Sinnamary et Iracoubo ne sont pas, aujourd’hui, des communes réputées pour leurs plages. Sans les bateaux de pêche amarrés sur le Sinnamary et l’Iracoubo, on y oublierait même la présence de la mer. Pourtant, jusque dans les années 1940, avant l’installation de la mangrove qui a rendu la mer invisible, une immense plage s’étendait de Kourou à Organabo, et jouait un rôle important dans la vie des populations de la région. 

Raphaël Létard, né en 1936 et ayant grandi à la Pointe Brigandin, à Sinnamary, décrit le littoral avec lyrisme : « Pendant de longues années, cette région de savanes bordées de plages ventilées a été un véritable don de la nature tropicale. Les habitants de l’époque en ont bien profité. Certains passaient leurs nuits à même le sable tiède, tapis derrière une souche laissée par la mer, pour se protéger des alizés. Les pêches étaient miraculeuses. Tous les oiseaux migrateurs du monde passaient par là. Ils séjournaient, nidifiaient […] Les grosses tortues de mer, kaouannes (tortues luth), tortillons, carrettes bleues ou grises, venaient par centaines labourer les dunes de sable de la plage. Comme c’est le cas, maintenant, sur la plage des Hattes et d’Awala, mais à une échelle dix fois plus grande. »

Les cordons sableux qui longent le littoral, appelés “cheniers” par les géomorphologues, marquent les anciens emplacements du trait de côte. Entourés de pripris et de savanes inondables, ils se transforment parfois en îles en saison des pluies. Les sols sableux et la présence de moustiques en ont fait des zones qui n’intéressaient que peu les colons, qui jugeaient ces terres infertiles et inhospitalières. Elles ont cependant été le lieu d’installation de villages amérindiens et de petites habitations créoles.

Iracoubo et les villages Amérindiens du bord de mer

En 1947, Robert Vignon, premier préfet de la Guyane tout juste devenue département, entreprend une tournée pour visiter les différentes communes du littoral et décrit son arrivée au bourg d’Iracoubo, dont l’emplacement est le même qu’aujourd’hui. Il y est accueilli par le maire : « Lama me raconte aussi·qu’il y a quelques années, le village était pratiquement à l’estuaire du fleuve Iracoubo. Du village, on voyait les goélettes reliant Cayenne et St Laurent. Aujourd’hui, la mer est à plusieurs kilomètres du bourg. […] Le maire nous accompagne jusqu’à Savane Flèche où est installé le premier village galibi [Kali’na]. Il faut marcher une heure environ pour déboucher sur une savane se terminant par une belle plage au bord de cette mer toujours aussi inhospitalière. Une dizaine de huttes — de carbets — sont alignées face à la mer. C’est une simple charpente, habilement ligaturée par des lianes, recouverte d’une toiture de feuilles d’un palmier, le ouai. » Les cartes de l’époque mentionnent plusieurs villages kali’na situés sur la côte entre Iracoubo et Mana. Les deux plus importants semblent Gros Roche, à quelques kilomètres d’Iracoubo, et Flèche. À Organabo, il existe un village situé à l’estuaire de la rivière du même nom. Ces villages sont installés en bord de mer, comme le sont aujourd’hui Yalimapo et le village amérindien de Kourou. « La pêche, écrit en 1963 l’ethnologue-géographe Jean Hurault qui a étudié ces villages, est leur activité principale et les préoccupations qui s’y rattachent sont prédominantes dans le choix de l’habitat. Ils se sont établis, pour la plupart, sur les estuaires des rivières ou sur la côte elle-même, construisant de préférence leurs villages sur les plages. » Mais pour importante que soit la pêche, elle s’insère cependant dans une pluriactivité qui comprend aussi la chasse et l’agriculture sur abattis, cette dernière étant pratiquée sur les cordons sableux situés un peu en arrière du littoral. Hurault note à ce sujet : « Les Galibi recherchent pour leurs abattis les émergences de terre ferme (que les créoles et eux-mêmes appellent “  îles ”) au milieu des marécages. »

Les petites habitations créoles

A la même époque, les cordons sableux du littoral de Sinnamary sont occupés par de “ petites habitations ” créoles, elles aussi pluriactives. Celles-ci ont souvent été implantées après l’abolition de l’esclavage par des affranchis qui, dans de nombreux cas, ont occupé la terre sans titre foncier. Ces petites habitations n’étaient pas regroupées en villages, elles étaient le plus souvent éloignées les unes des autres de quelques centaines de mètres, mais constituaient tout de même des hameaux identifiés : Malmanoury, Rener, la Pointe Brigandin, Jojo, Corossony. « Cochons, poules, bœufs, mes parents avaient un peu de tout. Et puis il y avait la chasse. Le matin, mon père demandait à ma mère : « qu’est-ce que tu veux manger ce midi ? » Ma mère lui répondait d’aller tuer quelques pigeons sauvages ou bien des perroquets, ou bien des canards, ou bien des ibis, ça dépendait. […] La vie était facile pour nous. Et puis il y avait l’abattis, les légumes, le manioc. Mon père, il allait l’après-midi mettre son filet [dans la mer], le lendemain matin vers six heures du matin il allait l’enlever, il sortait de là-haut, il avait à peu près 11 km pour arriver chez lui, et il s’arrêtait dans toutes les habitations pour leur donner du poisson, il partageait. La vie, c’était comme ça. Il tuait un cochon, et bien tout le monde avait sa part. Il n’y avait pas d’argent à distribuer. »
L’homme qui parle, âgé d’une soixantaine d’années, a grandi Piste de l’Anse au début des années 1960. À cette époque, une grande partie des habitants de Sinnamary n’habite pas dans le bourg, mais dans les habitations. Celles-ci sont situées à l’interface de différents milieux qui sont autant de ressources pour les habitants : savanes sèches et savanes humides, criques, grands bois, cordons sableux du littoral, mangrove, plages, estuaires. Tous ces lieux forment un vaste territoire où se déploient les multiples activités des habitants de la zone, qui pratiquent l’agriculture, l’élevage, la chasse, la pêche et la cueillette. L’anthropologue Marie-José Jolivet qualifie ainsi la petite habitation de « complexe d’activité ». L’équilibre entre les différentes activités varie selon les saisons. Les habitants savent saisir les opportunités en fonction des saisons, des déplacements des animaux. Dans les habitations situées à proximité du rivage, les ressources de la mer constituent une part non négligeable du régime alimentaire. Les familles possèdent des pirogues, fabriquées selon le modèle amérindien. Elles s’en servent parfois pour des expéditions de pêche de plusieurs jours, le long du littoral.
Dans les récits des habitants, le mode de vie de la petite habitation créole est associé à la liberté et à l’indépendance, notions qui étaient sans doute très importantes pour les anciens esclaves affranchis, dans la mesure où elles s’opposaient au travail collectif dans les plantations : « Vous avez votre maison, vous avez votre abattis, vous avez la crique, donc vous avez la pirogue à côté, vous allez pêcher et chasser, vous ne dépendez de personne », raconte ainsi un homme ayant grandi à Malmanoury.

Quand la mangrove s’installe

à partir des années 1940, un banc de vase arrive et change le littoral de la région. Les plages disparaissent, les palétuviers poussent et la mangrove s’installe. Le changement côtier, s’il bouleverse les habitudes des habitants et les oblige à se déplacer, n’en est pas pour autant vécu comme un drame. Carbets amérindiens et habitations créoles sont construits en matériaux naturels, principalement en bois, avec des toits en feuilles de palmiers, et se démontent facilement. Les villages amérindiens sont de toute façon mobiles, et les changements environnementaux ne sont qu’un des motifs parmi d’autres de se déplacer. Les Kali’na doivent aussi composer avec des contraintes extérieures : à partir de la fin des années 1940, l’administration qui souhaitait les sédentariser, avait tenté de les regrouper à Gros Roche, mais l’arrivée de la mangrove participe à l’échec du projet, comme le raconte dans ses mémoires l’ancien instituteur Michel Lohier, nommé par le préfet Vignon « commissaire préfectoral des Galibi » :
« Une belle plage au lieu-dit “ Grosses-Roches ”, à 8 kilomètres du bourg, fut choisie. Un hangar commun possédant moulin à manioc, platine et autres objets utiles fut mis à leur disposition. Ils y vécurent quelques années, contents de leur sort, lorsque la nature vint jouer un rôle néfaste. La belle plage fut envahie par les palétuviers, refuges d’insectes et de vampires. Le village fut peu à peu abandonné. Ils s’éparpillèrent comme avant, choisissant les endroits qui leur convenaient le mieux. »
Certains partent vers de petits villages le long de l’Iracoubo ou de la Counamama, d’autres vers les savanes. Un nouveau regroupement se forme peu à peu à Bellevue, sur la savane Yanou, dans les années 1960. Les habitants de la plage d’Organabo remontent au-delà de la route, à l’emplacement actuel du village. Certaines familles partent s’installer à Yalimapo.
Du côté des Créoles, les petites habitations se déplacent aussi lorsque les conditions de vie deviennent moins agréables. Les familles démontent leur habitation et partent s’installer un peu plus loin, ainsi que le décrit Raphaël Létard, à propos de Brigandin : « Les quelques riverains d’alors, avec le retour de la mangrove, se retirèrent vers l’intérieur des terres, sur les hauteurs de la savane sèche, plus ventilées. »
Évidemment, ces mouvements d’adaptation aux changements environnementaux n’étaient possibles que parce que le foncier était géré de manière communautaire. Les petites habitations étaient bien souvent installées sur des terrains appartenant à l’État, sans titre foncier. Les cultivateurs ouvraient des abattis où bon leur semblait, et récoltait ensuite le prix de leurs efforts. Les animaux, cochons et bovins principalement, étaient laissés en liberté dans les bosquets ou les savanes. Cette situation dure jusqu’aux années 1960. Plusieurs événements concomitants marquent alors le début de la disparition progressive de ce système. L’implantation du Centre Spatial Guyanais à partir de 1964 entraîne l’expulsion des habitants de Malmanoury et de Rener, et l’irruption de la question de la propriété privée, comme le raconte un ancien de Malmanoury : « Les gens n’avaient pas de papiers, ils allaient faire leur abattis, ils utilisaient la terre, mais la terre était à tout le monde. Et je crois que c’est le moment, quand même, où on a commencé à se poser ces questions de propriété, et que l’expulsion, ça a dû être un moment particulièrement brutal de ce changement-là. »
La mise en place en 1974 du Plan Vert, un plan de développement agricole, a pour conséquence l’attribution de grandes surfaces de terres à des agriculteurs venus de métropole qui mettent en place de nouveaux systèmes agricoles fondés sur l’élevage extensif et clôturent leurs parcelles. Les habitants, encouragés par l’administration, demandent eux aussi des concessions. Mais l’exode rural entraîne le départ des jeunes. La population se regroupe peu à peu dans les bourgs, et des hameaux qui comptaient des centaines d’habitants se vident peu à peu. Savanes, pripris et criques ne sont plus entretenus par les activités agricoles et se referment et la population éprouve un sentiment de perte d’emprise sur son territoire.
Alors qu’à Kourou, certains quartiers du bord de mer sont aujourd’hui menacés par l’érosion côtière, l’histoire des habitants Amérindiens et Créoles du littoral nous rappelle qu’habiter un littoral en perpétuelle transformation exige une forme de mobilité et des capacités d’adaptation difficiles à mettre en œuvre dans le cadre de la propriété privée du foncier.

Texte de Marianne Palisse
Photos Fonds Arnauld Heuret