Battue par la pluie au plus fort de la saison, roussie à 70°C sous le soleil au zénith, la savane-roche Virgine héberge un biotope unique. Cette île rocheuse qui émerge du massif forestier de Régina est un régal pour les botanistes et les visiteurs. Ce milieu fragilisé par l’Homme met aussi en garde sur les méfaits du tourisme non encadré.

La savane-roche Virginie est un petit bijou, comme savent si bien façonner la nature et le temps. Seul inselberg directement accessible par le littoral, ce dôme granitique qui émerge d’entre les arbres est devenu au fil des années un site particulièrement fréquenté. 7 000 visiteurs s’y pressent chaque année selon les compteurs de l’office national des forêts (ONF). On y vient à pied et pourquoi pas en pirogue, pour apprécier le beauté scénique rare d’une canopée figée, à perte de vue, que troublent entre chiens et loups, les cris des singes hurleurs.
Bien qu’elle soit remarquable de loin, puisqu’elle culmine à 137 m, quasiment dénudée, dans le massif relativement contenu de l’Approuague, la belle était confidentielle il y a encore 20 ans. «C’était le début des années 1990, et j’ai entendu pour la première fois parler d’une savane-roche cachée au sud-ouest de Régina. J’ai essayé plusieurs fois de trouver cet endroit, par la rivière Mataroni, et ensuite, en marchant beaucoup d’heures, de jours, en forêt », se souvient le naturaliste Joep Moonen, dont le nom est associé au site, puisqu’il en fut le révélateur aux yeux du grand public, et qu’il y mena de nombreux inventaires floristiques. D’ailleurs plusieurs espèces découvertes sur le plateau granitique ou dans la savane-roche portent son nom.
Grâce à Narciso de Freitas, instructeur dans la Légion étrangère, un chemin pour rejoindre ce lieu mystérieux est tracé avec succès. En 1995, et en «deux heures, sous un tempo militaire », c’est-à-dire à l’aide de puissantes foulées, les deux hommes réussissent à créer une connexion, malgré « dix collines » à grimper et de « la forêt primaire » à percer.
Le site devient alors une destination de choix des scientifiques, guidés par Joep Moonen, qui s’impose comme spécialiste des broméliacées et des aracées. «Nous étions tous tellement impressionnés, c’était riche, joli et encore conservé». L’inselberg, composé de granite très dur, sur lequel les arbres ne peuvent pas s’enraciner, offre en effet « des dalles rocheuses sans végétation vasculaire. Sa couleur noire, liée au mucilage de cyanobactéries1 correspond au premier stade de colonisation de la roche » explique Luc Ackermann, directeur de Sylvétude (bureau d’étude environnement de l’ONF). Mieux encore, les espèces épiphytes qui sont habituellement inféodées à la canopée, inaccessibles à des dizaines de mètres au-dessus du sol sont là, « à portée de main ».

Un lieu unique sur la planète

L’intérêt de cette savane-roche est également lié à cette interface, cette lisière, que représente une savane-roche entre le minéral et la forêt. « C’est un habitat particulièrement riche d’un point de vue de la flore. On y retrouve les mêmes espèces que dans les fourrés qui parsèment la roche avec en plus des espèces de sous-bois et de milieux ouverts : Strelitzia sp., Costus spiralis, Ananas sp., Philodendron sp. Les inventaires recensent 387 espèces végétales, dont 142 issues de la savane-roche et des lisières. Parmi ces espèces, six sont protégées (Ananas ananassoides, Bromelia Granvillei, Calathea squarrosa, Anthirhea triflora, Cyrtopodium andersonii et Eschweilera squamata) » énumère le directeur.
Quelques espèces adaptées au milieu deviennent célèbres, «comme la jolie orchidée de roches, Cyrtopodium andersonii, retient Joep Moonen, ou encore les épiphytes, qui poussent dans les arbres et sont aussi capables de vivre sur le granite : Cyclanthaceae ; les broméliacées comme les ananas. Le naturaliste frémit:« C’est unique sur la planète». Chaque inselberg a sa propre flore, offre une association singulière de plantes, est habité d’un patrimoine génétique rare.
Lorsque le site commence à être fréquenté, la flore est généreuse. La situation s’est malheureusement dégradée. En 2003, Joep Moonen met en garde, dans un article rédigé en anglais intitulé Bromeliads of savane-roche Virginie et paru dans Flora of the Guianas, newsletter. « L’augmentation des visites menace l’habitat. Les hélicoptères qui se posent endommagent les arbres. Des touristes irresponsables gravent leur nom sur la roche. Les campeurs allument des feux. Avec le temps, la nouvelle route va ouvrir le site aux collectionneurs d’orchidées qui prélèveront toutes les Cyrtopodium. La protection de la savane-roche Virginie est une priorité ».
Les saisons continuent à s’égrener, les visiteurs louent la beauté des lieux et, pourtant, le site, facilement accessible depuis la route, souffre de plus en plus. À l’instar d’une bien-aimée à qui on arracherait les cheveux, « les prélèvements dans les bosquets et patchs de végétation, notamment au niveau des orchidacées, broméliacées et aracées » se multiplient sur Virginie, pourtant intégrée dans une zone naturelle d’intérêt écologique floristique et faunistique (Znieff). « Aucun sentier officiel n’existait, donc il n’y avait pas d’infrastructure ni d’élément permettant de sensibiliser le public au risque de détérioration fort d’un milieu fragile, de nombreux cas de cueillette d’orchidées ou d’autres espèces sensibles ont été relevés », retient Sylvétude.
Certaines espèces animales deviennent également difficiles à observer, comme le Dendrobates tinctorius, une petite grenouille bleue et jaune, victime de prélèvements excessifs. « Les bosquets sont détériorés pour le prélèvement de bois destiné aux feux d’agréments (barbecues) et à la construction de structures liées à l’accueil des hamacs. L’utilisation des bougies sur la roche laisse d’importantes traces en détruisant les cyanobactéries et dégrade ainsi la naturalité du site » se désole Sylvétude.

Protection et découvertes

En février et mars 2015, un protocole à l’identique de celui de 1997 est mené par l’ONF et Joep Moonen afin de quantifier les dégâts. « 26 taxons de broméliacées et 28 taxons d’aracées sont inventoriés. Il ressort de cette étude que pour ces deux familles il existe encore un beau réservoir d’individus dans la forêt de transition. Cependant, en bordure de sentier on note une diminution du nombre de contacts pour certaines espèces voire l’absence totale, cas de Vriesea splendens. Vu l’importance de ce site pour plusieurs espèces, des mesures fortes de protection sont recommandées » indique l’ONF.
La même année, l’Office élabore en parallèle un projet « pour allier protection et tourisme ». Une étude « préalable à la mise en place d’un sentier d’accueil du public pour la sensibilisation et la préservation de la savane-roche Virginie » est menée par Sylvétude avec cofinancement ONF/DEAL Guyane. Plusieurs axes de travail sont envisagés : la réalisation d’un parking, l’aménagement du sentier, le balisage du parcours, la sécurisation du site, la pose de panneaux d’information, la création d’équipements et un volet communication.
Depuis, on accède au site par un autre layon que celui, informel, emprunté jusqu’alors. Cette approche par l’est, à l’opposé de l’ancienne sente, « est plus courte et surtout les gens ne marchent plus sur le granite, mais dans la forêt », respire Joep Moonen. Un salut pour les cyanobactéries.
En plus des aménagements proposés, un classement du site en tant que réserve biologique dirigée, est attendu pour 2017. Ces précautions permettront peut-être à ce site de ne pas être réduite au même état de délabrement que la savane-roche du 14 juillet, située à 12 km de Saint-Georges. Là, depuis bien longtemps la fête a cédé la place à la désolation. Sous les assauts répétés de feux d’origine humaine, le lieu est devenu « l’exemple à ne pas suivre ».

Texte de Marion Briswalter en collaboration avec Luc Ackermann et Joep Moonen
Photos de Luc Ackermann , Marion Briswalter , Bernard Gissinger, Joep Moonen .
Cartographie : Office national des forêts