Le peintre kali’na, né à Bigiston, magnifia la culture améridienne en développant une démarche artistique singulière.

Fritz Stjura est né dans le village que les Kali’na appellent Timelen, connu sous le nom de Bigiston, sur la rive surinamienne du Maroni, un peu en amont d’Albina. Sa famille s’est installée du côté français, au village de Terre-Rouge (Saint-Laurent-du-Maroni) en 1974, peu avant l’indépendance du Suriname. Après quelques années, à la suite de désaccords au sein du village, la famille se rend vers Yanu (Bellevue) à Iracoubo. Fritz reste ensuite quelque temps à Cayenne, mais revient vers 1995 à Yanu, dans un carbet situé un peu à l’écart de la maison familiale, dans la partie du village rassemblant les familles originaires du Suriname. Sa disparition brutale en mai 1995, à 38 ans, a consterné tous ceux qui appréciaient, au-delà de l’artiste, l’humanisme et la grande gentillesse de l’homme. Nous avions souvent échangé, occasion de plusieurs entretiens dont je tire ces quelques lignes en espérant qu’elles portent témoignage.

« à 18 ans, je suis venu m’installer avec toute ma famille à Terre Rouge. Là, j’ai commencé à travailler sérieusement la technique du dessin, jour et nuit. Je faisais des agrandissements d’après des photographies de personnes, toute la nuit. J’étais libre, je n’avais pas de travail… Je me demandais : “Comment je vais m’en sortir, comment je vais me sortir du milieu dans lequel j’ai été élevé ? ” Parce que j’avais bien vu, depuis tout petit, que la vie était très dure pour mes parents, la chasse, les transports jusqu’à la maison, ma mère travaillait du matin au soir pour nous nourrir. à l’époque, beaucoup de gens partaient à Paramaribo pour apprendre des métiers, mais ensuite ils ne revenaient pas. Ou alors ils partaient en France, en Hollande. Moi je ne voulais pas partir, je voulais délivrer un petit message pour les enfants d’aujourd’hui. Jusqu’à maintenant, j’ai ça dans la tête… »
« Après, il y a la chanson… »

Je n’ai jamais appris à dessiner, mais j’étais toujours en train de dessiner, tout ce que je voyais… Petit, je restais près de ma mère quand elle faisait de la poterie, je voulais faire des dessins comme elle, mais elle me disait : “non, ce n’est pas pour les garçons… ” Alors j’ai voulu trouver une manière de faire comme elle, je dessinais, je dessinais jour et nuit, avec la lampe à pétrole, avec des crayons, avec du charbon de bois, j’apprenais comme ça… J’aimais tellement le dessin ! Je pensais à ma mère quand elle vendait ses poteries, je me disais qu’avec cet argent elle allait m’acheter un crayon ou bien un cahier.
La poterie ça donne la vie. Chaque fois qu’il y a une fête traditionnelle ou une cérémonie chez les Amérindiens, jusqu’à maintenant on utilise des poteries, des samaku pour mettre de l’eau, des sapela pour boire le cachiri. On les utilise dans les grandes cérémonies, ça m’inspire toujours, et pour que l’on n’oublie pas notre vraie culture je les mets sur ma peinture. Quand je regarde une femme fabriquer une poterie, alors je pense à ma peinture… Quand la femme travaille, on dirait qu’elle n’est pas sur la terre, on voit qu’elle aime ce qu’elle fait. C’est la même chose quand je travaille, je veux que cela soit bien fait ! Elles font la même chose que je fais sur une toile, pour nous c’est toujours meli. Le dessin amérindien d’aujourd’hui ou d’autrefois, c’est la même chose, c’est imiele. Moi je fais des dessins sur une toile, les potières font des dessins sur des poteries, mais c’est la même chose. Elles font la même chose que je fais sur une toile. »
Fritz Stjura était aussi musicien et chanteur, et il écrivait. Peinture, écriture et musique étaient à ses yeux indissociables, il lui était nécessaire de passer par l’écriture avant de peindre. C’est à partir de là, m’expliquait-il, que les idées se composaient dans sa tête et qu’il voyait les formes et les couleurs qu’il inscrirait sur sa toile. II puisait l’essentiel de son inspiration dans la culture kali’na, et mythes, récits historiques, témoignages du quotidien des villages d’autrefois, remplissaient les pages d’un gros cahier dans lequel il fixait la mémoire de ce que que lui transmettaient sa mère et sa grand-mère et dans lequel il trouvait le support de sa réflexion d’artiste.
« Beaucoup de gens ont aujourd’hui oublié les histoires que les parents racontaient. C’est pour cela que moi aujourd’hui je demande aux anciens. Sans cela je ne peux pas trouver l’inspiration pour faire ma peinture. Il faut d’abord que j’écrive… J’écris, je lis et je relis, avant de mettre cela sur le tableau. Je ne peux pas faire de tableau seulement avec ce qui se passe là, devant moi : mon frère mange, mes parents sont à l’abattis. ça je ne peux pas l’écrire, ça serait trop naïf. Mais si j’écris des choses que l’on a déjà presque oubliées, que je les fais revenir, alors c’est bien…
Après, il y a la chanson. La chanson, c’est quand c’est fini : ce que j’avais dans la tête est devenu réalité, alors je suis content… Quand je termine un tableau, je suis heureux, je commence à chanter ou bien je prends ma flûte, je regarde le tableau, les couleurs, je regarde ce que ça donne, et ça m’inspire encore et encore… »

« Aujourd’hui il faut aller plus loin… »

« Fritz, tu es un peintre amérindien, Galibi ». Interrogé dans le premier numéro de la revue de poésie et d’esthétique que de jeunes artistes guyanais avaient lancée en 1991 – Mitaraka – Fritz Stjura se voyait d’emblée caractérisé, étiqueté. La formule renvoyait à l’image que l’on avait alors de lui en Guyane : les affiches annonçant une exposition locale qui lui était consacrée, comme les commentaires de la presse, avertissaient le public que l’on montrait l’œuvre d’un “peintre amérindien”. Et l’idée, qui semblait une évidence, était généralement soulignée par une présentation associée de vanneries, de céramiques et d’élément du costume “traditionnel ” kali’na, ces robes et ces châles somptueusement décorés que les dames revêtent dans les villages lors des grandes cérémonies d’Epekotonon.
Amérindien, Fritz l’était incontestablement ! Et toute son œuvre renvoie à sa culture kali’na tilewuyu, qu’il voulait donner à comprendre et qu’il voulait partager. Mais si ses racines amérindiennes nourrissaient sa vie et sa peinture, il se pensait avant tout comme un peintre, comme un artiste et il n’entendait pas se laisser enfermer dans l’espace étroit de la peinture “ethnique” dans lequel on le reléguait volontiers. Lorsque nous nous rencontrions, il évoquait ses projets, ses rêves, qui étaient véritablement ceux d’un artiste en recherche de progression, de perfectionnement, d’accomplissement, dans un univers dont lui-même percevait bien l’importance.
« Aujourd’hui il faut aller plus loin que ces dessins. Le talent ça te donne une chance d’être connu, d’être aimé, mais si on utilise seulement les choses du passé, alors on te dit “ tu n’as même pas changé de style ”, et tu es foutu ! Si Dieu est avec moi, il va me laisser le temps de mettre en pratique tout ce que je pense… Si on ne demande pas aux anciens, aux grandes personnes, on ne peut pas arriver ; mais si on veut être un artiste mais qu’on ne lit pas, qu’on ne voyage pas, on ne peut pas arriver non plus. Il faudrait que je visite les ateliers de grands artistes, qui sont célèbres, assez connus, pour voir comment ils travaillent. Si on visite un peintre, si on regarde le travail qu’il fait, ça donne des idées : “ tiens, sa peinture, là, on dirait que ça bouge…”, alors quand j’arrive chez moi dans mon atelier, je commence à travailler sérieusement, très sérieusement. Quand on regarde le travail des autres artistes, on est encouragé, c’est ça qui est important pour moi maintenant. Je veux faire évoluer mon style, il y a une toile où un homme travaille dans l’abattis. Il ne travaille plus avec le calimbé aujourd’hui, alors il faut que je montre ce qui se passe maintenant. J’avance petit à petit, je lis beaucoup, ça me donne des idées. Je lis la vie des grands peintres, mais je n’essaye jamais de copier leurs tableaux, ma technique et mon inspiration doivent rester les miens. Avancer dans la technique ça prend du temps, mais quand on aime quelque chose, on arrive.

Epilogue

Fritz Stjura peignait à son rythme, lentement, par périodes, détaché de cet intérêt qui allait croissant en Guyane pour son travail au milieu des années 1990, et indifférent à une demande qui aurait poussé tant d’autres vers une course au profit. Son quotidien manifestait aussi une grande recherche de spiritualité, qui puisait aux sources traditionnelles, aux forces chamaniques, toujours présentes dans son esprit, mais aussi aux sources chrétiennes auxquelles il avait dans sa jeunesse été initié, ne rejetant ni l’une, ni l’autre. Si l’on veut bien comprendre sa peinture, il faut sans doute s’attarder sur les visages peints dans ses toiles, qui manifestent presque tous cette grande tristesse empreinte de douceur qui marque tant l’âme amérindienne lorsqu’elle se remémore le passé. Cette tristesse qu’il portait tout au fond de lui.
« Je vis dans un village amérindien, je vais à la chasse, à l’abattis, ça facilite un peu la vie… Si j’avais vécu ailleurs, j’aurais peut-être pu rester tout le temps à faire de la peinture, mais je ne veux pas partir. Mais j’aimerais pourtant pouvoir me mettre tout entier dans ce travail.
Tu sais, s’il n’y avait pas la peinture, je serais déjà foutu. »

Texte de Gérard Collomb
Peintures des collections J. Thérèse, F. Tiouka,
F. Capus, D. Sainte-Marie