Hausse de la température des océans et récifs coralliens ne font pas bon ménage. En effet, face à des augmentations de température trop importantes les coraux ont tendance à perdre leurs couleurs et blanchir et, si le phénomène perdure, ils peuvent même mourir. Même si certains montrent une capacité d’adaptation surprenante, la France, en tant que quatrième pays corallien au monde, a son rôle à jouer dans la protection de ce fragile écosystème.

Les récifs coralliens sont présents à travers le monde dans des états de santé variés, du pire au meilleur. Dans l’océan Atlantique, en Martinique, d’un côté, « les différents suivis montrent que plus de 80 % des récifs et communautés coralliens sont dégradés, voire très dégradés et moins de 0.5 % des coraux sont en très bon état », explique Sabrina Munier, chargée de mission écosystèmes marins et littoraux à la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Deal). À 10  000 kilomètres à vol d’oiseau, la Polynésie française se distingue quant à elle par ses récifs particulièrement résistants et en bonne santé. Isolée dans l’océan Pacifique, elle bénéficie d’une certaine inertie par rapport aux variations de température liées au changement climatique et les pressions anthropiques sont plutôt faibles.
« Protéger la biodiversité, c’est aussi protéger nos récifs coralliens », déclare dans un tweet le Président de la République Emmanuel Macron, le 4 décembre dernier, suite aux Assises de l’économie de la mer. La France est le quatrième pays corallien au monde. Aujourd’hui, nous protégeons 2/3 de nos récifs par des aires marines protégées. En 2025, je souhaite que la totalité de ces récifs soit protégée. » En effet, la superficie des récifs coralliens français et de leurs lagons est de 58 000 km² et représente près de 10 % des récifs mondiaux. Ils se situent dans les territoires ultramarins français, et principalement en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie. Cette dernière abrite le deuxième ensemble corallien de la planète et la plus longue barrière récifale continue avec ses 1 600 km. Ces récifs sont des constructions biologiques formées principalement, dans les zones tropicales, par des coraux scléractiniaires. Ils construisent des récifs en synthétisant un squelette de calcaire. La réussite écologique des récifs coralliens est due à la symbiose du corail, un animal du groupe des cnidaires, avec des algues unicellulaires. Elles élisent domicile dans les cellules de l’animal et lui donnent ses couleurs vives. Cette symbiose repose sur un équilibre fragile et nécessite des conditions environnementales précises : des eaux claires, une température comprise entre 21 et 29 °C en moyenne, un pH (mesure de l’acidité d’un milieu) et une salinité stables.

Les coraux perdent leurs couleurs

Aujourd’hui, le changement climatique global est responsable de hausses de température de l’océan, ce qui induit la rupture de leur symbiose avec l’algue unicellulaire et se traduit donc par leur blanchissement. Les coraux perdent leurs couleurs à travers le monde. Pascale Chabanet est directrice de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) à la Réunion et travaille au sein de l’Initiative française pour les récifs coralliens (Ifrecor). Selon elle, « le corail peut récupérer de ce stress ou être envahi par d’autres algues et mourir. S’il n’y a pas ou peu d’animaux brouteurs, de poissons herbivores, ils sont colonisés beaucoup plus rapidement. » Elle met ainsi en avant l’importance des poissons dans la capacité de résilience des récifs coralliens. Elle nuance également : « Nous parlons beaucoup du changement climatique, mais il ne faut pas oublier que la majorité des pressions que subissent les coraux sont dues à l’Homme (piétinement, pollution, bassins versants). Le blanchissement n’est pas dû qu’à la hausse de la température, mais à l’exposition à un stress quel qu’il soit. » Mais, contrairement aux impacts anthropiques, les augmentations de température sont à grande échelle et peuvent entraîner des blanchissements massifs tels que ceux qui ont été observés en 1998 ou en 2016.
Or, les récifs coralliens ont une valeur environnementale, économique et sociétale non négligeable et font vivre de nombreuses personnes par la pêche ou le tourisme. Dans les eaux tropicales, pauvres en nutriments, ils réussissent à être un réservoir de biodiversité marine. Formés entre la surface et les premiers mètres de profondeur, ils bloquent les éléments venant du large et absorbent l’énergie des vagues, diminuant l’érosion des côtes. Ils protègent ainsi les écosystèmes côtiers et récifaux et permettent à de nombreuses espèces de se développer dans ces labyrinthes de calcaire.

Résilience naturelle des coraux

La Nouvelle-Calédonie, dans l’océan Pacifique, est un terrain de recherche privilégié dans le domaine des coraux. Nathalie Baillon, directrice du Conservatoire d’espaces naturels (CEN) de Nouvelle-Calédonie développe : « Les récifs coralliens calédoniens sont plutôt en bonne santé, mais il y a des zones plus ou moins affectées. En 1998 puis en 2016, deux phénomènes de blanchissement ont touché les récifs, mais les coraux ont plutôt assez bien réagi contrairement à la grande barrière de corail en Australie. Cependant, même si la Nouvelle-Calédonie ne souffre pas de la surfréquentation et de la surpêche, beaucoup de pressions viennent aussi de la terre. L’amélioration de l’assainissement, la lutte contre l’érosion et l’agriculture raisonnée permettent de lutter pour la protection des coraux. » Depuis début novembre, sur une durée de deux ans, un projet piloté par le Cen vise à élaborer une stratégie de renforcement de la résilience des récifs coralliens : trouver des solutions et proposer des mesures pour diminuer les pressions et les menaces.
En Nouvelle-Calédonie, le récif est ce qu’on appelle un récif-barrière. Ces formations sont présentes autour des îles hautes de Polynésie française, à Wallis, à Mayotte ainsi que sur la côte est de la Martinique et en Guadeloupe. Elles sont séparées de la côte par un lagon profond dont la largeur peut atteindre parfois plusieurs kilomètres. À Mayotte, c’est un des plus grands récifs au monde. Pascale Chabanet en parle : « Ce récif est particulièrement impacté par le ruissellement à cause des routes construites près du littoral et par la pollution liée aux problèmes d’épuration, mais il a une vitalité vraiment impressionnante. En 2-3 ans, les coraux ont récupéré après l’épisode de blanchissement de 1998. De même, après le blanchissement de 2016, plus de la moitié des stations ont aujourd’hui récupéré. C’est une note d’espoir pour les coraux. » Les capacités de résilience varient, certains coraux récupèrent plus vite que d’autres. Une explication est proposée par Véronique Berteaux-Lecellier, chargée de recherche CNRS à l’IRD de Nouméa, en Nouvelle-Calédonie. Elle travaille sur la génomique paysagère. Elle observe que certains coraux qui vivent dans un environnement extrême se sont « habitués » à ces conditions. Elle a alors cherché à faire un lien entre paramètres environnementaux et génome des coraux. « C’est un projet pilote qui n’avait jamais encore été mené sur les coraux. Nous avons effectué des biopsies sur différentes populations afin de chercher la signature génétique responsable de leur capacité à résister aux variations importantes de température. Nous pourrons alors cartographier les zones où les coraux sont plus résistants à une augmentation de température. » Ces données pourraient permettre la mise en place de nurseries pour transplanter des coraux possédant cette signature génétique dans des zones où les coraux ne l’ont pas et ainsi introduire ces gènes dans des populations où ils ne sont pas présents. La scientifique ajoute : « C’est un outil de prédiction des capacités de résistance de certaines zones récifales face au changement climatique ». Ce projet, démarré il y a un an et demi, est un outil rapide. « Nous nous sommes concentrés sur la température et le pH, mais nous pouvons adapter la technique à d’autres paramètres. Nous pouvons également développer cette approche avec d’autres espèces », explique-t-elle.
À Mayotte, Pascale Chabanet observe, elle aussi, que la capacité à réagir à un stress est plus importante sur les coraux du récif frangeant et du lagon, plus soumis aux pressions. Les récifs frangeants bordent une terre émergée. Ils sont généralement étroits et directement accolés à la côte ou parfois séparés d’elle par un petit chenal peu profond. Ce sont les formations dominantes à La Réunion et dans les Antilles. « La proximité des récifs frangeants les rend vulnérables aux activités humaines et au ruissellement, mais à force de subir des stress ils semblent récupérer plus rapidement et plus facilement », explique-t-elle. Les coraux de Mayotte bénéficient également d’un fort brassage génétique. « Le récif se situe dans une zone très connectée et brassée, ce qui améliore sa résistance. Cela permet aussi, lors d’un épisode de blanchissement massif, que le récif soit recolonisé par des petites larves d’autres coraux. Les larves sont pélagiques, elles sont transportées par les courants », explique Pascale Chabanet.

Observatoire du changement climatique

À la Réunion, en revanche, la chercheuse observe, depuis les années 2000, une augmentation des algues. « Nous sommes passés d’un milieu à dominance corallienne à un milieu à dominance algale. C’est le signe d’un récif eutrophisé. Il est perturbé par l’arrivée des eaux souterraines et des eaux de ruissellement qui diminuent la luminosité dans l’eau, enrichissent le milieu d’éléments nutritifs et favorisent la colonisation par les algues. » L’impact de la pêche est important lui aussi, de moins en moins d’espèces commerciales, en particulier d’espèces carnivores, y sont observées. Une perte de biomasse est aussi remarquée aux Antilles où la pression de la pêche est importante. Afin de préserver cet écosystème, des fermes coralliennes naissent. « Actuellement, en Martinique, un projet de réimplantation de boutures de coraux du genre Acropora cervicornis et Acropora palmata est en cours sur la commune de Sainte-Luce. Des boutures ont été prélevées en 2015 sur des colonies de la côte atlantique et ont été transférées sur une pépinière afin qu’elles se multiplient. Nous sommes actuellement dans la phase de réimplantation sur dôme. L’objectif de ce projet est de réintroduire des espèces sur des zones où elles étaient initialement présentes et desquelles elles ont disparu », explique Sabrina Munier de la Deal.
Les perturbations humaines rendent difficilement observables les vraies conséquences du changement climatique et de la hausse de température de surface des océans. Les de l’océan Indien (Europa, Bassas da India, Juan de Nova, les Glorieuses et Tromelin) sont de petites îles françaises inhabitées situées autour de Madagascar. Ces îles ne sont donc pas impactées par l’activité humaine, à l’exception d’un peu de braconnage. Dans l’ensemble, les récifs montrent un très bon état de santé, à l’exception des coraux de l’île de Juan de Nova. Très impactés par l’épisode de blanchissement de 2016, ils n’ont toujours pas récupéré aujourd’hui. « Par contre, la santé des récifs d’Europa est exceptionnelle, il y a 80 % de recouvrement de corail vivant, s’exclame Pascale Chabanet. C’est un système de référence, il n’y a aucune perturbation. » Elle ajoute : « Nous pourrions faire de ces îles des observatoires du changement climatique. »

Texte de Sylvie Nadin, photos de Alexis Rosenfeld.

 

GCRMN : Depuis 20 ans, un suivi des récifs coralliens est effectué dans le monde par le GCRMN (Global Coral Reef Monitoring Network – réseau mondial du suivi des récifs coralliens). Il est effectué selon les mêmes méthodes et dans des stations fixes, ce qui permet de dégager des tendances. Le GCRMN rapporte que 19 % de la superficie initiale des récifs coralliens a disparu ; 15 % sont immédiatement menacés avec une disparition probable dans les 10-20 prochaines années ; et 20 % supplémentaires sont sous la menace d’une disparition dans les 20-40 ans à venir.

Quelques chiffres

 58 000 km² = superficie des récifs coralliens français et leurs lagons, près de 10 % des récifs mondiaux, derrière l’Australie, l’Indonésie et les Philippines.
 Les récifs coralliens ne couvrent que 0,02 % de la superficie des océans, mais rassemblent près de 25 % de la biodiversité des mers.
20 % des récifs ont définitivement disparu (parmi les 80 % restants, seuls 30 % seraient dans un état satisfaisant) et 25 % sont en grand danger.
 Une des mesures du Plan biodiversité dévoilée le 4 juillet 2018 et portée par le Gouvernement vise la protection de 100 % des récifs coralliens français à l’horizon 2025, avec un objectif intermédiaire de 75 % en 2021.
 Parc naturel de la mer de Corail : créé en avril 2014, la plus grande aire marine protégée située dans les eaux sous juridiction française et l’une des plus vastes au plan mondial (1,3 million de km2).

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Une initiative française pour les récifs coralliens
Les récifs coralliens et leurs écosystèmes associés, les mangroves et les herbiers, jouent un rôle fantastique pour les habitantsdes pays côtiers avoisinants : ils fournissent chaque année des services écosystémiques chiffrés à plus de 1,3 milliard d’eurospour les Outre-mer français.
C’est le résultat d’une étude portée par l’Initiative française pour les récifs coralliens qui a démontré tous les bénéfices qu’ils apportent en matière de pêche, de protection côtière contre la houle et les cyclones, en matière touristique et aussi de séquestration carbone. On pourrait y rajouter leurs rôles de dépurateur des matières issues des bassins versants et également la fourniture de molécules valorisables en médecine qui n’ont pas été comptabilisées. La nécessité de les protéger se fait d’autant plus urgente que le changement climatique les menace de plus en plus fortement. C’est le rôle de l’Initiative française pour les récifs coralliens depuis 20 ans
Dans quel contexte environnemental est né l’Ifrecor en 1999 ?L’Initiative française pour les récifs coralliens (Ifrecor) est née à l’occasion du mandat de la France à la présidence de l’Initiative internationale pour les récifs coralliens (ICRI) – que la France a présidé à 2 reprises depuis. À cette occasion, l’Ifrecor a réalisé le premier état des lieux des récifs coralliens français qui a clairement souligné l’importance des récifs des outre-mer pour la France, précisé que nous détenions 10 % des récifs mondiaux et qu’une diversité très importante y nichait. Ce fut le socle de construction de l’Ifrecor : connaitre pour mieux protéger.
En 20 ans d’existence, quelles sont les grandes batailles en faveur des écosystèmes côtiers remportées par l’Ifrecor ?
Aujourd’hui, travailler en réseau semble évident, mais à l’époque l’Ifrecor a été très précurseur, car il n’existait aucun réseau entre les territoires ultramarins, lesquels travaillaient de manière très isolée sur des problématiques similaires. Aujourd’hui, c’est 9 territoires ultramarins qui partagent leurs expertises et leurs expériences dans le cadre de l’Ifrecor.
L’ifrecor a réalisé le tout premier inventaire national des aires marines protégées de l’Outre-mer tropical et aidé au développement des réseaux de surveillance des récifs coralliens dans les territoires où il n’y en avait pas. Aujourd’hui, il existe pratiquement 400 stations de surveillance.
L’ifrecor a aussi lancé des opérations de surveillance sur les herbiers, sur les mangroves et permis d’améliorer la cartographie des récifs et de l’ensemble des mangroves françaises dont l’étendue était jusqu’alors peu connue. Plusieurs guides méthodologiques ont été réalisés (sur les études d’impact, sur la compensation des dégradations des récifs par les aménagements…) Plus récemment, nous nous sommes intéressés aux indicateurs sur le changement climatique ou encore au financement innovant pour les récifs coralliens.
L’Ifrecor s’est également associée très tôt à l’émergence des Aires Marines Educatives (AME, aire protégée associée à une école pour des projets pédagogiques de connaissance et de protection du milieu marin menés avec les élèves). La première AME a été créée dans les Marquises et était alors une première mondiale ! Aujourd’hui, le concept s’est répandu dans le reste de la Polynésie française, dans d’autres collectivités d’outre-mer, en métropole et à l’international.
Depuis quelques années, l’Ifrecor décerne aussi une palme qui récompense – et valorise – des acteurs engagés quotidiennement pour la préservation des récifs et écosystèmes associés.
On peut enfin rappeler la meilleure prise en compte des récifs coralliens dans la législation française qui s’engage à protéger 75 % des récifs coralliens dans les Outre-mer français d’ici à 2021 et leur intégralité à l’horizon 2025.
Les pratiques coutumières, vernaculaires sont souvent citées comme à faible impact sur les écosystèmes côtiers et lagonaires. Quelle place leur est donnée dans les réseaux ?
La gouvernance de l’Ifrecor est originale, elle s’inscrit à une échelle nationale et une échelle locale. Cette double gouvernance se traduit par des thématiques d’intérêt national (réduction des menaces, renforcement des connaissances, surveillance des écosystèmes, etc.) et développe des initiatives et thématiques qui s’inscrivent dans un contexte local. En Nouvelle-Calédonie par exemple, le comité local donne une grande place à la gestion coutumière des milieux et aux connaissances vernaculaires des espèces. C’est aussi le cas à Wallis-et-Futuna et en Polynésie, qui réactualisent la notion de rahui et de tapu pour la protection des milieux.
Qui travaille au sein du réseau Ifrecor ?
Un ensemble de personnes venues d’horizons différents y participent, c’est ce qui fait sa force : des gestionnaires de territoire, des associations, des membres d’organisations non gouvernementales, des représentants, des socio-professionnels comme les pêcheurs, des fédérations de plongeurs. Il y a aussi évidemment des scientifiques, des experts, des bureaux d’étude, et des postes administratifs et des élus.
Quels sont les prochains rendez-vous de votre réseau ?
2020 est une année particulièrement importante pour la biodiversité avec de nombreux évènements internationaux auxquels participera l’IFRECOR : le Congrès mondial de la nature (Marseille, juin 2020) et la Conférence des parties à la Convention sur la diversité biologique au cours de laquelle sera adopté le nouveau cadre mondial de la biodiversité.
Puis, au 1er trimestre 2021, l’Ifrecor fêtera ses 20 ans d’existence à l’occasion du dernier comité national de la phase 4 de l’Ifrecor (2015-2020), du lancement de la phase 5 (2021-2025) et de la publication du rapport 2020 de l’état des récifs français.
Entretien entre la rédaction de Boukan et le secrétariat de l’Initiative Française pour les Récifs Coralliens