La nouvelle « Pénurie de graines » a été publiée par le quotidien France Guyane au mois de juillet par épisodes. Plusieurs personnes ont souhaité obtenir la version intégrale, alors j’ai le plaisir de vous l’envoyer à tous.

N’hésitez pas à transférer « Pénurie de graines » à vos contacts : Il est question de la Lecture pour tous !

Bonne lecture, c’est offert par l’auteur…

  pnurie_de_graines_FLM_-_aot_2013.pdf (1,5 Mo, 547 hits)

Jean-Dieu-Veut Dieusaint était enveloppé par une peau couleur ébène étincelant. Pas emballé par cette teinte noire et terne qui requérait l’application de crème destinée aux européens en pays hivernaux pour protéger et faire briller la peau. Non, il brillait de tous feux avec des dents d’une étonnante blancheur pour ses trente cinq ans. Il était grand, bien comme une espèce de perche se terminant par une fourca, taillée de façon imprécise, avec laquelle on cueille les fruits mûrs du jardin familial ou les graines de parépous d’un lopin de terre agricole. Des dreadlocks dansaient le rocksteady sur son dos, avec fierté. Désormais, ses cheveux avaient cessé de n’être que crépus, et pouvaient enfin, présenter, une longueur respectable pour celui qui préférait un look rasta à une apparence classique, sans trop choquer les bien-pensants. La chevelure lissée étant le seul canon capillaire socialement acceptable en territoire francophone…
Monsieur Dieusaint avait été fait journaliste du jour au lendemain, par la grâce du Rédacteur en chef-dieu de l’époque. La carrière journalistique d’un individu de la région commençait généralement ainsi, tout comme, en quelque sorte, l’histoire de Jean-Dieu- Veut : L’homme fait d’abord ses armes dans l’une des radios libres communautaires. Puis, il atterrit à la rédaction de la seule chaine nationale du pays, en qualité d’animateur. Enfin, il devient l’un des plus grands journalistes devant l’éternel, carte de presse en poche, il est fait titulaire, fonctionnaire, en quelque manière, du service public. Et, Messieurs-Dames, son nez se met à gonfler. Désormais, ses pieds ne touchent plus terre… Il virevolte vers l’information sans investigation, juste l’information brute, transmise telle quelle…
Les femmes, quant à elles, demeuraient animatrices ou, parfois, accédaient à des postes à responsabilité. Mais, le journalisme féminin nécessitait pour le coup, une solide formation et un diplôme de rigueur…

Jean-Dieu-Veut se réveilla ce matin-là, la bouche pâteuse, la tête dans une espèce de tourbillon, lourde comme si, il avait porté un seau de roches en latérite. Il a dû avaler un grand verre d’eau, dans lequel il avait fait fondre deux comprimés effervescents, en espérant que son mal s’échapperait avec les bulles qui s’évaporeraient du verre. En vain. Il avait passé la nuit à fumer les deux paquets de cigarettes qu’il gardait en réserve pour les nuits funestes. L’homme aux abois avait vidé une bouteille de Chivas, On The Rocks, en attendant qu’Antonélien, son compagnon, rentre. Sauf qu’il n’était pas rentré de la nuit. Jean-Dieu-Veut s’était endormi sur le canapé du salon sans s’en rendre compte, et s’était réveillé en sursaut presqu’à tomber du canapé.

Il eut le temps de jeter un œil rapide autour de lui pour constater qu’il était toujours seul dans la maison, que son homme avait découché, avant que les effets d’une atroce migraine dûe à l’absorption d’une quantité exagérée d’alccol ne surgissent. Soudaine- ment, il sentit qu’il fallait absolument qu’il boive, qu’il boive de l’eau cette fois-ci. Il faut dire que ce n’est pas la soif qui lui avait mis le whisky entre les lèvres et sur le foie, mais la peine qui avait envahi son âme, son amour propre, sa fierté, son amour tout bonne- ment.

A chaque fois, c’était le même scénario ! Il éteignait tous les appareils audiovisuels, tirait les rideaux, puis, il s’asseyait autour de la table de la salle-à-manger, jamais autour de celle du salon. Pour souffrir, il lui fallait moins de confort croirait-on. Il prenait toujours quelques instants de réflexion, de punition intellectuelle à se culpabiliser d’avoir, dans la semaine, pas assez porté attention à ce scélérat ; à se culpabiliser en prétextant l’enfance difficile de cette espèce de sacrée chyen. Ensuite, il entamait un processus de déculpabilisation, certes éphémère. Il commençait à traiter à haute voix, tout seul, en lettres majuscules toutes les entrailles de la mère de cette sorte de isalop de mec, de ce crétin issu de la pire race de crétins, de ce connard qui n’était personne lorsqu’ils se sont connus ! Cette espèce de sac d’os ambulant qui oubliait que c’est grâce à lui qu’il pouvait aujourd’hui se permettre de mener ce grand train de vie ! Ingrat ! Puis, une petite voix résonnait en lui mais, je l’aime ! je l’aime tellement ! A cette conclusion, machinalement, il se levait de son siège, allait dans la cuisine, et déposait dans un plateau son attirail d’affliction pour la nuit : la bouteille de whisky, le seau et la pince à glaçons, la bouteille d’eau minérale gazeuse, le cendrier, les cigarettes et le briquet. Son téléphone portable, entre les mains, priant pour qu’il sonne…

Il se dirigea comme un automate vers la porte du réfrigérateur américain, se servit un grand verre d’eau qu’il but d’abord. Ensuite, il se resservit de l’eau dans laquelle il fit dissoudre ses deux comprimés effervescents. Il se doucha et alla se coucher en attendant l’apaisement.

Les amours entre Jean-Dieu-Veut et Antonélien étaient tumultueuses, et particulière- ment décriées par la population ! Les Nègres ne font pas ça ! Les Nègres ne sont pas des Macoumè ! Ce sont les Blancs qui font ça ! Ce n’est pas une affaire de Nègres ! C’est du vice, je vous dis ! Hum hum même ! Oui, il y a toujours eu des Macocottes ! Oui, des femmes qui frottent, elles-mêmes avec elles-mêmes oui ! Ca c’est joli ça ! Mais pas deux mâles bougres qui font langues comme ça non, non ! Si mon fils vient me dire qu’il est macoumè, je le déshérite et je le tue après ! La prison n’est pas faite pour les chiens ! Pas ici-là ! Sacré nom de Dieu ! Alléluia ! Hosanna du haut des cieux ! Notre Père qui êtes dans les cieux ! Sa mère qui est la Sainte-Vierge ! La Sainte-Vierge ! Pas ici-là même, même même !

Cette atmosphère ne participait pas à rendre sereines les relations entre ces deux-là ! Et ceci était un euphémisme, si on considérait le nombre de fois où l’un ou l’autre était parti en claquant la porte ou que la police était intervenue pour les calmer.

Antonélien Soumillac, lui, était métis, originaire d’Inde et d’Afrique, un homme rouge, de taille moyenne. Il était fin et élastique, comme un bonbon filon. Ses membres étaient constamment en mouvement lentement, même lorsqu’il était immobile. Il donnait l’impression de se lover et de se délover comme une couleuvre. Tant et si bien que, lorsqu’il marchait, les enfants pouvaient entonner la chanson dont les paroles sont :
« Mi ta-w, mi ta mwen ! Je viens de Paris, la terre m’appartient ! ». Il se déhanchait… Enfin il faudrait mieux dire qu’il se désossait les hanches. On voyait, à cause de sa maigreur, ses os à travers ses vêtements lorsqu’il déambulait dans l’espace. Il s’était fait un maquillage permanent en se soulignant les lèvres, les soucis et les paupières. Il s’était également fait percer les oreilles pour les parer d’une paire de diamants. Un autre petit diamant pinçait la partie supérieure de son menton. Sa manucure était toujours impec- cable. Ses rajouts d’ongles à la résine affinaient encore plus ses doigts. Tout comme Jean-Dieu-Veut, il avait opté pour les dreadlocks. Mais, pour lui, c’était vraiment une affaire de mode, de style and fashion et de militantisme. Il avait des locks torsadées, colorées, parées d’anneaux et de boules en ivoire. Coiffeur professionnel, Antonélien s’était spécialisé dans le traitement des cheveux crépus. Il les lavait, soignait, bichonnait, et coiffait sans ammoniaque ou autres produits néfastes pour les cheveux et le cuir chevelu. Il refusait tout défrisage du cheveu, et criait, avec sa voix pourtant mielleuse, aux clientes qui insistaient : « Mais ! Regardez-moi, je vous ai dit non ! Les Domini- caines sont là pour ça ! Allez-y » ! Enervées, elles repartaient, en le traitant de Femmel- lette ! Sacré macoumè sans graines ! Hein, il a des cheveux coolies, il s’en fout ! Il parle, il parle là, mais lui, il n’a pas besoin de défriser ses cheveux lui-même là ! Et Antonlien leur répondait par un dédaigneux Tchiiiiiiipppp ! Ti manman Machapia ! Le salon de coiffure d’Antonélien ne désemplissait pas. Son concept connaissait un succès grandis- sant, car il était le seul à traiter les cheveux crépus dans la région. Parfois, il prenait son baluchon et allait à la rencontre des habitants des communes de l’intérieur du pays. Ce spécialiste donnait des conférences dans des lycées, universités et partout où il était invité pour échanger sur son concept et son « engagement nègre », disait-il. Il avait étudié la propriété des plantes de son enfance avec lesquelles sa grand-mère leur lavait les cheveux, ou celles avec lesquelles elle les assouplissait. Il s’était également intéressé aux vertus des plantes que Man leur attachait sur le front à l’aide d’un carré en coton blanc, pour les soulager de leur migraine, ou celles qu’elle leur posait sur le haut du crane pour soulager les mêmes maux ou encore pour atténuer les effets parfois néfastes du soleil chaud. Et Antonélien en a fait fabriquer des huiles, des eaux parfumées et des crèmes par des chimistes, qu’il a commercialisées. Dans son salon, il exposait fièrement ses boites, bouteilles, coffrets et bocaux estampillés de sa marque « Black honor », désignés comme des produits naturels pour cheveux crépus, à base de plantes d’Amérique du Sud. Le retour du mouvement « Black Is Beautiful » américain, ou à la française « Noir et fier » avec l’avènement de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis d’Amérique, incitait les jeunes de la diaspora africaine, cheveux crépus, noir foncé, bleu sans éclat, chocolat au lait ou autres, à adopter la coiffure des rastafariens, à se faire des tresses ou alors des nattes, quitte à se fixer des rajouts de cheveux naturels pour ceux qui n’assumaient pas complètement la nature de leur véritable grain… de cheveux.

Les clients venaient de toutes les communes du pays pour se faire traiter les cheveux en douceur, avec des produits naturels, faits de tamarin, de coco, de baume blanche, de grobonm, de tibonm, de wara dende, et d’autres graines.
Des femmes arrivaient dans le salon de coiffure avec le haut du front complètement

dégarni, tant que la pose de cheveux naturels ou synthétiques avait fini par leur arracher tous les cheveux. Elles se présentaient dans l’établissement, camouflées à l’aide de foulards ou de perruques, enlaidies pour cause d’européennisation. Ô rage, Ô désespoir, leur citait le coiffeur !
Antonélien était par conséquent très convoité, aussi bien par les femmes que par des

hommes. La force de son travail et la volonté de son ambition à en être le meilleur, attisaient toutes les convoitises. En particulier, chez ceux qui voyaient en lui les moyens d’une ascension sociale sans forcer, d’un ventre bien rempli sans suer…

Gourmand qu’il était, il n’avait jamais réellement choisi son parti. Même s’il vivait avec Jean-Dieu-Veut, qui, lui, n’avait jamais connu que des hommes dans sa vie, Antonélien, en revanche, un petit brin manawa tout de même, ne s’était jamais privé d’histoires charnelles avec des femmes : les histoires d’amour, il les gardait pour les hommes. Il aimait les femmes pour leur forme, pour la moiteur de leur madafa, pour rien d’autre. Jean-Dieu-Veut était au courant de ce travers d’Antonélien, qu’il qualifiait de « vice » et de sa façon « ignoble » de « couper des femmes», de « donner du graine » à d’autres que lui, et il en souffrait. Au début, il s’inquiétait lorsque son homme ne rentrait pas de la nuit. Il pensait au pire. Il appelait tous leurs amis, inquiet, avec la peur qu’il lui soit arrivé un accident. Pire, qu’il soit mort. Mais, à force d’attendre qu’il rentre, en vain, certaines nuits, il a fini par comprendre qu’il lui fallait accepter l’idée qu’à chaque fois qu’Antonélien ne passait pas la nuit avec lui, cela signifiait qu’il était en bonne compa- gnie.
Devant ses larmes ou d’autres manifestations de sa souffrance, il lui était répondu qu’il était trop possessif et que le véritable amour ne saurait restreindre la liberté des indivi- dus…
Ce principe ne bénéficiait en réalité qu’à Antonélien, car Jean-Dieu-Veut, prônait avec foi et sincérité la fidélité à l’homme de sa vie. Il y eut bien un soir où, désespéré par les frasques de son amant, il s’aventura à sortir dîner avec un homme. Il n’eut même pas le temps de s’asseoir dans la voiture qu’Antonélien apparut devant lui, éjecta d’abord le chauffeur hors de la voiture. Puis, il traina Jean-Dieu-Veut dans la rue par les locks, ignorant ses cris et insultes. Il l’obligea à entrer dans leur maison, laissant pantois le chevalier servant. Ce soir-là, les cris, les pleurs et les grincements de dents ont servi de fond sonore au voisinage. Excédés, les voisins appelèrent la police. Quelle fut leur surprise lorsqu’ils virent sortir Jean-Dieu-Veut lui-même pour traiter toutes les cou- tures de la mère des agents de police, ainsi que la profondeur des mères des voisins, pour qu’ils dégagent de leur propriété. Sacrés comparaisons !

Jean-Dieu-Veut et Antonélien s’aimaient autant qu’ils se déchiraient à bras et à cris, et s’exprimaient d’amour et de baisers doux.

On venait de brûler le roi du carnaval, et avec lui toute sa génération, dans une liesse générale, sur le bûcher de la place centrale de la ville, obligeant ainsi ses adeptes à s’ancrer dans un carême forcé dès le mercredi des Cendres à minuit. Date de mise en application morale que l’abbé a dû prolonger au dimanche minuit, pour libérer les consciences des fidèles des fredaines de la fin de semaine, enivrés encore par les joies procurées par les cavalcades et les dancings, antre des touloulous.
Fréquenteurs de paroisses qui s’étaient abonnés aux festivités avec allégresse, se devant adeptes d’un jeûn exemplaire jusqu’à Pâques, en particulier durant la saison de la Passion du Christ, commençaient à envisager secrètement un peu moins de quarante jours de Carême, le ramadan chrétien.

Ils s’organisaient pour s’approvisionner en poisson salé de préférence, et à s’abonner à ingurgiter les graines de circonstances comme le parépou, ou encore le wassay et le comou. Certains allaient jusqu’à oser le patawa, un fruit plus acre et plus brutal que ceux de la famille des pinots.

Il s’agissait là du respect de la tradition transmise de génération en génération de catholiques ou d’assimilés chrétiens ou de pas chrétiens du tout. C’était pour de nom- breuses personnes un signe d’appartenance à la communauté créole d’origine, ou une marque d’intégration.
Chaque famille de la petite bourgeoisie créole mettait un point d’honneur à perpétuer cette part de la culture locale. Les autres familles modestes ou immigrées, en guise d’intégration, s’affairaient également dans cette pratique culinaire, en y ajoutant une petite spécialité de chez elles. Un p’tit riz collé à l’huile de Sésame par exemple…
Alors, les pêcheurs, bien en amont, salaient le poisson de gros sel et le stockait pour permettre à tout un pays, quasiment, de vivre sa foi, en consommant toutes sortes de graines avec du poisson salé.
Habituellement les apprentis chasseurs ou les dòkò, les docteurs ex forêt tropicale, coupaient la cime des palmiers qui repousseront de toute façon à temps pour la saison prochaine. Malheureux ! Puis, ils chargeaient leurs sacs de grappes de ces graines de palmes destinés aux marchés aux légumes, aux revendeurs légaux, signalés par un drapeau dont la couleur affichée correspondait à la disponibilité de graines spécifiques. Ils approvisionnaient à leur tour les revendeurs des coins de rue s’auto-exonérant de taxes municipales, les uns et les autres.

Cette année-là, un bruit courrait dans tous les foyers : les drapeaux de couleur jaune, blanche ou rouge ne dansaient plus la samba sur aucune devanture ! Il n’y avait plus non plus de revendeurs avec dans leurs bassines les graines convoitées ; leurs petits pots en fer qui servaient de mesure à deux euros cinquante, ne sont plus !
Mes aïeux, le pays était en ébullition ! Personne ne pouvait croire à une telle pénurie !

Woy ! Pénurie de graines !

Les médias s’emparèrent de l’affaire, firent le tour des marchés, heureux de filmer les devantures sans drapeau, les coins de rue connus de tous, vidés des vendeurs de graines ! La chose était sérieuse ! Enfin, un événement de poids pour l’information territoriale !
Les journalistes s’organisèrent dans leur rédaction respective. Ils entamèrent une série de reportages et d’interviews de ceux qu’ils avaient désignés comme des spécialistes de l’approvisionnement en graines ou en préparation du plat régional, qui se dégustait uniquement à l’occasion des fêtes pascales et de l’Ascension, le fameux bouillon d’awara ! Cette recette légendaire composée de légumes verts et de viandes boucanées et salées, ayant pour base un jus extrait de la pâte de cette graine orange, à chair charnue et généralement sucrée… Une espèce de sauce graines des origines africaines de ces Nègres sud-américains, travestie…

Maria Dolores, Brésilienne, vendeuse de graines dans son échoppe n’en revenait pas :

- Eh oui, je peux dire c’est vrai ! Malheureusement, pas trouvé wassay ou comou du tout, du tout, aucun Monsieur n’a apporte pour moi comme chaque l’année ! Monsieur dit y a pas encore dans la forêt ! Je ne peux travailler, donner manger à enfants, y a pas de wassay, comou !

- Mais, pourquoi ne vous approvisionnez-vous pas à la frontière, lui propose

Dieusaint le journaliste de la chaine nationale ?

- Mais, monsieur, gendarmes ! Gendarmes veulent pas ! Ils marchent partout dans les bois, sur bateau dans la mer, et sur les routes ! Gendarmes prennent toute la marchandise et brûlent tout ! y a pas wassay, y a pas comou, Mon- sieur !

Notre compère Dieusaint décida d’interviewer des passants un jour de marché. L’un d’entre eux, attiré par l’attraction de la caméra, s’approcha volontairement :

- C’est pour la télévision ? Oui ? C’est pourquoi ? Je peux dire ? C’est quoi la ques- tion ? Ah oui ! Ah, y a pas comous, tout ça ? Ah bon ? Je savais pas ! Bon, moi- même, Monsieur le journaliste, je bois pas les graines-là, j’aime pas ça ! Les gens-là, ils mettent du couac dans le jus avec de la morue ou du poisson salé ! C’est un manger ça ? Ca, c’est magie couillonnerie qu’ils font pour faire croire comme si ! Quoi ?
Jésus connaissait le comou tout ça ? Ils peuvent pas boire de l’eau et manger du pain sec si c’est pour faire pénitence ! Sacrés gens-gagés qu’ils sont tous ! Même l’abbé, c’est un gens-gagé, un zombi, un maskilili, je vous dis, avec l’eau bénite et l’ostie soi-disant ! C’est pas dit dans la Bible il fallait boire ça pour carême hein ! C’est des couillonnades ! Ils ont qu’à manger poisson avec du pain ! Ou avec couac !

Le journaliste renchéri :

- Mais, Jésus connaissait le couac alors ?

- Eh regarde petit garçon, si c’est cinéma que tu veux faire cinéma avec moi, je suis pas ton papa ni ta manman ! La merde ! J’ai déjà perdu plein de temps à répondre tes questions sans sens !

Une dame qui passait par-là et qui avait entendu la question, a souhaité, elle-aussi, apporter son témoignage au monde :

- Monsieur, j’ai 70 ans sur ma tête ! Tous mes cheveux ont blanchi ! Par respect pour votre âge et le mien, je ne vous dis même pas tout ce qui a blanchi sur moi ! Jamais de ma vie je n’ai vu ou entendu une chose pareille ! Il n’y a plus de was- say ou de comou chez nous ! Ahhhh ! Je peux vous dire que je suis désolée ! Je suis contrariée ! Il n’y a même pas de parépou, non, non, non, un pays si riche ! Vous ne pouvez pas me dire que les élus n’avaient pas vu ça ! Alors qu’est-ce qu’on va manger ? Choux chinois et bananes pesées ? Les gens qui plantent, ils ne pouvaient pas cultiver les palmiers ? Et tous ces Nègres inutiles qui coupent les pieds au lieu de cueillir les grappes tout simplement ? C’est de leur faute tout ça ! Et comment ? Le gouvernement ne pouvait donner de l’argent pour que les agriculteurs fassent des champs de wassay et tout ça ? Ils s’en foutent eux ! Tous ces gens-là donnent de l’argent, des subventions pour toute sorte de choses qui ne sont pas de chez nous ! Ils donnent l’argent de nos impôts à leurs amis, mais nous, nous, le pays ? Ils donnent quoi pour le pays même ? Nous, on n’a rien ! Eh ben, eh ben ! Je vous le dis, ils veulent tous couler ce pays-là !

D’autres personnes s’étaient depuis rassemblées autour du journaliste et de la vieille dame, et allaient de leurs commentaires :

- Elle a raison, je te dis ! C’est pas normal tout ça ! C’est un complot ! Mes enfants devaient venir de France pour manger le bouillon ! C’est pas la peine encore ! Avec le prix que coûtent les billets ! Ca sert à rien ! Faut qu’on fasse une grève ! Faut qu’on descende dans la rue ! Il faut que le gouvernement nous entende ! s’écriait une dame.

- Woy ! C’est quoi ce cinéma-là pour deux trois graines comous et wara ? Vous voulez me faire croire que vous ne pouvez pas manger autr’chose ! E ben, pa manjé, sa ké fè zòt mégri ! Yé di moun nou péyi gen trop lachè ! Vous faites comme si le pays était en crise ! Y a d’autres combats ! Et l’essence ? Et le prix des billets d’avion justement ? Et ces voleurs qui nous arrachent nos chaines ? Ces garimperos, voleurs d’or, assassins ! Et ces pilleurs de poissons, de cre- vettes ? Et nos terres qui sont volées aussi par tous ces gens qui construisent sans permis sur des terrains qui ne leur appartiennent pas ! Et nous, on est obligé d’acheter des terres, et de payer des impôts ! Yé, yé pa ka péyé roun pa- tat ! s’énervait un jeune.

Un Haïtien qui a pris cette partie du discours pour ses compatriotes et lui, hurla :

- Ehhhhh ! Personne vous empêche pas de prendre la terre ! C’est la terre de l’Etat ! On est l’Etat ! Si les élus disent pas non, ils font la rue, ils mettent lu- mière, c’est vous qui voulez dire ! En Haïti, j’ai la terre ! Bande d’imbéciles ! Moi, je travaille raide tous les jours Dieu fait pour lever votre pays ! Alors, j’ai fait ma maison, et j’ai un bout terre pour planter maïs avec bannann ! La France, c’était chez nous aussi ! On a pas doumandé l’Etat français venir chez nous avant ! Maintenant on va où la France est, et on prend la terre !

Les badauds énervés, blessés par tant d’hardiesse, se sont rués sur lui avec la ferme intention de le trucider sur place, à mains nues ! Les policiers municipaux ont dû intervenir pour les séparer et empêcher le lynchage de l’homme ! La caméra a été arrachée par un toxicomane, sans domicile fixe, que personne n’a pu rattraper ! Mal nourri, mais agile ! Seuls ses talons ont été vus se perdre dans une rue transversale !

- Eh ben, c’est bien fait pour nous qui acceptons n’importe qui chez nous ! Retour- nez chez vous pour lever votre pays ! Allez en France ! Ici, c’est pas la France ! Merde alors ! Comparaison ! Vous faites pas ça aux Antilles ! Je vous dis on est des couillons dans ce pays-là ! Et nos élus sont complices ! Ehhhhh ! Le monsieur nous dit qu’il prend la terre ! Il n’a même pas honte ! Sacré Duvalier ! Tonton macoute ! A cause de tous ces gens qui font des trucs de communautés pour vo- ter la !

La récession économique sévissant, le nationalisme ouvrait ses ailes au monde des naïfs…

N’ayant plus de caméra, l’équipe de la télévision nationale alla déposer une plainte au commissariat, munie d’un procès-verbal de la police municipale.

Jean-Dieu-Veut Dieusaint entra chez lui vers 16 heures, après le montage de son sujet. Tout au fond de lui, il espérait trouver son homme affalé sur le canapé. Quelle fut sa surprise lorsqu’il découvrit qu’il n’était pas du tout rentré ! Il se doucha et décida de passer au salon de coiffure.
Il fut ébranlé lorsque les employés lui annoncèrent quelque peu gênés qu’Antonélien n’était pas venu au salon, et qu’il n’avait pas non plus appelé pour avertir d’une éventuelle indisposi- tion.
En homme fier, pour les rassurer et garder la tête haute, il tenta de leur donner une explication qui, en réalité, ne convainc personne.

L’âme en peine, il reprit le chemin de chez lui, en espérant le trouver là-bas. Il n’y était toujours pas. Il tombait systématiquement sur la messagerie de son téléphone. Il était 20H00.

Vers minuit, Jean-Dieu-Veut reçut un sms de l’opérateur téléphonique qui lui indiquait que la personne qu’il avait essayée de joindre était désormais disponible : Antonélien !
Il ne put s’empêcher de le rappeler, le cœur serré, l’âme emplit de doute, les jambes vacillantes, les mains tremblantes.

Une femme décrocha et répondit à Jean-Dieu-Veut :

- Allo !

- …..

- Allo, insista la voix.

- Euh… C’est bien le portable d’Antonélien ? Je peux lui parler s’il vous plaît ?

- Antonélien mon amour, téléphone ! C’est pour toi !

« Antonélien, mon amour »… C’est certainement une blague…

- Allo, dit l’homme.

- Allo, Antonélien ?

- Oui, Jean-Dieu-Veut ?

- Oui, mais que t’arrive-t-il ? Pourquoi, ne rentres-tu pas ? Pourquoi, tu… ? Pourquoi,

… ?

- Jean-Dieu-Veut, écoute, ne m’attends plus… Je ne rentrerai plus… Je suis désolée.

J’aime la femme qui t’a répondu au téléphone. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne re- viendrai pas, oublie-moi, et si tu le peux, pardonne-moi.
Jean-Dieu-Veut ferma son téléphone, se servit sur un plateau la bouteille de whisky, le cen- drier, les cigarettes et le briquet…

Un Magnum, neuf millimètres avait remplacé les glaçons…