La migration des oiseaux est déclenchée par des phénomènes naturels comme la photopériode, la température ou les pluies. Mais ses causes profondes sont difficile à connaître avec précision. L’accessibilité des ressources alimentaires, sans être la seule à œuvrer, tient souvent une place centrale et provoque nombre de ces déplacements de grande ampleur.

Les oiseaux, grâce au vol, sont très mobiles. Ils exploitent un espace en fonction de leurs besoins, passant des sites d’alimentation aux sites de repos, des lieux de parade aux lieux de nidification, de bains ou de toilette… Certains déplacements les entraînent en dehors de leur territoire. Après la reproduction, la dispersion des poussins est une errance. Une fois émancipés de leurs parents, ils partent en quête d’un lieu où s’établir pour, à leur tour, se reproduire. Mouvement simple entre deux sites, la dispersion n’implique pas de voyage de retour.

Mais bien des oiseaux partent en connaissant leur but, avec espoir de retour. La migration est ainsi un voyage d’individus entre deux sites, l’un pour la reproduction, l’autre en dehors de la reproduction, séparés géographiquement et écologiquement ; elle implique un va-et-vient. Très visible, elle déplace dans le monde des milliards d’individus. La migration des oiseaux n’est cependant pas uniforme et les espèces migratrices et sédentaires, extrêmes d’un gradient, ne sont pas toujours deux entités distinctement séparées.

La nourriture guide les oiseaux

Bien que la grande complexité de ce phénomène ne puisse s’expliquer par une seule cause, la nourriture joue, pour la majorité des espèces, un rôle prépondérant. En réponse aux variations de l’environnement, l’alimentation des oiseaux est organisée dans l’espace et dans le temps. Deux groupes se distinguent : les ressources alimentaires stables et les ressources irrégulières. Aux hautes latitudes, soumises à l’alternance des saisons, les ressources sont presque toutes fluctuantes. Extrêmement abondantes au printemps et en été (particulièrement les insectes), elles permettent à un grand nombre d’espèces une reproduction facile. L’hiver, la nourriture est disparue ou difficile d’accès, recouverte d’un manteau neigeux. Les oiseaux sont contraints de migrer.
Sous les tropiques, l’accessibilité et l’abondance des ressources alimentaires sont très variables. Longtemps considérées comme des milieux pléthoriques, les forêts tropicales offrent pourtant aux oiseaux une nourriture souvent parcimonieuse et difficile à trouver. La plupart des insectes, malgré une saisonnalité liée aux régimes des pluies, présentent des fluctuations d’abondance parfois peu marquées et une répartition assez homogène. Ils représentent une ressource fiable, disponible toute l’année, mais difficile à exploiter. Elle nécessite une exploration fine du territoire, des comportements de recherche longs et systématiques, plus basés sur la défense d’un territoire de chasse que sur une grande mobilité. À l’inverse, les fleurs et les fruits ont une répartition très hétérogène. Pour de nombreuses plantes, malgré une reproduction annuelle, la production de fleurs et de fruits est variable et fluctue suivant les saisons et d’une année à l’autre. Dans l’espace cette organisation est directement issue de la dynamique forestière : l’hétérogénéité du milieu et la grande diversité d’espèces végétales favorisent une répartition fragmentée. Les populations de chaque espèce de plantes sont rarement denses, les individus sont souvent éloignés les uns des autres. En fonction de la densité et du rythme de floraison de chacune, les ressources en fleurs et fruits présentent donc un mélange d’extrême abondance locale et de disette. Pour les oiseaux cette ressource, quand elle existe, est très accessible. Mais pour profiter de cette manne, il faut être présent au bon endroit et au bon moment : ils doivent s’adapter aux apparitions et disparitions de leur nourriture en étant très mobiles sur un vaste territoire, voire d’une région à l’autre. Les fructifications, quand elles sont prévisibles et annuelles – comme celles de certains palmiers –, suscitent alors la migration de nombreux oiseaux.

La Guyane, fin ou début du voyage ?

La Guyane, située près de l’équateur, est le siège de nombreuses formes de migrations aviaires liées aux ressources alimentaires. Certaines espèces sont des migrateurs complets et tous les individus entreprennent le voyage, souvent sur des distances très grandes. Fuyant les rigueurs hivernales sur leurs zones de reproduction, ils viennent chercher en Guyane leur nourriture des mois difficiles. Le littoral accueille les plus visibles. Des centaines de milliers de limicoles venus d’Amérique du Nord se nourrissent sur les vasières découvertes par la marée basse. Si certains passent tout l’hiver sur place, d’autres continuent leur route plus au sud, jusqu’à l’Argentine pour un grand nombre. Des passereaux (comme l’Hirondelle rustique ou plusieurs espèces de parulines) et des rapaces (comme le Faucon pélerin, le Balbuzard pêcheur ou la Petite buse) transitent ou hivernent également en Guyane. Ces espèces font partie de cet immense peuple d’oiseaux nord-américains qui rejoint l’Amérique tropicale lors de l’hiver et investit les milieux naturels des Caraïbes, de l’Amérique centrale et du nord de l’Amérique du Sud. Un phénomène symétrique, mais d’ampleur bien moindre se produit pendant l’hiver austral. Le littoral guyanais voit alors arriver de grandes populations d’oiseaux venus du sud, comme les Tyrans des savanes ou les Hirondelles chalybées.

Pour de nombreuses autres espèces, la migration commence – et finit – en Guyane ou dans les régions limitrophes. Nicheurs forestiers, ces oiseaux sont des migrateurs partiels : une partie des individus d’une même population migre quand les autres sont sédentaires. Ce phénomène, commun sous les tropiques, mais souvent difficile à percevoir, concerne essentiellement des nectarivores et des frugivores qui se déplacent sur de courtes distances. En Guyane, le Toucan à bec rouge ou les amazones ont ainsi des populations aux fluctuations faciles à observer. Sans jamais disparaître complètement d’un secteur, leurs effectifs varient considérablement selon les périodes de l’année. Mais ces migrations souffrent de connaissances encore très parcellaires et largement insuffisantes pour savoir quelles sont les espèces concernées et quel est leur comportement précis. Il est difficile de savoir où vont les Manakins à tête d’or qui disparaissent de la Montagne de Kaw, autant qu’il est difficile de connaître l’origine des amazones qui se regroupent dans les palmeraies du littoral.

Les voyages du Tyran gris

Le lien entre la nourriture et la migration n’est cependant pas toujours aussi simple. Un faisceau de causes intervient souvent, comme dans l’exemple du Tyran gris. Cette espèce niche sur les îles des Caraïbes pendant l’été boréal, et migre au nord de l’Amérique du Sud en automne et hiver, jusqu’au printemps suivant. Des oiseaux atteignent alors la Guyane où ils sont observés, surtout sur le littoral. Comme beaucoup de passereaux, le Tyran gris niche dans un nid ouvert, très exposé aux prédateurs. Pour réduire les risques, la nidification doit être la plus courte possible. Les poussins, pour grandir très vite et réduire leur séjour au nid, doivent avoir un régime alimentaire riche en protéines issues de proies animales. Les adultes les nourrissent grâce à un pic d’abondance des grands insectes (comme les sauterelles et les chenilles) pendant les mois de l’été boréal.
À l’automne et en hiver, ces populations de proies baissent, au moment de l’arrivée massive d’oiseaux insectivores, migrateurs nord-américains chassés par l’hiver et la disparition de leur nourriture estivale. Tous se nourrissent de petits insectes, aux populations plus stables que celles des grands. Une forte compétition alimentaire s’exerce alors, dirigée par les techniques de chasse et la taille des becs. Le Tyran gris possède un bec fort, idéal pour la chasse des gros insectes nécessaires à sa reproduction. Contrepartie de cette adaptation, il est peu efficace dans la chasse aux petits insectes. Face à des migrateurs aux becs plus fins, meilleurs pour la capture des petites proies, il est contraint au départ. Il migre alors sur le continent en quête d’une nourriture diversifiée, gros insectes et fruits. Ces derniers, pauvres en protéines, sont par leur abondance saisonnière souvent suffisants à l’alimentation des oiseaux adultes. Au printemps suivant, les espèces tempérées sont reparties dans leurs contrées nordiques. Les Tyrans gris peuvent eux aussi regagner leurs quartiers d’été, profitant de l’abondance retrouvée des grands insectes pour entamer une nouvelle saison de reproduction.

Texte et photos Tanguy Deville
Cet article fait partie d’un projet d’observation des oiseaux de la canopée guyanaise, monté et réalisé avec l’association Semilimax et soutenu par la DEAL de Guyane et le Parc Amazonien de Guyane.