Le Centre pénitentiaire de Guyane française (CPG) est implanté, sur un terrain de 25 hectares sur le territoire de la commune de Rémire-Montjoly. Hommes, femmes et mineurs, il se doit d’accueillir tous les publics. Placé sous la main de la justice chaque individu a le droit de prétendre à un accès à la culture, au sport et à l’éducation. Spécifique aux conditions établies par la privation de liberté, un programme d’activités adapté est mis en place.

En perpétuelle augmentation, le nombre de détenus constitue un enjeu majeur pour le centre pénitentiaire. Il a déjà subi deux extensions, en 2008 et en 2012. En effet, cet établissement prévu initialement pour 460 détenus n’en compte pas moins de 882 à ce jour. Si l’administration pénitentiaire ne peut en aucun cas refuser un détenu, le transfert de ce dernier vers la Métropole ou les Antilles françaises est d’autant plus complexe. De plus, sur le sol guyanais, le CPG est le seul établissement carcéral et doit absorber les condamnations de tout ordre.
à ces difficultés fonctionnelles s’ajoute la problématique socioculturelle. De par sa situation géographique, frontalière avec le Surinam, le Brésil et le Guyana, le CPG se trouve confronté à une grande hétérogénéité de populations. “Une véritable tour de Babel ” où le personnel pénitentiaire doit savoir gérer ces cohabitations. Cette situation engendre bien souvent des violentes confrontations et règlements de compte entre les différentes affinités communautaires.
Les détenus ne portent pas d’uniforme, le nécessaire succinct du quotidien peut être commandé sur une liste auprès du magasin appelé “La cantine ” selon les moyens de chacun. Les jeans trop grands sont alors ajustés par des ceintures artisanales tressées. Les hommes, les femmes et les mineurs sont séparés, ils ne se rencontrent pas. Les hommes sont en plus grand nombre, on compte environ 80 femmes et moins de 15 mineurs.

Le sport, une invitation au respect des règles et de l’autre.

Il n’est plus à démontrer que les activités sportives journalières procurent à chacun du bien-être et un certain apaisement. Une heure et demie de sport par semaine, c’est le droit de chaque détenu ; basket, football, course à pied, musculation, volley. Terrain de football, salle de musculation, gymnase, bien que le centre pénitentiaire manque de moyens pour entretenir le terrain et renouveler le matériel, les dispositifs mis en place pour la pratique du sport sont là. La surpopulation aujourd’hui ne permet pas de satisfaire tous les détenus (on compte 4 moniteurs pour 650 inscrits), mais le sport en prison est une priorité. « Il permet de canaliser la violence, et la diversité des langues parlées ne pose pas de problème », déclare William (Responsable du service des sports). C’est un espace d’apprentissage : le détenu apprend à respecter les règles.
Tous les vendredis de 14h à 17h, une quinzaine de détenus joue au football. Une compétition qui réunit 3 équipes, les détenus, les surveillants et un club extérieur. Cet événement hebdomadaire permet de créer une passerelle avec l’extérieur. Ces 2 heures sont précieuses, les participants ont tous la même chose en tête : jouer, seulement jouer. Il ne semble même pas y avoir de réelle compétition, pas de mauvais perdants, des rires, des sourires, des regards, des gestes amicaux. Le soleil est écrasant et les matchs s’enchaînent pratiquement sans repos : juste le temps de boire une gorgée d’eau. Tous les joueurs sont semblables, surveillant, détenu, sportif, on ne sait plus faire la différence. Alors on regarde leurs pieds : les détenus sont pieds nus, leurs vêtements sont parfois déchirés : ce sont des indices. Il n’y a aucune violence sur le stade, ici on oublie presque où l’on est. La piqûre de rappel : c’est quand le ballon vient taper sur le grand mur recouvert de taule derrière le but, un grand fracas résonne, le bruit est assourdissant : oui nous sommes en prison…
« La gamelle est sûre, mais la prison est dure », paradoxalement un type de population arrive à la porte de la prison : celle dite de la suradaptation carcérale. En effet les conjonctures de la société actuelle, oppressantes et douloureuses, poussent certains à considérer l’enfermement comme une alternative. Pour les plus démunis, les plus ébranlés, les plus fragilisés, la prison peut devenir une échappatoire. La bourse ou la vie ? La mort ou la prison ? Ils choisiront la prison.

Mais la suradaptation carcérale ne fait pas du CPG un lieu accueillant. L’allure vétuste des lieux, le manque d’air, les murs jaunis et humides, d’étroits espaces de béton comme seule cour de promenade : la souffrance est omniprésente, palpable à chaque couloir. Une atmosphère qui colle à la peau et qui même une fois sortit ne vous quitte pas immédiatement. Des cris, des regards, la sensation de gravité semble plus lourde : les pieds retenus au sol, on repousse l’air à chaque pas, on se tient debout, mais on n’ose pas regarder le ciel. Privé de liberté, le détenu ne peut échapper à ses tourments. Il subit l’incarcération.
Certains détenus passent 22h sur 24h dans leur cellule et avec la surpopulation actuelle, il faut supporter la proximité et le partage d’une maigre surface « l’enfer c’est les autres ! ». Le quotidien carcéral c’est la moiteur des cellules, des silences pesants et des cris qui bouleversent. « On peut dire avec certitude que le sport est indispensable, car il apporte à tous une rupture avec la monotonie des journées carcérales » affirme William, tout comme l’école du quartier socio.

La culture, un rempart contre la violence.

En 2011 une convention est signée entre le ministère de l’Éducation nationale et le ministère de la Justice pour créer L’Unité Locale d’Enseignement (ULE). Ainsi l’Éducation nationale s’implante au cœur du centre pénitentiaire. L’ULE au quartier socio et le quartier mineur reçoivent jusqu’à 230 détenus chaque semaine sous la direction de 5 enseignants permanents. Les mineurs sont tous scolarisés dès leur arrivée. En revanche, la personne majeure sollicitant une scolarisation est reçue en entretien afin de déterminer son orientation, en accord avec les consignes de sécurité inhérentes à l’administration pénitentiaire.

Les difficultés liées à la pluralité linguistique sont au cœur des problématiques abordées. Anglais, Néerlandais, Portugais, Espagnols ou Sranan Tongo : il faut pouvoir échanger, communiquer et travailler ensemble. Les enseignants de l’ULE sont unanimes : « Pour nous ce sont des apprenants, des hommes et des femmes qu’il faut encadrer, conscientiser, pour réapprendre le vivre ensemble vers une meilleure réinsertion dans la société de laquelle ils ont été provisoirement écartés ». Le quartier socio est en quelque sorte un îlot de liberté ou du moins un îlot permettant aux détenus d’accéder à une liberté de l’esprit, car il ne faut pas oublier que même dehors l’esprit peut être enchainé par des bandes organisées, par une situation économique, ou encore une situation familiale compliquée. C’est un maigre espace situé au cœur du centre pénitentiaire, où l’apaisement, pour la plupart d’entre eux, est présent. Les rappels à l’ordre sont nécessaires c’est certain, mais les cours se passent dans le calme et les apprenants sont attentifs et curieux. L’air paraît plus léger et les sourires sont grands. Les détenus échangent des poignées de mains, se saluent, s’apprivoisent. Les appréhensions que l’on peut ressentir lorsque l’on vient de l’extérieur disparaissent rapidement. Durant les cours : pas de violence, pas de colères, juste des individus qui bénéficient d’un moment précieux pour écouter, échanger, et apprendre dans un environnement privilégié rare en prison. Les petites salles accueillent jusqu’à 15 détenus. Quand le groupe est harmonieux, des liens se tissent entre les élèves, ils se soutiennent et s’entraident.
Il est fondamental de libérer et nourrir les esprits pour que la détention soit un exutoire bénéfique. Est-ce qu’on veut fabriquer des fauves ou des Hommes ? Il faut humaniser. Les enseignants ont un rôle de passeur, ils doivent aider ces hommes, ces femmes et ces jeunes adultes à passer « de la haine à la vie ». Le détenu, broyé par le système, et bien souvent victime de carences affectives, est souvent agressif et à fleur de peau. Le matériel autorisé est restreint, et il faut savoir rester vigilant, même quand la relation de confiance s’est installée. Ne jamais baisser la garde tout en montrant la confiance que l’on porte en eux. Certains détenus jouent avec les émotions, en particulier l’empathie, ils sont attentifs au moindre détail et sont souvent manipulateurs. L’intervenant extérieur ne doit pas oublier qu’il est en prison, tout en essayant d’omettre cette particularité afin de pouvoir assurer un cours et transmettre des connaissances. Les détenus souhaitent parler, se confier, hors le temps mis à disposition pour eux est dédié à un apprentissage, une certaine discipline se doit d’être établie avec eux. Conciliant ou autoritaire il faut savoir être des deux. Ce sont des postures paradoxales et délicates à accorder ensemble.
Il faut alors savoir user d’intelligence pour attirer leur attention, Geneviève, enseignante au quartier socio nous dit : « Je leur explique toujours qu’il y a trois voyages. Le premier, celui de la connaissance, le second, l’environnement dans lequel on vit, et le dernier, le plus difficile, le voyage à l’intérieur de soi ». La culture est fondamentale en prison, elle est un véritable rempart contre la violence. Grâce au quartier socio, des apprenants qui n’ont aucune conscience de leur potentiel, et même qui le négligent se voient mettre au grand jour un talent auparavant enfoui « C’est le miracle pédagogique » lance Geneviève pour conclure.

La vie continue malgré tout. Aucun détenu n’est le bienvenu, mais tous sont accueillis et les acteurs visant leur réinsertion dans la vie active sont là pour faire en sorte que ce “passage ”, cette peine qu’il leur a été donnée, soit utile. La prison, privation de liberté faisant suite à une condamnation judiciaire, prend son sens dans l’utilisation à bon escient d’un temps donné pour apprendre notamment à gérer des frustrations. Une  microsociété humaine cloisonnée, où chacun a le choix d’être meilleur grâce au savoir-vivre ensemble, au respect de l’autre et à l’apprentissage. Les règles de vie y sont similaires à celles de l’extérieur. Pour le détenu il doit s’agir d’un nouveau départ, devenir un Homme responsable de ses actes, mais aussi apaisé et équilibré, vers la liberté retrouvée.

Ce poème appartient à un apprenant des cours du DNB  (Diplôme National du Brevet), il découle d’une création de poésie en vers libres ; un exercice qui permet de jeter des mots sur le papier, des mots qui n’obéissent aucune structure, mais des mots qui résonnent. Entre réalité et Imaginaire, les émotions se mêlent et se démêlent. L’art plastique en prison est un moyen d’expression qui permet de délivrer des sentiments enfouis, parfois douloureux et aide en quelque sorte à « éteindre le feu ».

« C’était le début du mauvais temps
Nous étions partis tôt
À l’aube
Soleil levant
Moi je ne voulais pas de bruit
Ni de circuit étrange
Avec le passage à l’acte
Le chemin fume le brouillard
Ma fourrure était noire mate
J’étais très pur
De l’or coulait dans ma fourrure
J’avais hâte, hâte, hâte qu’on arrive à Excalibur

Et que notre corps se fonde dans le décor
Pénible de sentir cette fourrure de bête
Elle me met mal mais bordel il croit quoi
Moi je ne suis pas là dans un but imprécis
Je ne marche pas je cours à grand pas
Love de cette nature je suis bien avec les miens
Nous sommes comme les doigts de la main
Tous courageux même si tous n’ont pas l’optique
Arrivé à un tel point de désintérêt
Les Hommes sont pas possibles
Il détruisent tout dans leurs passages
Ces endroits sont très loin de l’informatique
La peur que nous avons à nous montrer en public
Est comme la forêt cette forêt que les Hommes aimaient
Aiment détruire est notre refuge
Surprenant bonhomme comme un martyr qui vient nous cuire
Moi je dis comme vous venez chercher la fourrure
De mon best plumage ne toucher surtout pas
Car je ne serai pas le gentil Yeti que vous connaissez
Mon avenir est ici avec la forêt dans peu longtemps
Le fruit de nos amours moi ma grande forêt amazonienne »
Pascal

Texte et photos de Oriane Blandel