Il y a quarante ans, le cofondateur de la Négritude, Léon-Gontran Damas, s’installait à Washington D.C. où son travail sur la question raciale allait inspirer une génération de créateurs, chercheurs et écrivains. Basé sur et inspiré de son poème Limbé, Black Dolls Project est une représentation visuelle du problème du racisme sous la forme d’une triple série de 22 images photographiques réalisées par Mirtho Linguet. En couleur, « loin des habituelles et communes images de chaînes et de sang ou des personnages représentés en posture de complainte, avec le craquement du fouet sur leur dos » précise-t-il. Cette triple série exposée à Washington, en novembre 2017, a été ainsi partie intégrante du Festival International Fotoweek, dont le jury lui a accordé le Prix Beaux-Arts 2017.

Une esthétique de l’investigation
« If you don’t understand White Supremacy (Racism)- what it is, and how it works- everything else that you understand will only confuse you . » (« Si vous ne comprenez pas la suprématie blanche [racisme] – ce que c’est, et comment cela fonctionne- tout ce que vous comprendrez d’autre ne fera que vous confondre »). 1971 Neely Fuller, Jr

Avec Black Dolls Project, Mirtho Linguet affirme une “esthétique de l’investigation”, au travers de trois séries qui interrogent une “situation basique et universelle”. La première série Poupées Noires, présentée pour la première fois en octobre 2015 à l’EnCre, figure la réalité des personnes classifiées comme non-blanches. Celles-ci sont des poupées. La seconde série, Flora, met en question l’imaginaire inculqué et inoculé qui façonne la réalité qui entoure ces “poupées”. Mental-Cide, ultime série, inédite et présentée pour la première fois lors de la Fotoweek, met en scène la phase terminale de la folie qui abîme les personnes classifiées comme non-blanches, phase les laissant désarticulées, à la fois physiquement et psychiquement.
Black Dolls Project est le résultat de réflexions sur le problème du racisme et invite à « réfléchir à ce problème qui fait que les individus se maltraitent à cause de leur couleur de peau » explique Mirtho Linguet. La grossièreté et la subtilité de la vie quotidienne sont révélées par des couleurs, des lumières et des angles ainsi qu’un traitement technique particulier, affirmant, sans embellissement, la dimension tragique de cette question spécifique de la perception.
Toutes les photographies ont été prises dans des espaces naturels et non en studio, à différents endroits comme furent transbahutés les esclaves depuis les bateaux de la traite négrière jusqu’aux plantations, leurs corps livrés aux espaces, comme des objets. Les personnages sont de véritables femmes peintes en noir. Il s’agit de renforcer le fait que le racisme concerne la couleur des personnes classées comme non-blanches/noires, car elles ont de la couleur dans leur peau. Les différents modèles jouant ces rôles de personnages maquillés ont parfaitement conscience de la démarche et du propos du projet. Leur participation est une collaboration qui n’est pas feinte, mais volontaire. Étant peintes en noir comme étant elles-mêmes noires, elles ont accepté de prendre part à ce travail et ainsi pointer du doigt le problème du racisme.
Aussi, le regard des modèles et leurs postures génèrent des effets troublants pour les spectateurs qui les découvrent. Nullement retouchées, « toutes ces images suivaient le même schéma de processus (dispositif, schéma lumière) afin d’obtenir un résultat précis en termes de qualité, de structure et de message » explique M. Linguet. L’un des aspects qui frappe d’emblée est le fait de rendre les personnages visibles alors que la plupart d’entre eux ont été photographiés dans des conditions de très faible luminosité, avec des corps totalement recouverts de noir. Ceci transmet le sentiment que les non-blancs sont considérés comme invisibles, puisqu’il leur est refusé dans un tel contexte idéologique d’être de vrais hommes et de vraies femmes, mais seulement des sujets/objets.
Ainsi, Black Dolls Project poursuit l’investigation/réflexion du photographe, entamée avec le projet Alchimie en 2009. à cet égard, la série de 30 portraits révélait des visages de personnes photographiées sur un fond blanc afin d’effacer toute information « culturelle ». Cette blancheur symbolise l’idéologie globale en place qui domine l’ensemble des individus de la planète au sein duquel nous évoluons tous à ce jour. Ces images avaient été prises en plein jour sans lumière additionnelle pour garder vivante la texture réelle du visage, pour révéler la vérité sans artifices. L’intention était alors portée sur le concept de l’ »universalité » des hommes et des femmes vivant sur le même espace, la même planète, dans le même univers. Ils et elles semblent apparemment différents à la surface, mais demeurent les mêmes au-delà de la barrière artificielle de la couleur de la peau, et ce en dépit de cette idéologie qui tend à classifier les individus.

De la Guyane aux États-Unis, un projet au propos universel
Alors que Poupées Noires est inaugurée en 2015 en Guyane, le travail de Mirtho Linguet fait écho à la crise identitaire que traverse les États-Unis. Avec le soutien du Ministère de la Culture et de l’Ambassade de France et celui de la Collectivité de Guyane et quelques sponsors privés, le projet s’exporte à l’étranger. Alors qu’une première mission exploratoire se tient aux États-Unis, au lendemain de la victoire de Donald Trump aux présidentielles américaines, nombre d’acteurs américains (Musée National Afro-Américain, Howard University à Washington, Rebuild Foundation à Chicago, Museum of Impact à New-York, ou l’entreprise sociale Dream Corps), sont particulièrement intéressés par cette série photographique et son propos. Celui-ci expose sans ambages et sans fard, le « racisme qui est la suprématie blanche », et surtout la nécessité de produire de la justice au niveau individuel. Ce faisant cette idéologie est défaite, car le racisme est en effet « un système/mode de pensée fabriqué ».
Les collaborations qui s’établissent alors mettent en relief l’actualité de ce problème questionnant la capacité en tant que société à produire de la justice plutôt qu’à valider et supporter le racisme (sous toutes ses formes). Parmi ces acteurs, l’Anacostia Arts Center accepte ainsi d’accueillir Black Dolls Project en 2017 pour une exposition pendant trois mois et une présentation spéciale pour la Fotoweek. Centre culturel ouvert en 2013, il accueille espaces de coworking, galeries d’art et boutiques créatives. Situé dans le quartier noir emblématique de Washington, où vécut l’éminent orateur et abolitionniste afro-américain Frédérick Douglas qui fut le premier candidat noir à la vice-présidence lors de l’élection présidentielle (1872), l’Anacostia Arts Center est devenu un lieu d’intenses programmations artistiques et d’échanges entre créateurs, professionnels et tous publics.
L’exposition est inaugurée en août 2017 à Washington, quelques jours après les affrontements raciaux de Charlottesville qui bouleversèrent l’Amérique. Huit années de présidence Obama, n’avaient pas fait de ce pays une société post-raciale, mais au contraire, révélé les profondes fractures qui le traversent.
Dans ce contexte américain, l’exposition Black Dolls Project trouve son public. Le manifeste du projet relève que le monde est malade. Une maladie qui se traduit par le mauvais traitement infligé à des individus du fait de leur couleur de peau étant classifiés non-blancs, et ce, en quelque terre émergée de la planète. Connu et reconnu sur un plan universel, dans une dimension historique de plusieurs siècles, ce mal se perpétue. Les diverses rencontres au cours de la Fotoweek, à travers la ville de Washington figurent ce mal. Le phénomène de « gentrification » qui vide les quartiers des habitants moins favorisés, très majoritairement noirs, est l’un des sujets qui l’illustrent de manière frappante. Le terme de « white supremacy » revient dans les discussions publiques et questionne tous les visiteurs qui le découvrent dans le manifeste.
Ainsi, les choix esthétiques de Mirtho Linguet au service de ce propos universel a interpellé le Jury de la Fotoweek, composé du fondateur de Redux (la célèbre agence photo qui collabore avec Forbes, Fortune, ESPN, The New York Times Magazine, Time ou Newsweek), et de professionnels du Wall Street Journal, Vice Magazine, Thomson Reuters ou National Art Gallery. Il reçoit le prix Beaux-Arts de l’année 2017, distinction parmi plusieurs centaines de photographes du monde entier. Black Dolls Project porte ainsi son message au cœur des thèmes sociétaux abordés par la Fotoweek auprès du public professionnel international depuis dix ans.

Sur le chemin de Damas
De 1970 à 1978, Léon Gontran Damas enseignait à Howard University, établissement majeur qui a fourni le plus grand nombre de doctorants, chercheurs et écrivains afro-américains. C’est lui, français et guyanais, qui dirigea et contribua à la création du programme des « African Studies » – majeur dans la recherche et les mouvements afro-américains. Le 2 novembre 1977, il donne son dernier discours public dans le quartier de Howard, à l’occasion d’un festival sur la Négritude. Son travail enrichit les dynamiques intellectuelles qui forgent les milieux universitaires et culturels afro-américains, en pleine effervescence après les disparitions prématurées de Malcolm X et Martin Luther King.

Ce faisant, le projet étant lié au travail de Damas dans une certaine mesure, c’est très logiquement que l’exposition de novembre fit l’objet de deux conférences. L’une dans la célèbre librairie Sankofa référence de la littérature africaine et afro-américaine, qui la proposa afin de partager avec son public, les réflexions et perspectives constructives soulevées par Black Dolls Project. Cet échange éclaira les particularités du problème en Guyane, suscitant l’incompréhension d’un public, interpellé par la cohabitation entre d’un côté, pauvreté, chômage et violence d’une population d’à peine 270 000 habitants et de l’autre, potentiels industriels, économiques ou agricoles uniques au monde.

L’autre conférence s’est tenue à la Galerie Anacostia. En compagnie de Mirtho Linguet, étaient réunis l’historien et journaliste Donald Earl Collins, spécialiste du multiculturalisme, des enjeux éducatifs et de la construction de l’identité afro-américaine, et l’écrivain Ethelbert Miller, qui collabora avec L. G. Damas. Poète et écrivain, parmi les premiers diplômés en African Studies des États-Unis, Miller dirigea pendant plus de 30 ans la direction des ressources de Howard University, comptant parmi les plus riches collections de la littérature afro-américaine, et il est directeur d’édition aujourd’hui du Poet Lore, la plus ancienne revue de poésie des États-Unis.
Les échanges furent féconds avec un public averti, au sein duquel, se trouvaient photographes, étudiants mais aussi curateurs du Musée national de l’Histoire et de la Culture afro-américaine de Washington. Comme l’a rappelé Ethelbert Miller, l’œuvre et le travail de L. G. Damas aidèrent à la compréhension des mécaniques de domination et la constitution de stratégies pour contrer le racisme. Contrairement à Senghor et Césaire, comme le note l’Encyclopédie des Black Studies (Asante & Mazama, Temple University), il faisait ainsi le choix d’aller au-delà de l’environnement francophone, pour construire l’universalité de son propos sur la question raciale.

Ainsi, Black Dolls Project a engagé son itinérance américaine et avec la Fotoweek, celle-ci est aussi internationale. Dans un contexte de bouillonnements sociétaux qui inquiètent, la présentation de cette triple série, les échanges sur son propos et le pont qu’elle dresse par delà géographie et histoire, contribue à faire résonner le travail photographique de Guyane vers l’ensemble du continent. Il conforte ainsi la capacité à partager en vue de produire de la justice, de résoudre le problème du racisme.

Texte de Keïta Stephenson
Photos de Mirtho Linguet
Remerciements élodie Alexander