Le Muséum national d’histoire naturelle a exploré en 2014 une facette méconnue de la biodiversité marine guyanaise.
Au menu: crustacés, mollusques et autres organismes étonnants.

La Planète Revisitée, est un programme d’expédition piloté par le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et Pro natura international (PNI), qui permet à des naturalistes et des systématiciens de réaliser des inventaires massifs dans les zones géographiques où il reste encore beaucoup d’êtres vivants à découvrir. Les méthodes et les outils utilisés permettent de collecter efficacement les espèces les plus courantes, et optimisent la capture des espèces rares ou difficiles à collecter. Le réseau international de spécialistes qui travaille sur ces collections optimise les études des spécimens et permet la diffusion du travail scientifique à la communauté scientifique internationale.
Après une expédition en Papouasie-Nouvelle-Guinée en 2012-2014, La Planète Revisitée a débuté en 2014 un travail sur la biodiversité guyanaise. La première cible : le milieu marin, des côtes rocheuses, sableuses ou vaseuses jusqu’aux profondeurs du plateau continental (650 m). Ces études permettent de mieux connaître et préserver les écosystèmes marins et ces espèces qui les occupent. Un volet terrestre est prévu pour le mois prochain. Il est en effet urgent de mieux connaître nos environnements face aux variations et aux dégradations qu’ils subissent.

 

En mer et sur les côtes

La partie marine de l’expédition en Guyane s’est déroulée en deux temps : en juillet-août 2014, une campagne en haute mer à bord du navire océanographique de l’Hermano Gines, au cours de laquelle ont été échantillonnés le plateau continental et ses accores jusqu’à 650 mètres de profondeur ; et en septembre-octobre un volet côtier s’est déroulé sur l’archipel des îles du Salut.
Une fois surmontées quelques déconvenues initiales (retard du bateau, panne d’un générateur, installation d’un échosondeur “grands fonds”), l’expédition en mer s’est magnifiquement déroulée avec 14 jours de travail et 68 opérations réussies entre 20 et 650 mètres de profondeur. Elle a impliqué 9 chercheurs et techniciens originaires de 5 pays et 2 enseignants du secondaire, avec l’appui de 2 capitaines de pêche, et un équipage vénézuélien de 8 hommes. Deux Guyanais figuraient dans l’équipe embarquée. L’ensemble de la Zone économique de la Guyane a été exploré, depuis la frontière maritime avec le Suriname, au nord-ouest, jusqu’à celle avec le Brésil, au sud-est.
Ne restait plus qu’à échantillonner les écosystèmes côtiers jusqu’à une dizaine de mètres de profondeur. Nous avons choisi d’installer notre base aux îles du Salut, car ce petit archipel est le site écologiquement le plus diversifié de Guyane, et il dispose de surcroît d’infrastructures qui permettent une installation facile. Malgré le choix d’opérer fin septembre – début octobre aux îles du Salut (le pic de la saison sèche réduit les volumes d’eau turbide charriés par l’Amazone et les grands fleuves), les conditions de plongée se sont avérées relativement difficiles, avec le plus souvent 20 à 40 cm de visibilité, 1 m les bons jours, et jusqu’à 1,50 mètre la meilleure demi-journée. La découverte de la faune marine de Guyane se mérite ! Au total, 15 participants ont été mobilisés, 45 sorties en mer ont été réalisées, représentant 75 plongées, pendant lesquelles a été mise en œuvre la panoplie habituelle de paniers de brossage, suceuse et récoltes à vue, complétée par des prélèvements à la drague, des poses de pièges, et des échantillonnages à marée basse. Les îles du Salut ont été la cible géographique principale, avec des sorties plus ponctuelles à la Réserve du Grand Connétable aux îlets Rémire (Les Mammelles), à la Pointe Macouria, dans la rivière et sur la plage de Kourou, et aux battures de Malmanoury.

De nombreuses espèces rares

Le volet “hauturier plateau” et la pente continentale de la Guyane sont presque entièrement couverts de sédiments fins (vase ou vase sableuse) exceptés le rebord du plateau entre 110 et 130 mètres de profondeur, qui présente des fonds durs (sédiments consolidés et récifs d’huîtres) portant des encroûtements d’algues corallines. Ce sont cependant les seules algues vues pendant l’expédition hauturière ! À chaque station profonde (comprise entre 20 et 650 m), la faune est dominée par un très petit nombre d’espèces qui sont le plus souvent des oursins, des étoiles ou des ophiures, quelquefois des vers tubicoles, plus rarement des crustacés ; ils constituent 98 ou 99 % du volume du prélèvement. Mais nous trouvons aussi une diversité relativement importante d’espèces rares ou très rares qui n’ont été vues qu’une seule fois pendant l’expédition. Il a été ainsi inventorié 180 espèces de crustacés décapodes (crabes, crevettes, pagures), 115 espèces d’échinodermes (oursins, étoiles, ophiures, holothuries, comatules), 466 espèces de mollusques. Des collections représentatives de brachiopodes, ascidies, bryozoaires, annélides, hydraires et éponges ont été constituées ; des branchies de plusieurs dizaines d’espèces de poissons ont été prélevées pour l’étude des parasites monogènes. Par ailleurs, la plupart des espèces échantillonnées n’ont encore jamais été séquencées et plus de 1000 prélèvements moléculaires ont été réalisés.

La faible richesse spécifique était une caractéristique attendue : la côte de Guyane est en effet dans le panache de l’eau déchargée par l’Amazone, une eau turbide et dessalée qui explique la faible diversité des habitats et des espèces dans les écosystèmes côtiers. Par contre, nous avons été surpris par les faibles effectifs de la plupart des groupes d’invertébrés mobiles (mollusques, crustacés, échinodermes). Au contraire, les invertébrés sessiles (hydraires, gorgones, ascidies, éponges) sont relativement abondants, et ce sûrement du fait de la quasi-absence de prédateurs spécialisés sur ces hôtes (nudibranches, en particulier). Au total, l’inventaire côtier recense 400 espèces d’algues et invertébrés.

Une nouvelle zone de référence

Cette prospection a permis de doubler, tripler, voire décupler les inventaires guyanais de certains groupes, comme les éponges, ascidies et hydraires. Au terme de l’expédition, la côte et le plateau continental de Guyane française sont ainsi devenus parmi les mieux échantillonnés de toute la région des Guyanes – de l’Amazone à l’Orénoque -, et serviront désormais de référence régionale.

Partage des connaissances

L’accompagnement pédagogique de l’expédition a pris une importance particulière. Dans le cadre de la Fête de la Science organisée par la Canopée des Sciences, une classe de Cayenne a pu visiter le laboratoire et rencontrer des chercheurs en pleine activité. L’atelier de tri spécialisé des spécimens marins récoltés aura lieu en février 2015 et permettra de ventiler les échantillons en direction de notre réseau de systématiciens et d’acquérir des identifications de haut niveau le plus rapidement possible.

Planète revisitée, en 2015

Un travail de compilation des données sur les insectes de Guyane par un groupe de 70 experts entomologistes annonce la liste de 15 100 espèces, 20 ordres et 232 familles connus. À partir de ces informations et des connaissances des forêts tropicales, on estime qu’il reste encore 80 % des espèces d’insectes à recenser en forêt guyanaise. Sur les 100 000 espèces, il reste donc 85 000 espèces à collecter, un travail énorme ! Le volet terrestre de La Planète Revisitée propose donc
(Suite de la p.55) de s’impliquer dans cette entreprise en organisant en 2015 une expédition dans une des zones les plus difficiles d’accès du Parc amazonien de Guyane, le massif du Mitaraka. En collaborant avec de nombreux groupes de recherche locaux, ce projet permet une mise en commun de moyens logistiques, sur une étude de grande envergure scientifique dans une des zones les moins connues de la Guyane.

Les algues des îles

Interview de Bruno De Reviers, chercheur enseignant au MNHN, spécialisé en systématique des algues :
« Ma mission aux îles du Salut consistait à constituer une collection d’algues. J’ai collecté 144 lots d’algues, il doit y avoir finalement assez peu d’espèces, une soixantaine, je pense. Les endroits les plus luxuriants (en quantité d’algues, pas forcément en diversité) sont les rochers verticaux battus souvent difficilement ou pas accessibles (ni à pied à cause du risque d’être emporté par une vague ni en plongée à cause du risque d’être projeté contre les rochers). Sur place, après la collecte, je numérotais les spécimens puis je les mettais en herbier. Un fragment de thalle était chaque fois mis dans le gel de silice pour séquençage ADN. Au MNHN, l’ADN des spécimens sera séquencé pour constituer une base de données de séquences, qui permet l’identification rapide avec une précision qui dépend de l’information existant en amont. Cela permet aussi de mettre en évidence des distributions géographiques de taxons, une éventuelle diversité cryptique, l’étude éventuelle de l’évolution de caractères anatomiques… »

Texte de Thierry Magniez
Photos de Thierry Magniez, Philippe Bouchet, L.Corbari, L.Charles, G.Paulay MNHM – PNI, Mathieu Foulquié, P-O Jay.