Parées de bijoux et habillées de saluva — la tenue traditionnelle des femmes mahoraises — coiffées de fleurs de jasmin, soigneusement maquillées, les mains et les bras couverts de dentelle de henné, les femmes de Mayotte chantent des louanges au prophète Muhammad et s’adonnent à une danse d’un raffinement sans égal, séduisante et envoûtante, qu’elles appellent le Debaa.

Sur une longue ligne, les femmes chantent et se balancent en effectuant d’élégants mouvements de bras et du haut du corps parfaitement à l’unisson. Parées de leurs plus beaux atouts et vêtues de magnifiques saluva, tenue traditionnelle aux couleurs chatoyantes, elles exécutent une danse sensuelle et hypnotique. Les vertus les plus appréciées de la femme mahoraise, telles que la beauté, la pudeur, la mesure et les belles manières sont particulièrement mises en valeur dans cette performance.
À Mayotte, tout au long de l’année, des milliers de femmes pratiquent le Debaa, art dansé et chanté d’origine soufi, créé à partir de poèmes mystiques qui louent la naissance et la vie du prophète Muhammad. Lors de rencontres intervillageoises, différents groupes de femmes, toutes générations confondues, s’affrontent pour s’imposer comme les meilleures interprètes de ce répertoire. Avec un raffinement hors pair, elles expriment leur grâce et leur foi en atteignant l’extase.
Située dans l’océan Indien entre l’Afrique et Madagascar, Mayotte, île de l’archipel des Comores, est devenue en 2011 le 101e département français. Grâce à son histoire riche en croisements de peuples, coutumes et croyances, Mayotte possède une grande tradition musicale et chorégraphique aux influences multiples : africaines, malgaches, arabes, asiatiques et européennes. Parmi le riche répertoire musico-chorégraphique local, une place importante est occupée par les rituels dévotionnels exercés par les confréries soufies. Ces pratiques mélangent de manière savante et raffinée, poésie arabe, chant, musique et danse. Toutefois, l’implication corporelle dans la prière a su tirer tout à son avantage l’expressivité gestuelle des traditions africaines.
Parmi ces pratiques, le debaa bénéficie aujourd’hui d’une reconnaissance particulière, aussi bien en France qu’à l’étranger grâce à la mise en place des politiques culturelles spécifiques visant à sa patrimonialisation. Très apprécié par les Mahorais, le debaa est avant tout un chant psalmodié en langue arabe, composé à partir de qasîda (poèmes mystiques) louant les évènements les plus importants de la vie du Prophète Muhammad.

Art intergénérationnel par excellence, le debaa donne l’occasion aux femmes les plus jeunes de danser et chanter, alors que les adultes assument le rôle de chanteuses solistes et les plus âgées, assises au sol, jouent du tari, ancien tambour sur cadre d’origine persane.
Les chants du debaa sont appris à l’école coranique que tous les enfants fréquentent depuis leur plus jeune âge. La transmission se fait par mimétisme et par imprégnation. Dès l’âge de 10 ans, les jeunes filles accompagnent leur mère aux répétitions et apprennent à danser et à chanter en les imitant. Quelques années plus tard, elles intègrent tout naturellement le rang des danseuses. Si elles ont de belles voix et si elles sont douées en composition chorégraphique, elles succéderont à leur mère dans le rôle de chanteuse soliste et d’imam de debaa, que dans ce contexte indique la meneuse de la chorégraphie.

Le debaa est réalisé à l’occasion de mariages, commémorations, fêtes de villages. Sa présence est indispensable pour accompagner les pèlerins au départ de La Mecque, pour les accueillir au retour et pour fêter l’Aïd El-Fitr [la fin du ramadan]. Toutefois, d’importantes manifestations ont lieu tout au long de l’année. Par quatre, les groupes des différents villages organisent des rencontres, qui se déroulent de préférence les dimanches. Le debaa devient alors une véritable compétition féminine, où l’art du paraître joue un rôle fondamental. Le but est de se démarquer en tant que meilleures interprètes de debaa, manière emblématique, selon les femmes, d’exprimer les archétypes de la meilleure épouse et de la meilleure musulmane.
Dans chaque village de Mayotte, il existe un, voire plusieurs groupes de debaa. Chaque groupe compte une centaine de femmes d’âges et de générations différentes liées entre elles par des relations de parenté ou de voisinage. Une quarantaine de praticiennes sont toujours présentes aux répétitions et un noyau fort d’une dizaine de femmes suit et organise toutes les activités.
Rédiger un dossier pour une demande de subvention, regarder d’anciennes vidéos, faire un devoir d’école sur les traditions locales sont autant d’occasions pour les plus jeunes de questionner leur mère et leurs grand-mères sur l’histoire de cette pratique. En faisant la cuisine, en fabriquant un panier d’osier, en se reposant allongées sur le canapé, les femmes âgées racontent à leurs petites-filles, avec émotion et un brin de nostalgie, l’ancien temps, leur expérience, leur connaissance des chants et des poèmes.

« Je suis née dans le debaa, j’ai toujours suivi ma mère, mais je ne me suis jamais posée de questions avant. Mais maintenant avec l’école, on s’intéresse davantage à nos traditions… » (Moina)

À l’occasion d’une nouvelle rencontre, les femmes créent de nouveaux debaa. La composition d’un chant de debaa commence par une inspiration à partir d’un mot, d’une strophe d’un poème mystique. Missiki fondatrice du groupe d’Hamjago, village au nord de Mayotte, explique que d’habitude, elle part d’une phrase qu’elle lit en chantonnant comme en lisant les versets du Coran. Puis, elle sélectionne des phrases qui peuvent bien se combiner ensemble. Par ces agencements naît une mélodie, qu’elle répète ensuite sans relâche, jusqu’à ce que le phrasé se fixe dans sa mémoire. Au moment opportun, elle le propose aux femmes de son groupe lors d’une séance de répétition.
« C’est Dieu qui m’inspire des belles paroles » (Missiki)

Quand la fundi dévoile un nouveau chant, c’est toujours un moment exaltant et précieux. Les femmes écoutent attentivement puis répètent le chant plusieurs fois afin de l’apprendre par cœur. Quand la mémoire se stabilise, certaines esquissent des gestes dansés : d’abord assises et uniquement avec les bras, puis debout pour avoir plus de liberté dans les mouvements. Ainsi, le debaa se construit et évolue tout au long des répétitions et au gré des inspirations des unes ou des autres.

« C’est un travail de groupe, chacune donne son opinion et comme ça on avance ensemble » (Kurati)
À tour de rôle, des groupes s’invitent pour passer un après-midi ensemble à chanter et danser du debaa. Il s’agit de grands rassemblements joyeux et bruyants qui envahissent tout le village. La veille de ces rencontres, les femmes du groupe hôte préparent un somptueux banquet pour accueillir les femmes des autres groupes. Elles confectionnent de nouvelles tenues et les plus jeunes préparent des boules de jasmin parfumées et des boules de bonbons pincés dans une épingle à nourrice. Elles les offriront aux invitées tout au long de la performance pour les féliciter et les remercier de leur participation.
Pendant la rencontre, chacun son tour, les groupes présentent leurs debaa. Pendant ce temps, les autres groupes improvisent un debaa sur le tas, dirigés par leur imam respective. Au fur et à mesure que la performance progresse, les percussionnistes s’engagent de plus en plus avec ardeur et énergie et elles ont du mal à rester assises. Toutes les imams incitent, avec une vitalité hors-pair, leurs camarades à danser avec de plus en plus de ferveur. Le volume sonore s’amplifie. Les gestes sont de plus en plus incarnés et expressifs. Le chant est puissant, captivant. Les femmes sont au bord de l’extase. Les enfants, les adultes et les anciens, tout autour de l’espace d’évolution de la performance, les regardent avec fierté et émotion, éblouis par leur syntonie, leur expressivité, leur beauté.

« l’imam est une meneuse, elle doit donner l’exemple » (Amina)

La partie finale de chaque debaa est composée par des phrases très courtes que tout le monde connaît. Ainsi à la fin de la performance on ne distingue plus le groupe qui présente le debaa de ceux qui sont en train d’improviser. De cette manière les femmes montrent leur capacité à s’harmoniser, à collaborer ensemble, à temporiser leurs rivalités de manière créative en affirmant par-dessus tout un esprit d’entraide, de coopération et une exigence morale d’unité.

Le debaa renforce ainsi les liens entre femmes et leur permet de mettre entre parenthèses, le temps d’un dimanche, les problèmes du quotidien :

« Je ne pense plus à rien… »
« Je ne suis pas sur terre… »
« On oublie tous les problèmes… »

Ce sont les mots qu’elles utilisent le plus fréquemment pour exprimer ce qu’elles ressentent.
Cet art leur permet également de montrer qu’elles sont de bonnes mères, capables d’élever leurs filles à l’image de la femme parfaite et de l’épouse idéale selon l’idéologie islamique. Avec joie et fierté elles montrent leur art. Elles se défient pour mesurer leur bravoure en tant qu’interprètes de ce répertoire, ayant comme seules armes la poésie, la danse et la musique.
Cadres supérieures, employées, étudiantes, femmes au foyer, toutes ces femmes émerveillent par leur dévouement et leur exigence artistique. En pénétrant dans cet univers féminin étonnant, on découvre une autre manière d’exprimer la foi où la créativité et la sensualité ne sont pas incompatibles avec les plus grandes inspirations de l’Islam.
Ces femmes animées par l’amour et la fascination de leur art au quotidien, montrent comment elles savent s’inventer constamment de nouveaux défis en lien avec leur passion. Elles sont autant artistes que dévotes : elles pensent à leur pratique en se levant, en mangeant et tout au long de la journée en attendant avec impatience les répétitions du soir. Comme les plus anciennes adeptes du soufisme, elles vivent dans le debaa et pour le debaa de tout leur être. Ces dernières années, grâce à la reconnaissance croissante de cette pratique, les femmes de Mayotte sont devenues les plus importantes ambassadrices de la culture mahoraise. La reconnaissance de cet art au niveau international en si peu de temps, la prolifération de vidéos sur internet dans les dernières années, le confirment. Des tournées, des concours, des manifestations sont régulièrement organisés par le Conseil Général qui a financé également la création d’un DVD et de CD musicaux. Tous ceux qui regardent les « debatiennes  » danser disent être fiers d’elles, de leur syntonie, de leur précision, de leur beauté. Ils savent reconnaître le grand zèle et le long travail d’entraînement qui sont nécessaires pour atteindre un tel niveau de performance.
Grâce à ces femmes, le debaa occupe aujourd’hui une place emblématique dans la vie culturelle locale. Elles sont désormais les protagonistes et les témoins privilégiés de la mutation de cette société, tout en continuant à jouer un rôle de stabilité, à travers la sauvegarde et la transmission de ces répertoires traditionnels.

Texte d’Elena Bertuzzi
Photos de Laure Chatrefou & Bertrand Fannonel

 Elena Bertuzzi Diplômée au C.N.S.M.D. de Paris, elle a étudié la danse en Italie, France et états-unis, parallèlement à des études en Sciences Politiques et Anthropologie. Depuis 1980, elle participe comme interprète, chorégraphe et assistante chorégraphique à nombreuses créations.

Laure Chatrefou se nourrit d’une recherche documentaire pour créer des œuvres multimédias. Depuis 2013, elle est engagée dans une démarche de valorisation des identités des Français d’Outremer.
Bertrand Fanonnel est photographe professionnel depuis 13 ans, formé à Marseille au Studio Hélios Image, il travaille depuis 2012 à Mayotte pour la publicité, la presse locale et internationale.