La région du Maroni fut longtemps en marge des colonisations européennes. Au moment où l’Administration Pénitentiaire s’y installait, elle était peuplée de groupes sociaux résistants au colonialisme, Amérindiens et Marrons. Ceux-ci considéraient le Maroni et ses affluents comme étant “leur “ espace de vie, et non celui des Bakaa (Occidentaux en langue bushinenge).

L’installation du bagne n’a pas interrompu les dynamiques transfrontalières pratiquées par ces groupes. Au contraire, la ruée vers l’or des Antillais et Français vers le Haut-Maroni, à partir des années 1880, a fait de Saint-Laurent-du-Maroni un pivot des échanges commerciaux. La commune pénitentiaire n’était aux yeux de ces populations qu’un « trou noir, un toufé yen yen », selon un orpailleur sainte-lucien interviewé par Michèle Baj-Strobel. Ce lieu était à éviter parce que « les Blancs s’y mangeaient entre eux », comme le formule un témoin amérindien. Par contraste, le dégrad Mineurs, comme on appelait alors l’embarcadère du village chinois, était un haut lieu de ces échanges. Un orpailleur Sainte-Lucien racontait à l’anthropologue Michèle Baj-Strobel qu’« on [y] rencontrait plein de gens noirs, blancs, de toutes races qui descendaient des mines ou voulaient y monter ». Le transport fluvial était alors assuré par des « canotiers » marrons, partie prenante de ce commerce dès la découverte de l’or. Comment se déroulaient ces rencontres entre « mineurs », « canotiers » et autres commerçants ? Comment ces hommes se percevaient-ils mutuellement ?
Entrons dans l’atmosphère du village chinois des années 1930. Le roman Roucou de Jacques Perret, publié en 1936, décrit avec minutie le départ d’orpailleurs métropolitains, attelés aux préparatifs d’un « singulier appareillage qui, tournant le dos à l’océan, avait le cap sur la forêt » :

« Accoudé sur une pile de marchandises, Bret notait le détail de la cargaison embarquée sur chacune des sept pirogues, énormes troncs d’angélique ou de carapa fouillés à l’herminette et travaillés au feu, qui reposaient là, en bas, les flancs coincés entre deux longues perches. La plus grosse faisait dix barils, soit près d’une tonne ; la plus petite en faisait sept. Les épaules chargées, les nègres descendaient lentement du quai, s’avançaient près de leur canot et, dans l’eau jusqu’aux genoux, répartissaient minutieusement le poids des marchandises. Le riz, le couac (manioc granulé), les haricots, les « pois yeux-noirs », la farine, le tabac, les allumettes, la poudre, toutes les denrées périssables étaient enfermées, soudées dans ces vieux bidons de pétrole qu’on appelle touques en Afrique et bombes en Guyane. Tous ces cubes de fer-blanc, grossièrement numérotés, luisaient au petit jour parmi les vaguelettes du flux qui commençaient à refouler le fleuve. Un Bosh recouvrait déjà son canot d’une bâche en feuilles de Ouaye. Bret le héla :
— Cette petite caisse encore !
Mais le Noir fit un signe de tête négatif. Inutile d’insister. Il faut reconnaître que les Boshs fraudent rarement sur le fret : ils ne craignent pas en effet d’embarquer jusqu’à la limite de sécurité, chargeant surtout la proue qui n’émerge plus alors que de quelques centimètres. Ainsi lesté, le nez à fleur d’eau, le canot est mieux paré pour le passage des sauts. »

Les interactions comme celles-ci entre canotiers et clients étaient marquées par des enjeux de pouvoir. Si l’administration française encourageait cette activité des canotiers marrons sur le Maroni, et que les groupes marrons connurent de ce fait des transformations internes profondes, ils étaient néanmoins appelés “ Boshs ”, considérés comme des “primitifs”, ostracisés comme “ nègres ” par leurs clients. Les canotiers, ayant le monopole du transport fluvial, disposaient pourtant d’atouts sérieux dans la négociation locale.

Attirer les Marrons sur le territoire guyanais

Dès la création du bagne, l’administration coloniale française tenta d’attirer les Marrons sur son territoire, à commencer par le groupe des Alukus (ou Bonis), considérés comme alliés de la France. Dès 1862, le gouverneur Tardy de Montravel, souhaitait « rétablir la souveraineté française sur le fleuve Maroni », alors contrôlé par les Ndjukas, et proposait aux Alukus de venir s’établir à Mana : la colonie avait besoin de main d’œuvre.
Comme l’explique l’historien Jean Moomou dans sa thèse, ce projet échoua. Par contre, l’Administration Pénitentiaire embaucha, en 1881, des Alukus dans la scierie de Saint-Jean. Elle espérait que les Marrons chasseraient les bagnards évadés.
L’Administration Pénitentiaire demanda à ce qu’Apatou, l’adjoint aluku de l’explorateur Jules Crevaux, obtienne une concession sur le Bas-Maroni, en contrepartie de la chasse aux évadés. En 1881, cinq enfants alukus de son village, l’actuel Apatou, étaient déjà inscrits à l’école communale. En 1893, le gouverneur de Guyane voulait fonder un village aluku à Saint-Laurent, pour éviter le transit des marchandises par Albina. Ce projet, jamais réalisé, fut renouvelé en 1912, puis en1938, avec un projet de case pour les canotiers au village chinois. Ainsi, les administrations françaises incitaient les Marrons à séjourner dans la commune ou à proximité : avec la création du territoire de l’Inini en 1930, son pôle administratif à la Forestière, sur le Bas-Maroni, embaucha des Marrons dans l’industrie du bois.
Historiquement, c’est toutefois dans le transport fluvial que les Marrons étaient le plus actifs : un état de 1912 indique qu’entre janvier et avril de l’année, le commerce a expédié dans le Haut-Maroni 1 369 canots, dont 90 « Bonis » et 1 279 « Boshs ».

Le comitibaka

Les sociétés marronnes avaient connu des transformations sociales notables du fait de cette ruée vers l’or : l’historien Jean Moomou l’a appelée époque du “ grand takari ”, du nom créole donné à la perche qui servait à naviguer (kula en langue bushinenge). C’est ce que les historiens alukus appellent le comitibaka, la période où ce groupe est à nouveau entré en lien étroit avec la société coloniale. À la fin du XIXe siècle, le Gaan Man aluku Anato prélevait une taxe de 15 à 20 % sur l’or. Le transport fluvial était appelé bagasiboto ou kulaboto. Il fallait alors 2 à 3 semaines pour relier à la pagaie Saint-Laurent aux placers du Lawa, et davantage en saison sèche. Les Marrons acheminaient des marchandises pour les grandes maisons de commerce de Saint-Laurent-du-Maroni : Tanon, Lalan (Lalane), Gouchichi (Gougis), Bacaiéli (Barcarel), Héchi (Hesse)…

Une classe d’entrepreneurs marrons vit donc le jour : ils salariaient leur équipage, et faisaient du commerce à leur compte. D’autres métiers liés à l’or émergèrent : bien que l’extraction de l’or fût interdite aux Alukus par leur Gaan Man, certains se faisaient embaucher sur les placers comme piochinenge. D’autres travaillaient comme bagasiman (bagagistes), Kolpoteman (marchands), Wenkiman (magasinier), balataman (extracteur de balata), guide des orpailleurs, constructeur de pirogues, livreur de wai (feuilles de palme) pour les toitures ou du couac produit par les femmes. Les sociétés marronnes furent donc monétarisées dès les années 1870 : ces travaux étaient rémunérés à la tâche, ou par bon de paiement à encaisser à Saint-Laurent. L’acquisition de la richesse du Blanc (Bakaagudu) devint un signe de distinction sociale. Jean Moomou analyse les changements sociétaux qui en découlèrent, modifiant par exemple les pratiques liées au corps. Avec l’introduction d’habits occidentaux, le pagne et la kamisa, portée sur les épaules par les hommes, devinrent des symboles identitaires. L’alimentation intégrait désormais le sel et l’huile industriels, à la place de l’huile de palme ou du sel de bois.
Les “ primitifs”

Ignorant ces changements sociétaux profonds, les clients de la côte considéraient ces canotiers comme étant au bas de la hiérarchie coloniale. En témoigne cet autre extrait de la scène du village chinois de Roucou :

« Le grand Bosh, tout frileux dans le vent frais de l’aube, serrait un carré d’indienne sur ses épaules :
— [Comment tu t’appelles ?]
— Bî.
— Bî ? Qu’est-ce que c’est que ce nom-là ?
— Ou pas connaît’ Bî ? Bagage-là qui fo et qui bon tout bonnement !
Le pouce renversé au-dessus de la bouche ouverte illustra l’étymologie du nom. Bret, qui avait eu un Saramaca du nom de Vémouth, comprit que ce canotier s’honorait également d’un patron tonique et reconstituant.
— Parfait, alors Bî, nous disions deux bombes de riz ; bien.  »

Ici, les attributs extérieurs arborés par le piroguier (sa kamisa, son nom occidental) sont tournés en ridicule par l’écrivain français (qui fait de la kamisa « un carré d’indienne », et du nom des alcools un témoignage d’alcoolisme). Par ailleurs, le tutoiement impératif, la restitution du langage “petit nègre” du piroguier, et l’expression d’un lien de possession (“avoir ” quelqu’un) expriment un sentiment de supériorité, hérité de l’idéologie esclavagiste.
À l’époque, les Marrons faisaient (déjà) l’objet de catégorisations raciales et ethniques. L’anthropologue Marie-Josée Jolivet a souligné l’attitude ambivalente des créoles envers les canotiers marrons, admirés pour leur habilité, mais méprisés, car non civilisés. Le terme “ Boshs ”, du hollandais “Boshnegers ” (“ nègres des bois ”), désignait les seuls Ndjukas, ou les Marrons en général. Il est aujourd’hui péjoratif. Dans les récits des explorateurs du Maroni, si les Amérindiens étaient parfois valorisés, les Marrons étaient dépeints sous des traits plus négatifs, non seulement “ primitifs”, mais aussi “ nègres ”. Le roman Roucou regorge de stéréotypes associés à la “ race noire ”, notamment dans l’attention portée aux corps des canotiers, d’une virilité animale (telle « nuque luisante et trapue », aux « odeurs rares et toniques »), mais d’attitude enfantine, irresponsable ou féminine.
Les Saint-Laurentais voyaient ces Marrons comme des “sauvages ” dénudés. Une habitante, née en 1920, raconte ses souvenirs :

« Les Boshs n’étaient pas tellement
présents comme maintenant. (…)
Parce qu’ils étaient craintifs, comme
s’ils avaient peur de nous. Ils étaient
habillés avec un pagne !  »
(Florencienne Wing-Piou, 2010)
De fait, en dehors du village chinois, les Marrons étaient peu présents en ville. Dormant dans leur bateau, ils. n’y séjournaient que quelques jours pour décharger puis charger. Albina, au centre des échanges entre le fleuve et le littoral surinamais, était plus fréquentée par les Marrons.

Tapuwooko

Les canotiers jouissaient toutefois d’un monopole qui les plaçait en situation avantageuse vis-à-vis des orpailleurs. Ils n’hésitaient pas à se mettre en grève (tapuwooko) : Alukus et Ndjukas, pourtant en concurrence, s’alliaient pour négocier leur rémunération. Ainsi, en 1912, une grève paralysa le commerce pendant six mois. De même, en 1921, du 21 février au 30 mai, aucune activité n’eut lieu sur le fleuve, laissant les autorités françaises et hollandaises désemparées. Les Saamakas travaillant sur les autres fleuves de Guyane refusèrent de venir sur le Maroni, considérant cette grève comme justifiée, et les autorités hollandaises accédèrent aux revendications. Cette grève, comme celles de 1904, 1906, 1925 ou 1936, témoigne d’une position puissante des Marrons dans l’économie du fleuve.
Les âpres négociations sont décrites dans Roucou, là encore du point de vue des métropolitains. L’un d’eux doit négocier avec un « nègre hautain », le « délégué aux palabres » de cette « tribu loquace et démocratique », qui refuse de partir en raison d’un « clapotis trop vif ». Pour faire cesser leur « chantage », l’orpailleur doit payer une tournée générale à l’équipage dans un bistrot « infâme » tenu par un libéré, et leur promettre une « avance sur salaire ». Il doit ensuite patienter jusqu’à ce que les « bossman », pagaie sur l’épaule, finissent par se résoudre à partir.
Le monopole des Marrons sur le transport leur donnait une marge de manœuvre importante. L’administration coloniale française était prise dans ses contradictions : depuis les années 1890, ses velléités de taxer les canotiers n’aboutissaient pas puisqu’ils n’avaient pas la qualité de citoyen. Une taxe de canotage fut toutefois prélevée par la commune pénitentiaire à partir des années 1930. Les relations entre les canotiers et leurs clients, telles qu’elles se donnaient à voir au dégrad Mineurs, étaient donc ambivalentes : si la hiérarchisation coloniale plaçait les Marrons au bas de l’échelle sociale en vigueur sur le littoral, ceux-ci savaient tirer profit des avantages que leur procurait leur maîtrise de fait des circulations fluviales.

Texte de Clémence Léobal
Photos Fond A. Heuret, ACSLM