiques et naturalistes la composent. Elle est à l’origine de la découverte de 2 espèces potentiellement nouvelles et de plus d’une vingtaine de nouvelles occurrences pour la Guyane… Focus sur une passion guyanaise .

« Avec plus de 430 espèces de poissons d’eau douce et saumâtre en Guyane, les membres de l’association ont de quoi faire » annonce d’emblée Grégory Quartarollo, président et fondateur de Guyane Wild Fish (GWF). Au niveau local, l’association consacre une attention toute particulière à la pédagogie et à la vulgarisation de l’information scientifique en participant aux fêtes de la science et de la nature et en organisant des meetings ouverts au public qui portent sur les dernières expéditions comme celle réalisée sur la rivière Counamama. « Je retranscris nos expériences et découvertes acquises sur le terrain dans des revues aquariophiles en France, en Angleterre, prochainement aux États-Unis, Allemagne et Japon, ajoute Grégory. Beaucoup d’aquariophiles rêveraient d’être à notre place. La Guyane c’est un aquarium grandeur nature ! » L’association est très active sur les réseaux sociaux et à titre d’exemple, la page Facebook est aujourd’hui suivie dans plus de 70 pays.

De la vulgarisation à l’expérimentation…

Les sorties en milieu naturel sont autant d’occasions pour les membres adhérents de faire directement part au grand public de leurs connaissances et de collecter des informations précieuses… En effet, celles-ci viennent alimenter la base de données du forum d’échange « ichtyoguyane » entre scientifiques et naturalistes. « Nous leur balançons toutes les infos et photos collectées sur le terrain, reprend l’aquariophile. Ça nous permet d’avoir les avis d’experts (INRA, Museum d’Histoires naturelles de Genève, Université de Toulouse, Biotope, Hydreco…) si l’on a un doute. C’est un forum vivant, vraiment très riche ! » Mais aussi une manière sûre et efficace d’accroître les connaissances sur la distribution des espèces des différents bassins hydrographiques. Et quand les « apprentis sorciers » ne se testent pas sur des techniques d’élevage d’espèces sauvages, ils aident de futurs lauréats à reconstituer des aquariums « biotopes » dans le cadre de concours internationaux… « et le comble, c’est qu’ils gagnent ! s’exclame Grégory, le dernier en date, un aquariophile des pays d’Europe de l’Est qui souhaitait reproduire le biotope de la crique Margot près de Saint-Laurent-du-Maroni, a gagné le premier prix 2000 € grâce aux informations que nous lui avions fournies ! »

Garde-fous pour l’ichtyofaune d’eau douce de Guyane

Guyane Wild Fish ne tient pas le seul rôle d’explorateur naturaliste… Nombreuses sont les menaces qui pèsent sur les milieux d’eau douce en Guyane et l’association a une place prédominante dans leur préservation et leur conservation. « Nous sommes, en quelque sorte, grâce au réseau d’experts de l’association, des donneurs d’alerte, informant des services de l’État ou les services territoriaux tels que la DEAL (Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement) et l’Office de l’eau… sur des problématiques que nous relevons sur le terrain comme l’observation d’espèces introduites par exemple, explique Grégory Quartarollo. Les plus grandes menaces sont, à mon sens, au nombre de trois. La première, l’orpaillage illégal. Bien qu’on n’ait réalisé, à ce jour, aucune étude permettant de prouver que le mercure utilisé sur ces sites et bioaccumulé par les poissons perturbe leurs cycles de reproduction ou leur physiologie, on constate néanmoins une véritable perturbation de leurs habitats naturels. À cause de l’activité aurifère, d’une eau claire on passe à une eau trouble de type fleuve. Du coup, la communauté en place, où les espèces sont plutôt habituées aux eaux limpides est remplacée par une autre communauté, habituée aux eaux turbides .» Ainsi, à chaque projet minier, légal ou illégal, faut-il déplorer une perte de biodiversité.

Trafic & exportation illégale de poissons rares…

La deuxième plus grosse menace réside dans le pillage des ressources de poissons de Guyane. « Nous avons, depuis plusieurs années déjà, des pseudo-touristes débarqués des États-Unis, d’Europe (Allemagne, Pays-Bas, Suisse, Belgique, etc), ou encore d’Asie (Japon) qui prélèvent des quantités astronomiques de poissons… », commente le président de l’association. Au titre de la réglementation en vigueur (Bulletin officiel des Douanes, version mise à jour au 6 avril 2009), les quotas d’exportation de poissons autorisés sont normalement limités à 30 spécimens par personne. Aujourd’hui, non seulement les services de l’état n’imposent plus ces limites de quotas, mais ils n’obligent plus, non plus, à la reconnaissance des espèces. Il faut savoir que certains poissons, qui font le bonheur d’aquariophiles outre-Atlantique, peuvent valoir jusqu’à 2 000€ pièce ! « Ces poissons sont vendus avant même leur arrivée sur le territoire d’importation, précise le spécialiste. Certains travaillent pour des grossistes et reviennent tous les ans. Nous avons par exemple croisé des Allemands ayant ramené chez eux près de 400 poissons, dont un bon nombre avait été pêché au Suriname ! Les mêmes travers se déroulent au Brésil. En fait ils les déclarent comme étant des espèces de Guyane. Il s’agit d’un trafic d’envergure internationale ! » Selon, le Président de Guyane Wild Fish, on peut parlé de biopiraterie… « Le pire dans tout ça c’est que, parmi ces espèces, il y en aurait de très rares et classées en 2017 en danger critique d’extinction sur la liste rouge de l’UICN*. Finalement, certaines de ces espèces seront reproduites en masse en Europe de l’Est ou en Asie, sans aucun bénéfice pour la Guyane ! », s’insurge Grégory Quartarollo. Entre 2012 et 2016, 5 770 individus étaient ainsi exportés…

L’introduction d’espèces exotiques

Les espèces exogènes rapportées illégalement du Suriname ou du Brésil en Guyane via l’aquaculture constituent, selon le président de l’association, la troisième menace qui pèse sur les écosystèmes aquatiques de Guyane. « Qu’elles soient légales ou illégales, reprend Grégory, certaines fermes aquacoles s’approvisionnent dans ces pays. Il n’existe pas de station d’élvage en Guyane qui puisse les fournir en alevins, d’où cet approvisionnement chez nos voisins. Le risque d’échappées existe et s’il est avéré, ces espèces peuvent vite devenir envahissantes. C’est le cas du Tambaqui, de l’Arowana, du Tucunaré, du Pirarucu, mais aussi, et surtout du Tilapia qui a déjà fait énormément de dégâts aux Antilles », se désole Grégory, et ajoute… il faudrait plus de contrôles. Quant aux aquariophiles on leur conseille de ne jamais rejeter leurs poissons dans le milieu naturel, en les encourageant à échanger leurs spécimens plutôt entre eux ».

Valorisation & aquarium public

L’association collabore également avec les réserves naturelles de Guyane, et depuis peu avec la Collectivité territoriale de Guyane qui possède des bassins dans le Jardin botanique de Cayenne et le Musée de Cayenne. « Nous échangeons également avec les maisons de la nature de Yiyi et de Kaw et avec la maison de la découverte de Petit-Saut. Elles ont toutes trois un projet de présentation des poissons locaux au public guyanais. Paradoxalement, on leur demande de présenter un certificat de capacité de présentation publique. Or, pour obtenir un tel certificat, il faut une expérience en aquarium public de près de deux ans, commente Grégory, perplexe. C’est compliqué vu qu’il n’existe pas d’aquarium public en Guyane. Nous sommes dans une impasse. En sommes-nous au point d’avoir à demander une dérogation afin de faire découvrir au public guyanais cette richesse encore trop méconnue, les poissons d’eau douce de Guyane ? » Comble du paradoxe, en 2014, une étude de faisabilité présentait un projet d’aquarium privé pour un montant d’investissement estimé à 9 millions d’euros pour la première tranche, et financé à hauteur de 60 % par les fonds européens. Priorité affichée du projet : le pôle mer…

 

Expédition NOUSSIRI
- 4 jours intensifs sur l’Oyapock
- 12 membres de Guyane Wild Fish
- Financement : fonds propres
- ZNIEFF de Noussiri (Zone naturelle à intérêt faunistique et floristique) de type I
- 70 espèces identifiées, dont 1 nouvelle (Parotocinclus spe)
Un reportage de cette expédition sera bientôt en ligne sur le site Internet de l’association.

Texte de Natana Lamy
Photos de Antoine Baglan , Grégory Quartarollo, Hadrien Lalague, Guyane Wild Fish