Au Suriname, depuis une dizaine d’années, des membres de la communauté marronne doublent dans leurs langues maternelles des films du Nollywood, le cinéma du Nigéria. Inspirés par ces productions, certains sont passés derrière la caméra, participant de la naissance d’un cinéma surinamais.

Misiedjan Durando se souvient encore du jour où il a visionné son premier film africain. « C’était dans un village de l’intérieur, chez la belle-mère de ma sœur. Elle avait une vieille télévision et le film était sur VHS » se souvient une quinzaine d’années plus tard ce frêle jeune homme aujourd’hui âgé de 32 ans. « Cela m’a immédiatement parlé, notamment la manière dont les acteurs jouent. » Misiedjan Durando se souvient aussi de la fois où sont arrivés sur son téléphone portable des extraits du dessin animé Les Lascars doublés en aluku. La caverne d’Ali Baba 2.0 qu’est internet garde la mémoire de ces montages réalisés par des personnes originaires de Maripasoula. Ces vidéos postées sur YouTube par le label de musique Bagdad Empire y cumulent des dizaines de milliers de vues. Pour Misiedjan Durando, c’est un déclencheur. En découvrant les bandes-son sur un logiciel de montage, il avait eu l’intuition que l’on devait pouvoir changer les voix des acteurs ; avec Les Lascars qui parlent aluku, il en a désormais la confirmation. « C’était exactement ce que je voulais faire », raconte-t-il.
En 2008, il double en ndjuka un extrait du film hollywoodien mettant en scène Jackie Chan, Rush Hour 3. Le montage circule de téléphone en téléphone et face à l’engouement qu’il suscite, Misiedjan fonde l’organisation Para’s Media avec laquelle il se lance dans le doublage de films. Il traduit alors dans sa langue maternelle, le ndjuka, de nombreux films nigérians, dont il est un fan inconditionnel.
Né dans les rues de Lagos dans les années 1980, le cinéma du Nigéria et ses 2000 nouveautés par an est aujourd’hui la deuxième production mondiale en termes de nombre de films réalisés. Nollywood arrive ainsi derrière Bollywood, le cinéma indien, mais devant le mastodonte américain qu’est Hollywood. Dans les années 2000, un quart des films de Nollywood en anglais arrive au Suriname. Sunil et Shurmeen font partie de ceux qui ont activement participé à la diffusion de ces réalisations africaines sur le plateau des Guyanes. Assise derrière le comptoir du magasin de DVD qu’elle tient avec son époux dans le centre de Paramaribo, la capitale surinamaise, Shurmeen raconte que le couple a justement lancé ce commerce avec des films nigérians il y a une quinzaine d’années. à l’époque, ils se fournissaient directement à Amsterdam en VHS et vendaient des copies au Suriname, où ces films connurent un franc succès.
« La manière dont vivent les gens au Nigeria ressemble à la nôtre, il est donc facile de se voir. On se dit que cela peut se passer quelque part près d’ici… » analyse Charles Eiflaar, lui aussi féru de Nollywood et fondateur de la société surinamaise New Wave Pictures.
Aujourd’hui, un rayon du Sunil’s DVD shop est toujours consacré aux « afrikaanse films », désormais téléchargés sur internet. À côté de ces films en version originale anglaise, on trouve également des versions doublées en saamaka et en « okanisie tongo ».
Tout comme la Guyane, le Suriname et ses 530 000 habitants forment un kaléidoscope linguistique. On y parle le hollandais, le sranan tongo, l’hindi, le javanais, le chinois, le saamaka, le njduka, le kali’na… L’anglais, à la base du créole qu’est le sranan tongo, bien que maîtrisé par une partie de la population, n’est pas compris par tous.
« Je ne pouvais pas regarder un film avec ma mère, sans qu’elle me demande constamment de le lui traduire » raconte Anne-Marie Bonsma. En 2010, cette animatrice de la radio publique du Suriname double le film nigérian Blood Sisters en saamaka avec des membres de sa famille. Depuis les premiers doublages réalisés par Para’s media, d’autres se sont lancés dans l’aventure. Les équipes de doubleurs expliquent qu’une fois un film doublé, ils vendent la « master copie » à des commerçants qui se chargent de copier, graver et vendre les DVD. Les films circulent ensuite largement au Suriname et jusqu’en Guyane, où ils sont vendus à la sauvette les jours de marché à Saint-Laurent-du-Maroni.
« Nous n’obtenons pas un prix juste pour notre travail », regrette Charles Eiflaar. « On le fait parce qu’on aime ça. » Pour le doublage d’un film africain, ce trentenaire dit toucher 3000 SRD (moins de 350 euros) pour un travail mobilisant plusieurs personnes pendant trois jours. Aujourd’hui, personne ne vit de cette activité au Suriname.
Les doublages se font de manière artisanale. Maîtrisant tous trois ou quatre langues, les doubleurs se sont rapidement rendu compte qu’ils pouvaient passer outre l’étape chronophage de la transcription écrite des dialogues. Anne-Marie Bonsma utilise le matériel de la radio où elle travaille. Charles a installé un ordinateur dans une pièce de la clinique de médecine traditionnelle dont il est le gérant à Paramaribo. « Je réalise tout avec mes économies, je n’ai jamais reçu de subventions » souligne-t-il, en précisant avoir beaucoup appris avec des tutoriels sur internet. Pour gagner plus d’argent avec ses activités cinématographiques, Charles a ouvert en 2018 son propre magasin de DVD à Paramaribo, où il vend les films qu’il double avec New Wave Pictures. « Bien sûr que l’on veut gagner de l’argent en faisant cela, mais on veut aussi promouvoir les cultures et les langues marronnes » explique Louis Alfaisie, porte-parole de Para’s Media. « On était très fier de voir d’autres groupes se mettre à faire comme nous. »
« En doublant, on essaie de prendre en compte notre propre culture en adaptant la traduction au contexte local. Par exemple, quand les acteurs du film nigérian disent qu’ils vont au magasin, je leur fais dire qu’ils vont en forêt » explique Anne-Marie Bonsma. Ayant grandi en ville, elle raconte avoir commencé à s’intéresser à la culture saamaka à l’âge de 30 ans. « La plupart des gens de mon peuple avaient honte de leur langue. Il y avait des discriminations envers les villageois. Aujourd’hui, c’est moins le cas, bien que cela existe toujours. Les films doublés ont donné de la visibilité à nos langues » constate Anne-Marie Bonsma. Au Suriname, les langues marronnes ne sont pas enseignées à l’école, où les cours se font toujours en hollandais.
Depuis quelques années, Para’s Media s’est tourné vers la réalisation et la production de films, avec toujours pour source d’inspiration le Nollywood. « Quand on regarde un film d’Hollywood, on se dit que l’on ne va jamais arriver à faire ça », explique Misiedjan. « Nous faisons des films à très petits budgets », précise-t-il, ce qui n’est pas sans rappeler les productions nigérianes. Djakata, le dernier film de Para’s Media n’a pas coûté plus de 2000 euros à réaliser. L’histoire qui questionne et moque les préjugés ethniques de la société surinamaise, met en scène deux vendeurs de DVD, l’un bushinengé et l’autre hindoustani.
Le premier long-métrage de Para’s Media, une comédie sur une relation père-fils réalisée en 2013, n’était pas de qualité suffisante pour être diffusée au cinéma. L’année suivante, l’équipe réalise Willy Willy Gaan Baby : cette « histoire de cougar » passe la sélection de la salle obscure. Tout comme Djakata réalisé en 2015, ces films ont été projetés à TBL, l’unique cinéma du Suriname et au cinéma de Saint-Laurent-du-Maroni. « Ce n’est pas que l’on quitte le secteur du DVD, mais on veut aller au cinéma ! On veut devenir une compagnie de cinéma surinamaise » annonce Louis Alfaisie avec conviction.
Ces productions locales restent toutefois une goutte d’eau dans l’océan du soft power américain et indien, dont les films tiennent le haut de l’affiche. Sur les 170 films projetés par an à TBL, son gérant Jeffrey Quartier n’a recensé que deux productions surinamaises pour 2017. Ce multiplexe de cinq salles jouxtant un centre commercial de la périphérie de Paramaribo ne diffuse par ailleurs aucun film nigérian. « Je pense que ces films sont téléchargés illégalement depuis internet. Or nous travaillons officiellement avec des distributeurs » explique Jeffrey Quartier.
Pour ce qui est des films de Para’s Media, Willy Willy Gaan Baby et Djakata ont comptabilisé autour de 2000 entrées chacun. Des résultats modestes, comparés aux 19 000 entrées de Fast and Furious 7, le plus grand succès de ces dernières années au Suriname, mais qui satisfont Para’s Media. « Avec le cinéma, on a notre part, le cinéma a la sienne. C’est plus clair » explique Louis Alfaisie, qui souligne la difficulté de travailler dans un environnement où le droit d’auteur n’est pas protégé. Pour cet ancien journaliste aujourd’hui responsable de la radio publique du pays, « faire un film, ce n’est pas seulement raconter une histoire, c’est aussi avoir une voix ».

Texte Hélène Ferrarini
Photos Hélène Ferrarini, Bernard Gissinger