Née à Salvador, à l’époque esclavagiste, la capoeira s’est depuis exportée à travers le monde. Cette lutte qui mêle musiques, chants et techniques de combat est un puissant marqueur identitaire brésilien et un support de la mémoire collective. En Guyane, la capoeira a trouvé depuis quinze ans sa place. Reportage à Bahia et à Cayenne.

Du Solar do Unhão, dégrad où étaient débarqués et broyés les esclaves africains, et du Largo Terreiro de Jesus, ventricule de la Baie de tous les saints, ne subsistent que des édifices religieux baroques exagérément imposants et la mémoire propagée des heures sordides. Une mémoire orale qui survit à l’oubli, notamment grâce à la capoeira, cette lutte afro-brésilienne polymorphe reconnaissable à la disposition en “ ronde ” (“ roda”) des musiciens et chanteurs au centre de laquelle s’affrontent deux à deux des combattants.

Elle naissait au XVIe siècle, à l’époque de la traite négrière au Brésil, comme une expression parmi tant de rébellion et d’africanité dans des colonies violentes et injustes. La capoeira est la synthèse de diverses formes de combats, danses, rituels, travaux agraires, musiques et terroirs de plusieurs pays africains. Tour à tour tolérée, courroucée, bannie, elle est aujourd’hui reconnue de par le monde et vient d’être inscrite sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco.

Marqueur identitaire

La pratique de la capoeira prend forme dans les quartiers des opprimés, comme sport de combat. S’y affrontent la virilité et les clans. Jusqu’à la moitié du XIXe siècle, « les manifestations culturelles nègres étaient permises, et même encouragées. D’une part, elles servaient de soupape de sécurité dans le régime ; et d’autre part, comme elles mettaient en évidence les différences entre les divers groupes africains, c’était diviser pour mieux régner » (Le petit manuel de la capoeira. Nestor Capoeira. p 49).

En 1888, l’esclavage est aboli. Malheureusement, les persécutions et autorités portées à l’égard des nouveaux affranchis demeurent. Les emprisonnements, les coups de fouet sur place publique attendent ceux qui osent braver l’interdit, car pratiquer la capoeira est formellement prohibé. D’ailleurs, elle est mise hors-la-loi par le premier Code pénal de la République en 1890. Cette obstruction à la libre pratique perdurera ainsi jusqu’à très récemment. Tout comme o samba de roda, o candomblé, « la capoeira était marginalisée du fait de son expression noire » rappelle Jeremias Belo dos Santos, connu comme le contremaître Gato Preto, du groupe guyanais Energia Pura.

Considéré par les familles comme un nid où frayent les cobras, les voyous, ce jeu de corps brûlants, d’attaques et d’esquives, corps au sol, attirait malgré tout. Maître Jaero, qui retrouvait il y a quelques mois sa Bahia natale après vingt-trois années passées à Buenos Aires à la tête du groupe Guerreiro Orixás, fut de ses disciples de l’ombre. « Mon parrain ne voulait pas que je fasse de la capoeira puisque ce sport était la lutte des brigands ». Issu d’une fratrie de quatorze, il vendait « des douceurs dans la rue » le jour « et lorsqu’une roda s’improvisait, je m’arrêtais, captivé ».

Le parcours de Gato Preto est sensiblement identique à ceci près qu’il commence dans les années 80 sur la praça do Diario de Pernambuco, ou quelque autre rue passante de Récife. « J’ai découvert la capoeira grâce mon oncle qui enseigne désormais dans le Paraná. À cette époque, la capoeira était exercée uniquement par les hommes. Les enfants et les femmes n’y participaient pas. La société la discriminait, donc les mères ne laissaient pas les enfants la pratiquer. Mais plus c’était dangereux, plus j’avais envie de connaître ! » Âgé d’à peine 3 ans, le garçon reproduisait au saut du lit ce qu’il voyait exécuté par ses aînés dans la pénombre d’un quintal (terrain) maintenu confidentiel.

Oiapoque

Dans les années 80, São Paulo attirait de nombreux migrants du Nord-est brésilien en quête de meilleurs revenus. A 6 ans, un soir où la télévision retransmettait le programme quotidien, le petit Gato prenait ses jambes à son cou, il « fuyait » du domicile familial pour rejoindre un « groupe de show » composé par son oncle et avec pour horizon la mégapole du Sudeste et les promesses de spectacles rentables. « São Paulo c’était une opportunité pour aider ma famille » se souvient le contremaître.

Après des mois de représentations données dans les rues paulistas, des retours en terre natale pour y « vendre des oranges », Gato décide de tenter sa chance plus au nord. Il embarque avec son frère aîné, Genivaldo (mestre Borrachinha du groupe Shalom) à destination de Manaus. Les années 90 battent leur plein et c’est dans la cité marchande que les frères entendent alors parler d’une ville où les billets circulent aussi vite que les feuilles charriées par l’Amazone : Oiapoque. « On disait qu’il y avait beaucoup d’argent à cette époque, car beaucoup de gens allaient au garimpo [placer] ». Les frères entreprennent le voyage et donnent des représentations dans les rues du centre. Passant de main en main, l’argent est distribué par petites poignées aux deux acrobates. Les sauts et la mise en scène de leurs exhibitions ne passent pas inaperçus et c’est ainsi que le maire de Saint-Georges, Georges Elfort, invite les deux nordestinos à donner un spectacle dans la ville frontière française. Cette immersion de l’autre côté du fleuve marquera le début de l’installation de la fratrie en Guyane.

Aujourd’hui, la capoeira est pratiquée dans le département par plusieurs groupes. Elle est vivace à Cayenne, et fluctue à Saint-Laurent, Mana, Kourou et Saint-Georges. Elle s’est fait une place confortable sur la scène sportive et événementielle au même titre que les arts martiaux et les démonstrations de samba. La même genèse se répètera d’ailleurs étonnamment à Cayenne. « Au départ elle avait mauvaise réputation », se remémore Gato Preto. Il y a dix-quinze ans, on craignait ces gros bras de Cabassou qui s’adonnaient au combat. Pourtant, tout comme au Brésil, après avoir été marginalisée, elle séduit la société guyanaise par le biais des cours donnés dans les écoles et du charisme de ceux qui l’enseignent. « Au départ, la capoeira n’était pas organisée, elle n’était pas uniformisée. Et puis les cours ont commencé à être donnés. Ça a beaucoup changé », résume Juciclei Picanço de Sousa, connu sous le statut de professeur Jamanta, ancienne personnalité du groupe Energia Pura désormais à la tête du groupe Centro cultural tribos de capoeira.

« J’ai commencé en 1997 à Macapá, j’avais 17 ans » se souvient-il. « C’est une longue histoire, mystique, car avant de commencer la capoeira je rêvais du bérimbau [instrument majeur de la roda constitué d’une calebasse et d’un filin en acier qui produit trois notes différentes], mais je ne connaissais pas encore la capoeira. Une fois j’ai regardé à l’intérieur d’une école quand je marchais dans la rue, car le son du bérimbau m’avait attiré. J’ai eu de la curiosité. J’ai ouvert la porte qui était fermée, car les cours étaient donnés de manière cachée. Quand j’ai vu ça, je suis resté fasciné, et là j’ai commencé à m’entraîner

Alphabétiser

Globalement, l’irruption de la capoeira dans les établissements scolaires et la création d’“ académies ” ont joué un rôle primordial dès le début du XXe siècle. À la fin des années 20, le Salvadorien mestre (maître), Bimba, profita de la brèche ouverte par le gouvernement, plus clément, pour créer la première académie. Ceci est le point de départ d’une nouvelle période, celle des clubs, après celle de l’esclavage et de la marginalité. C’est par l’école institutionnelle que cette expression afro-brésilienne fut acceptée, moins crainte. Serait-ce l’explication de l’importance donnée par les maîtres contemporains à l’enseignement ? Car aujourd’hui, pour gravir les échelons, un professeur de capoeira doit absolument s’investir dans des programmes d’éducation, sociaux. De notre point de vue, ce préalable n’existait pas par le passé, mais à pris de l’ampleur au tournant des années 60. La spontanéité des rodas d’antan et le contexte liberticide, ne laissaient pas la place à cette vision éducative préméditée. Ainsi, en Guyane, à Macapá, Belém, à Paramaribo et dans des clubs de l’Hexagone et des Antilles, nombreux sont les projets « éducatifs », d’éveil et d’« insertion » menés auprès des plus jeunes, des adultes, des plus faibles, des égarés. « On faisait déjà cette partie éducative, mais on ne le disait pas, estime Gato Preto. C’était moins promu que maintenant. Pour les personnes qui n’ont pas d’objectif dans la vie, tu es un point de référence. On ne trouvait pas cette référence chez nous donc on la trouvait dans la capoeira ». Pour mestre Jaero, il s’agit « d’éducation maternelle et sportive ». D’ailleurs, il est courant de dire d’un novice qui se forme qu’il est en voie « d’alphabétisation ». Les chansons qui accompagnent la lutte entonnent souvent ce refrain.

« La capoeira n’est pas faite pour blesser, mais pour éduquer », affirme mestre Boca Rica, l’une des figures de la capoeira à Salvador. Cette vérité personnelle n’est pas partagée par tous. Ce grand monsieur aux yeux malicieux, et plus encore, défend comme ceux de la génération 50, la « loyauté » et « le respect » dans le jeu. Ces valeurs sont globalement partagées par l’ensemble de la profession, bien que depuis les années 2000, et l’époustouflante percée de ce sport dans l’industrie du spectacle (avec son principal diffuseur : le tourisme), le socle a bougé.

Une popularité grandissante

En mai 2004, à l’occasion du Forum universel des cultures qui se tient à Barcelone, le ministre Gilberto Gil, appelait « le public à prendre conscience de la notion de culture en tant que marchandise, citant l’exemple de la capoeira qui s’est diffusée à l’étranger sans soutien officiel, comme un phénomène dont on a beaucoup à apprendre ». (Jornal do Brasil du 15/05/2004)

Face à cette reconnaissance nouvelle, à ce succès international (« la capoeira est présente dans 180 pays » selon mestre Nenel, de Salvador), ce genre martial et culturel, qui est très jeune au regard de ses aînés asiatiques, subit de grands bouleversements. La tendance est à la fusion des groupes, à des enseignements très cadrés et répétitifs. Exotique dans bien des pays, la capoeira conquiert, galvanise également. Les prouesses techniques, l’enchevêtrement des membres, le balancement des corps, les chants, ne peuvent passer inaperçus. Cette déferlante, née à Bahia, n’est pas tous les jours facile à porter pour les héritiers. L’ambiguïté qui la définit aujourd’hui pourrait être la suivante : comment jouer les égéries sans renier ses fondements rebelles ? Malgré tout, le poids de la charge est souvent amoindri par l’allégresse née de la reconnaissance d’une culture foulée du pied. Ce vieil élève de Nenel traduit bien les sentiments qui animent le milieu : « Un jour, j’ai vu un reportage qui se passait au Groenland. Là, il y avait une jeune femme qui enseignait la capoeira parce qu’elle l’avait apprise à l’étranger. Au Groenland ! ».

Aux esprits de la lutte – Brésil – Guyane – France
Photographies Philippe Roger
L’exposition de Philippe Roger se penche sur l’art de la capoeira, à travers son art de photographe. Les photos de Philippe en montrent aussi
l’aspect musical, avec la présence des bérimbau, caxixi et atabaque !
Ce travail réalisé en grande partie avec des modèles guyanais s’est déroulé à Salvador de Bahia, et sera à découvrir à l’Encre – EPCC – pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage du 11 au 24 juin prochain.

Texte de Marion Briswalter
Photos de Philippe Roger