Du village de Mana, autour de l’artiste et directeur artistique Patrick Lacaisse, résonne depuis 30 ans un discours universel sur l’art, n’enfermant pas la création dans son origine géographique. Cette parole a fédéré un réseau de 200 collaborateurs: artistes, artisans, universitaires, pédagogues… bâti une collection de 1600 pièces et donné naissance à un lieu, le Centre d’art et de recherches de Mana (Carma).

A la fin des années 1980, Mana est un village peuplé de quelque 1500 habitants. Il devient alors la terre d’accueil des réfugiés de la guerre civile du Suriname. Dans une maison au bord du fleuve aujourd’hui détruite, s’installe un jeune couple venu de la région marseillaise. Elle est médecin généraliste et va intervenir dans les camps de réfugiés et les dispensaires avant d’installer son cabinet dans le bourg ; lui est artiste. Curieux, audacieux et studieux, il découvre et documente au fil des ans les cultures qui les accueillent. Qui aurait cru que 30 ans plus tard, cette initiative d’abord personnelle puis associative – association Chercheurs d’art créée en 1994 – aurait donné naissance au Carma, en passe de devenir le premier centre d’art labellisé par le Ministère de la Culture et de la communication des Outremers ?

Patrick Lacaisse est issu d’une famille d’artistes. Ses sœurs, son beau-père et son beau-frère ont une pratique professionnelle et fréquentent, travaillent ou enseignent dans les écoles d’art et fonds régionaux d’art contemporain à Paris ou Marseille. Immergé dans cette culture artistique quotidienne, il commence lui-même à pratiquer dès ses plus jeunes années. Il voyage en Afrique noire et organise ses premières expositions au Togo. En 1984, il reprend le dessin puis travaille durant deux années dans l’atelier de l’artiste Patrick Alexandre, professeur à l’école nationale supérieure des Beaux-arts de Paris, sur une commande publique liée aux commémorations de la Première Guerre mondiale. À Marseille où il vit avec sa femme qui finit son internat à l’hôpital de La Timone, il s’attache déjà aux cultures matérielles populaires et collectionne les objets du quotidien. En 1987, dès son installation à Mana, cet intérêt se confirme : « je m’intéresse de très près aux productions locales avec lesquelles je travaille dès mon arrivée. J’emprunte aux cultures matérielles anciennes ou contemporaines pour composer les œuvres. On confronte nos pratiques et un échange s’opère. » L’artiste observe durant les années suivantes les situations mananaises en se focalisant sur les Ndyukas originaires du Tapanahoni implantés sur la commune et dont les effectifs explosent avec l’afflux des réfugiés de la guerre civile du Suriname. Ces années d’observation et la rencontre avec l’œuvre sculptée de deux artistes, Wani Amoedang et Feno Montoe, le décident à entreprendre une recherche universitaire en esthétique. Il organise plusieurs voyages sur le Tapanahoni et dans l’intérieur de la Guyane qui lui permettent « d’évaluer d’une part les relations entretenues entre Ndyukas de Mana, particulièrement le sculpteur Wani Amoedang, et leur pays d’origine, dans les villages, avec les familles, et d’autre part, d’avoir un aperçu de la production sculptée et de sa relation avec les personnes ». Ces années d’observation, son engagement comme professeur d’arts plastiques et ces voyages nourrissent deux mémoires de recherche soutenus devant le département des arts plastiques de l’université Paris-Sorbonne : Des Ndyukas à Mana. Des sculpteurs, des pratiques et des œuvres en 1993 et Sculpteurs marrons, l’art de la fugue en 1995. Cette réflexion constituera l’armature et le squelette du projet artistique et scientifique de l’association Chercheurs d’art, née pour financer le voyage d’enquête – collecte de 1994 sur le Tapanahoni.

Une équipe de bénévoles constituée de professionnels se crée autour de l’artiste, le photographe Bruno Marquilly, l’architecte Franck Brasselet, des enseignants, des universitaires et des conservateurs du patrimoine. L’association Chercheurs d’art voit ainsi le jour dans le contexte multiculturel de l’Ouest guyanais qui, malgré un enclavement géographique chronique, s’est fortement imprégné des traditions des pays amazoniens et caribéens de la grande région (plateau des Guyanes, Brésil, Caraïbe). L’association oriente ses recherches, ses collectes et ses actions vers la création issue de ce multiculturalisme, mais dans un échange avec les esthétiques provenant de la France hexagonale – histoire personnelle, appartenance administrative et liens tissés à travers l’histoire coloniale et des contextes artistiques de la Caraïbe, du Suriname et de l’Amazonie brésilienne. La démarche est novatrice dans un contexte artistique pluriel où l’Amazonie brésilienne semble porter son intérêt principalement sur les questions d’écologie, de permanence du paysage, et des rapports entre nature et culture. À Paramaribo, les arts visuels connaissent un développement ancien, appuyé sur les influences nombreuses des écoles hollandaises, mais ils doivent composer en intégrant un marché de l’art déjà bien structuré, ce qui n’est pas le cas en Guyane. Aux Antilles françaises, les courants artistiques sont très liés à l’histoire, à l’archive et revendiquent des appartenances, à la suite des mouvements de la Négritude et de la Créolité. Ailleurs dans la Caraïbe, les post colonial studies sont l’objet de pertinentes pratiques artistiques. Dans ce contexte, Chercheurs d’art opte pour un positionnement qui mêle et entremêle arts dits “traditionnels” ou vernaculaires et l’art contemporain, afin d’ouvrir des voies de création qui dépassent les classifications classiques – arts premiers, ethniques, décoratifs, contemporains, etc. « On est tous des contemporains, que l’on soit guyanais, artiste-artisan de bord de route ou issu des beaux-arts de La Havane ou de Paris » indique Patrick Lacaisse en 2014. En travaillant à la connaissance, à la valorisation et à la promotion de la création locale et de la création en Guyane, l’association entend évacuer les classements réducteurs qui enferment les artistes et leurs œuvres. « On part d’un fondement villageois, mais pas dans une approche ethnographique.. Je me souviens à l’occasion de l’exposition Marron, un art de la fugue au château d’If à Marseille en 1998, lorsque je porte les esthétiques marrons devant le musée des arts d’Afrique et d’Océanie, le conservateur me dit qu’il ne s’intéresse qu’au magico-religieux, mais les productions sur lesquelles je travaille sont profanes, alors il n’en veut pas. Elles n’intéressent personne, car elles restent inclassables, le conservateur me renvoie alors au musée des arts décoratifs…. », raconte aujourd’hui Patrick Lacaisse. L’association transgresse ainsi au travers de chacune de ses actions (expositions, catalogues, agendas, résidences…) les catégories d’art et d’artisanat, de culture populaire ou savante, vernaculaire ou mondialisée. Elle poursuit un travail pluriel, à la fois patrimonial, pédagogique et créatif associant l’inventaire, l’identification des créateurs, des pratiques, des objets, des savoirs, des savoir-faire, des techniques présentes sur les “routes de l’art”.
Au fil des ans, les actions se multiplient, le réseau d’acteurs et de partenaires atteint plus de 200 personnes et la collection dépasse les 1500 pièces dans les années 2000. Il ne manque plus qu’un lieu pour accueillir le projet. En 2014, c’est chose faite avec l’ouverture après trois années de travaux du Carma, Centre d’art et de recherche de Mana. Ce lieu permet enfin le déploiement de réelles activités d’envergure, tant du point de vue de la diffusion artistique que de la création plasticienne en résidence et de l’accompagnement pédagogique, le tout dans le respect et la valorisation de la riche ruralité du territoire, tant matérielle qu’immatérielle. L’espace dédié aux arts visuels, accueille sur 600 m2 une exposition principale et des expositions temporaires, avec des thématiques qui confrontent les auteurs de Guyane à des œuvres venues d’ailleurs. L’exposition inaugurale de la Route de l’art présente près de 500 objets d’art autour d’une cinquantaine d’artistes. Ce travail de connaissance et de restitution initié dès 1995 concerne quelque 200 artistes et artisans et 60 sites géographiques différents. Il s’est décliné en plusieurs expositions, des résidences de création et la constitution d’une collection de plus de 600 objets ainsi que la publication d’un guide-catalogue-livre d’art illustré par le photographe David Damoison.

À l’étage, une salle des réserves abrite les 1700 pièces des collections qui nourrissent la recherche et les manifestations organisées par l’association. Près d’une centaine d’auteurs y sont présents, associés de près aux activités du Carma. S’il est très rare de voir un centre d’art conserver une collection, cela prend tout son sens dans un espace guyanais où les présentations de collections d’art « contemporain » sont rares. Le Carma permet ainsi de conserver et montrer localement la richesse de la création guyanaise et/ou issue des rencontres entre des plasticiens d’ailleurs et la Guyane. Cette collection est constituée de pièces appartenant à Chercheurs d’art et de dépôts privés. Elle est reconnue par les spécialistes comme une collection majeure pour l’art de l’Ouest guyanais. Elle comporte des pièces d’art traditionnel, des créations contemporaines en provenance principalement de l’Ouest guyanais – mais pas uniquement, grâce aux partenariats transfrontaliers existants –, ainsi que des œuvres issues des résidences croisées associant artistes métropolitains et locaux. Elle a vocation à grandir au gré des expositions temporaires et des résidences, par des acquisitions, mais aussi des dépôts. Les réserves du CARMA, sécurisées et ventilées, permettent sa gestion. La collection est en partie numérisée et disponible sur le site internet.

Un carbet de pratiques artistiques complète enfin le dispositif en aidant à la préparation des manifestations et en recevant les artistes et les scolaires avec leurs enseignants. Le Carma est à ce jour l’unique lieu dédié à la création contemporaine en Guyane. À ce titre, il a une importance particulière pour la structuration et le développement de la filière. Il constituerait, si la démarche de labellisation en cours auprès du ministère de la Culture et de la Communication, le premier centre d’art conventionné des Outremers. Depuis son ouverture, il a initié, avec le centre d’art de Marcel Pinas à Moengo (au Suriname en pays Ndyuka – Cottica), un important partenariat.

Après deux années d’existence, le Centre d’art et l’association travaillent, sous le commissariat scientifique de l’anthropologue Gérard Collomb, au renouvellement de l’exposition principale autour de la manifestation artistique et culturelle Entre deux mondes qui interroge la rencontre entre Amérindiens et Européens sur les côtes de Guyane au tournant des XVIe et XVIIe siècles. Les Guyanes, entre Orénoque et Amazone, ont attiré les navigateurs anglais, hollandais et français, qui venaient commercer avec les Amérindiens et parfois tenter de premières installations coloniales. Après avoir abordé le continent près de l’embouchure de l’Amazone, ces navires remontaient vers les Antilles en visitant les rivières jusqu’à l’Orénoque. Ils échangeaient avec les habitants du bois de teinture, du roucou, du tabac, du coton, des vivres, contre des produits européens.
Les récits laissés par ces navigateurs, compilés et publiés récemment par Gérard Collomb (EHESS) et Maartin van den Belt (INRAP), décrivent un monde indigène dont on a aujourd’hui oublié l’existence. Ils permettent aussi de mieux comprendre les relations complexes qui se sont nouées à cette époque entre Européens et Amérindiens. C’est un temps pendant lequel indigènes et arrivants ont communiqué et sont entrés dans des rapports d’échange, ont ajusté leurs différences, avant que l’implantation coloniale massive ne vienne refermer, dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, cette page méconnue de l’histoire des Guyanes. Ces récits parlent de la “rencontre ” d’un strict point de vue européen. Mais, derrière les textes, on peut aussi approcher en quelque sorte “ en creux” la manière dont les Amérindiens se représentaient ces arrivants, et les stratégies qu’ils mettaient en œuvre pour tirer de ces échanges un profit économique, politique et guerrier. L’exposition s’attachera donc à comprendre ces jeux croisés et à montrer comment les Amérindiens restaient encore à cette époque des acteurs de leur propre histoire, échangeant et tissant des liens avec les Européens. Elle aura une double ambition, en proposant au public un travail documentaire historique et anthropologique qui donne à voir et à comprendre les conditions de la “rencontre des deux mondes” sur les côtes des Guyanes et en invitant des regards artistiques contemporains à recréer ces « mondes » et cet “entre-deux”. Elle s’attachera ainsi à ouvrir de nouvelles perspectives en confrontant ce moment de la “ rencontre” aux représentations et aux sensibilités actuelles. Pour cela, le projet mobilisera la création plasticienne, musicale et dramatique, à travers laquelle les matériaux historiques et le regard anthropologique s’inscriront dans une lecture contemporaine. Plasticiens, conteur, dramaturge, céramistes, photographes et forgerons travaillent déjà sur le sujet. Une exposition très attendue à l’heure où les revendications des sociétés amérindiennes de Guyane retrouvent la force de l’entrée en politique des années 1980 pour faire valoir leur droit à la décolonisation des regards et à l’émancipation.

 

KIMBOTO, UN ARBRE EST TOMBE

Le projet Kimboto est né de la rencontre entre Chercheurs d’arts, des artistes et artisans de l’ouest et le collectif Degré 7, sept jeunes artistes plasticiens formés au sein de l’école nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris. Ils partagent une « curiosité commune pour les pratiques plastiques qui mettent en jeu les liens de l’art à l’artisanat, à la spiritualité, à la création au quotidien et par là, à l’identité culturelle. Ils questionnent les formes et les processus de création dans l’échange de la main d’un créateur à l’autre : le geste et le travail de la matière comme vecteur profond d’appréhension de l’autre, quel que soit son socle culturel. »

L’histoire démarre en 2011 avec un projet de workshop en Guyane, autour du travail de l’argile avec sept potières kali’na de l’association Olinon, dont Noëline François, Agnès Lieutenant et sa fille. Cet échange est le premier objet d’une série de conférences, d’une exposition à Paris et d’un film documentaire Les Voyages de la Terre et de la publication d’une édition.
En juin 2012, un arbre kimboto tombe à Angoulême en Guyane française, site d’occupation amérindienne précolombienne qui surplombe la Mana, lieu de curiosité botanique et gîte touristique. Sur l’invitation de l’association Chercheurs d’art et de la Dac Guyane, les artistes du Degré 7, les sculpteurs Saamaka Kafé Betian, Ozé, Joël Kakaï, les potières et fabricants de tambours Sanpula Kali’na s’associent pour réaliser œuvres, dessins, photographies, performances, interviews et travail avec les personnalités en lien avec le lieu, l’arbre, la sculpture du bois, le Sanpula.
« RÉSONNER l’arbre pour porter son histoire au cœur de l’ÉCHANGE »
Pendant deux ans, plusieurs œuvres naissent de cette nouvelle résidence croisée, une forme monumentale d’un tambour anthropomorphe, aujourd’hui installé devant le CARMA, et une gamme de jeux en bois pour la ludothèque de Mana.
« ACTIVER LA MATIÈRE de l’arbre pour passer le relais aux JEUNES générations »
Les jeux kimboto sont d’abord dessinés puis des prototypes dans le bois kimboto émergent et une gamme se décline enfin dans un bois plus tendre et léger. Ils se composent de 16 cubes aux faces ornées, de plateaux de jeu assemblables : paysage à composer entre éléments naturels et éléments urbains amovibles, parcours de billes mêlant dessin tumbe et traces de termites, platines musicales, quarto, puzzle au graphisme kali’na, jeu d’encastrables, tranche d’arbre – puzzle, tampons modulables, puzzle – cubes, awale-canette, basket à bascule, jeu de memory..
En 2015, à l’issue du projet Kimboto, un trio de sculpteurs saamacas et du Degré 7 participe au Forest Art dans la forêt de Montravail en Martinique et réalise une sculpture inspirée du Jdebii Boto, le canot qui évoque le départ des ancêtres et qui est utilisé comme récipient pour l’élaboration des wasi chez les Saamacas.
En 2017, ce sera au tour des sculpteurs saamacas de partir en résidence de création dans l’hexagone au tour de la thématique de la porte.

Texte de Nordin Veda
Photos Magali Roussel, Archives CHE
Aquarelles de Léa Klein-Bauret