Quiconque s’est déplacé de nuit en forêt guyanaise, a pu remarquer des nombreux yeux scintillants à la lumière de sa lampe frontale. Ces yeux appartiennent en fait à des araignées de la famille des Ctenidae ou cténides. Ce sont des araignées qui chassent de nuit au sol ou dans la végétation basse, et qui ne tissent pas de toile. Elles sont extrêmement bien représentées dans toutes les régions tropicales du globe et en particulier en Guyane. Elles ont été tout d’abord étudiées en Afrique où il a été démontré le lien direct entre leur diversité, leur comportement, leur taille et leur densité avec leur habitat et la qualité de celui-ci. Ainsi, l’observation des araignées présentes est riche d’informations concernant le type d’habitat, sa richesse ou son éventuelle dégradation. La connaissance de la diversité des araignées pourrait permettre d’identifier et de protéger le patrimoine naturel de la Guyane. Cette famille est en fait “l’arbre qui cache la forêt”.

Malgré la fascination (et souvent la peur irraisonnée) qu’elles suscitent, les araignées sont complètement méconnues. Ce sont des arachnides qui se différencient des insectes du fait que leur corps est divisé seulement en deux parties (cephalothorax et abdomen) au lieu de trois et possèdent, en outre, six paires d’appendices : une paire de chélicères servant à la nutrition (crochets venimeux), une paire de pédipalpes servant à “ saisir ” une proie ou d’organes sexuels chez les mâles et quatre paires de pattes ambulatoires (seulement six chez les insectes). En revanche, elles ne possèdent ni ailes ni antennes. Elles se distinguent des autres arachnides (scorpions, faucheux acariens, etc…) par la présence de crochets venimeux près de la bouche et de glandes à soie dans la partie postérieure de leur abdomen.

Les araignées sont présentes dans tous les biotopes de la planète (exceptés les deux pôles), que ce soit en zone désertique, dans les maisons, en altitude (jusqu’à 6200 m) et même sous l’eau. Paradoxalement, c’est dans les milieux où elles sont les plus nombreuses et les plus diversifiées, comme les forêts tropicales humides, qu’elles sont le moins étudiées, comme dans le cas de la forêt de Guyane. Ce sont des prédateurs généralistes et opportunistes se nourrissant de la proie présente (souvent un insecte) la plus fréquente et la plus abondante sans sélectionner une espèce en particulier.
Mis à part les Mygalomorphes, (étudiées par Patrick Maréchal du Muséum de Paris), incluant les “ matoutous ” (Avicularia metallica) et les géantes Théraphosa (Theraphosa leblondii), bien peu sont connues du public, ou même étudiées scientifiquement. Ces dernières sont d’ailleurs plus connues pour être empaillées dans les magasins de souvenirs alors qu’elles sont, vivantes, de majestueux animaux, non agressifs, dont la durée de vie peut dépasser 25 ans. A quand une législation pour les protéger ?
La dernière étude taxonomique de Guyane, effectuée par Di Caporiacco, remonte à 1954. Elle recense 357 espèces au total dont 192 trouvées uniquement sur ce territoire et dont 70 nouvelles espèces pour la science. Puis, seules quelques observations éparses publiées dans des journaux très spécialisés s’ajoutent à cette étude de référence. Après plusieurs missions d’échantillonnages, nous connaissons maintenant plus de 600 espèces sur le territoire guyanais et une centaine en cours de description car nouvelles pour la Science. D’après certaines estimations basées sur la richesse des araignées au Brésil, la Guyane pourrait compter plus de 7 000 espèces ; nous ne connaissons donc pour le moment que 10 % de notre patrimoine arachnologique.
Un inventaire exhaustif devient plus que nécessaire pour connaître enfin la véritable richesse de la biodiversité guyanaise en terme d’araignées.

La taxonomie ou la classification des araignées en groupes

Sur la centaine de familles d’araignées dans le monde, une quarantaine sont présentes en Guyane avec une large domination de certaines familles comme les Araneidae (qui font des toiles orbiculaires), des Salticidae (araignées sauteuses), des Thomisidae (araignées crabes) et bien sûr des Ctenidae (araignées chasseuses nocturnes). La classification par guilde, c’est-à-dire en fonction de leur technique de chasse pour se nourrir permet aussi de classifier les araignées de manière complémentaire à la taxonomie classique : les araignées qui utilisent les toiles pour attraper leur proie, celles qui chassent à l’affût et enfin les chasseuses actives (diurnes et nocturnes). Chaque guilde* regroupe plusieurs familles distinctes.

Le rôle écologique des araignées et son utilisation en Bio-indication et Bio-contrôle

Les araignées ont un double rôle écologique dans leurs écosystèmes : elles sont à la fois des prédateurs redoutables (principalement d’autres arthropodes mais aussi de petits vertébrés pour certaines grosses espèces d’araignées) mais aussi des proies très prisées par d’autres prédateurs tels que les scolopendres, guêpes, fourmis, lézards et oiseaux. Leur premier rôle, celui de prédateur généraliste et opportuniste peut être utilisé pour notre propre bénéfice.
En effet, l’utilisation de la biodiversité des araignées, leur densité, leur abondance leur richesse spécifique, et leur répartition peuvent être utilisés de manière sensible pour évaluer la richesse et l’importance d’un habitat et même d’un micro-habitat. Elles concentrent tous les atouts d’un bon indicateur biologique, particulièrement aux effets chimiques et aux destructions d’habitats: extrêmement diverses, présentes et abondantes dans toutes les niches écologiques, elles possèdent un comportement prédateur généraliste et ont un comportement relativement sédentaire (elles ne possèdent pas d’ailes, contrairement aux insectes).

Leur échantillonnage permet d’évaluer précisément la diversité locale des arthropodes. Il existe en effet une corrélation directe entre une grande diversité d’araignées (les prédateurs) et une grande diversité d’arthropodes (et notamment des insectes, leurs proies) en général. Par conséquent, en étudiant les araignées, nous pouvons avoir une idée de la biodiversité de la micro-faune locale.
Cette méthode a déjà été utilisée avec succès dans plusieurs pays européens. D’un point de vue quantitatif, une haute diversité d’un prédateur généraliste comme l’araignée indique une grande diversité des proies (principalement des arthropodes). D’un point de vue qualitatif, la présence ou l’absence d’espèces rares, spécifiques à un type d’habitat ou très sensibles à la dégradation du milieu, peut être utilisée pour le calcul des indices déterminant l’importance écologique d’un site. De cette manière, via l’évaluation de l’abondance et de la diversité des araignées, les sites peuvent être classés suivant leur importance écologique initiale ainsi que leur degré potentiel d’impact par les activités humaines. Ces résultats peuvent donc participer non seulement aux études d’impacts d’ouvrages mais aussi pour classer les sites protégés ou d’importance faunistique (ZNIEFF, Parc régional etc…).

La deuxième possibilité de l’utilisation de la diversité des araignées est dans le domaine de l’agriculture et plus particulièrement dans le contrôle des insectes ravageurs. Les araignées utilisent de nombreuses techniques de chasse, et leur combinaison permet d’être efficace contre la prolifération de nombreuses espèces d’animaux ravageurs des cultures (principalement contre les insectes (Canard et al., 1999). L’ agriculture en Guyane est aujourd’hui saturée de pesticides et des alternatives sont recherchées par les agriculteurs responsables. Cette méthode biologique et économique peut permettre une production durable et autonome dans notre région. Cette technique est déjà été utilisée en Chine, Inde et Corée du Sud.
Les araignées étant des prédateurs généralistes, elles se nourrissent donc de la proie la plus abondante et la plus présente dans l’environnement. Elles préservent donc une culture de la pullulation d’une espèce ravageuse en se nourrissant principalement de la proie la plus nombreuse et donc de la plus facile à attraper.
La communauté d’araignées peut donc avoir à la fois un rôle préventif en empêchant une espèce d’insectes de dominer les autres, mais aussi curatif en tant “qu’effet tampon” en prélevant principalement la proie la plus nombreuse et donc en rééquilibrant le nombre d’individus dans les espèces. Une association d’une communauté d’araignées qui utilise différentes méthodes de chasse (toile orbiculaire, chasse à courre au sol, à l’affût dans les feuillages etc…) avec d’autres insectes prédateurs spécifiques de certaines espèces ravageuses (des coléoptères ou guêpes prédatrices), offrirait un contrôle biologique des cultures en Guyane, exempt de tout pesticide chimique.

Un candidat idéal pour ces études : la famille des Ctenidae

Le nombre d’araignée étant faramineux comme celui des espèces inconnues, nous pouvons nous concentrer tout d’abord sur une famille particulière qui conjugue tous les avantages énumérés précédemment dans son utilisation : les fameuses Ctenidae (Keyserling, 1877). Comme expliqué précédemment, elles sont très abondantes et diverses en Amazonie, et elles sont facilement reconnaissables et identifiables, car de grosses tailles. En outre, on peut les échantillonner facilement de nuit quand elles chassent, grâce à leurs yeux qui reflètent la lumière. Elles sont des chasseuses de litière et de feuillage très efficaces pour le contrôle d’insecte. Enfin, plusieurs études ont montré qu’elles représentaient d’excellents bio-indicateurs d’habitat forestier tropical. La mesure de leur densité et de leurs tailles adultes, en plus de leur diversité permettait d’en déduire la richesse d’un milieu. Par ailleurs, une des Cténides, appartenant au genre Phoneutria, est réputée pour son agressivité et la toxicité de son venin au Brésil (plusieurs cas de morsure mortelle notamment). Celle-ci est largement présente en Guyane, et bien que la puissance de son venin reste la même, aucun cas mortel n’a été recensé dans notre département. Ceci peut être expliqué par le comportement de l’araignée qui est ici radicalement différent. Elle favorise la fuite en cas de dérangement plutôt que la morsure. De plus, la différence entre la région du Brésil où les accidents ont eu lieu et la Guyane est la destruction de son habitat. Comme en Guyane son habitat (végétation forestière) est peu dérangé et ses proies nombreuses, elle n’exhibe donc pas de comportement agressif, caractéristique à un état de stress comme au Brésil. La qualité de l’habitat aurait ainsi une influence sur le comportement de cette araignée. Enfin, les grosses espèces de Cténides vivant près des points d’eau (crique, flaque) comme l’Ancylometes permettent aussi d’identifier si le milieu est perturbé. Leur présence indique qu’il y a des proies telles que des alevins de poissons, des têtards, des petits amphibiens et mammifères en plus d’arthropodes de grosse taille. Comme ceux-ci sont tous sensibles aux diverses pollutions et impacts humains, la présence de l’araignée indique un point d’eau peu ou pas perturbé par la pollution.
Par conséquent, l’identification des différentes espèces de cette famille d’araignée peut être un outil particulièrement utile et fin dans l’étude et la protection des habitats guyanais.

Les araignées, pourtant fort méconnues, représentent du fait de leur diversité et leur nombre un atout de la biodiversité guyanaise non négligeable. Elles peuvent en outre être utilisées en tant que bio-indicateur pour déterminer la qualité d’un habitat ainsi qu’un agent de bio-contrôle des espèces d’insectes ravageuses dans les cultures locales. La famille des Cténides, assez bien connue grâce à sa grosse taille, concentre toutes ces qualités et peut donc être utilisée en tant que pionnière dans ces domaines.

Photo Gwenaël Quenette & Vincent Védel