Un débat public sur le projet minier  » Montagne d’or  » est programmé sous l’égide de la Commission particulière du débat public (CPDP), « autorité administrative indépendante dont le rôle est de veiller à l’information des citoyens et d’assurer la prise en compte de leur point de vue sur les projets d’envergure ». Il va précéder l’instruction par les services de l’état du dossier prévue jusqu’en 2019.
Ce projet, de taille industrielle mondiale, est approuvé par la classe politique guyanaise et contesté par le collectif Or de question et des leaders autochtones.

Pierre Paris, président de la société « Compagnie minière Montagne d’or » (CMO) depuis octobre 2017 a été sollicité pour répondre à nos questions. Il n’a pas souhaité s’exprimer. La CMO est le représentant régional du consortium russo-canadien.

Bénédicte Fjéké cheffe coutumière du village Terre rouge à Saint-Laurent-du-Maroni. Présidente des chefs amérindiens de Guyane. 5e adjointe déléguée à l’aménagement et au foncier à Saint-Laurent du Maroni.

Nathalie Ho-A-Chuck Abchée, présidente par intérim du Medef Guyane depuis 2017. Patronne d’une entreprise de conseils en gestion et prestations de services aux entreprises.

Georges Patient, sénateur (La République en marche) de Guyane depuis 2008. Il siège à la communauté de communes de l’Ouest guyanais depuis 1995.

Collectif « Or de question » rassemble « 120 » associations guyanaises, nationales et internationales, groupes politiques et citoyens guyanais opposés à l’industrie minière en Guyane. Créé en juillet 2016.

Une Saison en Guyane : Norgold n’a jamais exploité d’or primaire à cette échelle en milieu équatorial. Doit-on craindre le côté expérimental d’une telle mine dans l’Ouest guyanais ?
Bénédicte Fjéké : c’est extrêmement préoccupant. Je sais que l’endroit pressenti est un ancien site d’orpaillage, mais un projet de cette taille, il n’y en a jamais eu en Guyane et ça fait peur. Imaginez-vous en forêt, avec un grand trou béant de 2, 5 km de long et 400 m de profondeur. On aura beau nous dire qu’au bout de 13 ans (douze ans, ndlr) ils vont refermer ce trou et qu’il n’y aura pas de pollution au niveau de l’eau, je n’y crois pas.

Medef : Nous faisons confiance aux porteurs de projets ainsi qu’à l’administration de s’assurer que les projets, qu’ils soient expérimentaux ou usuels, respectent les normes en vigueur, notamment celles relatives à l’environnement.

Georges Patient : La France est un état de droit avec des règlementations qui s’imposent à tous. Par ailleurs, le sujet n’est pas nouveau, il n’est en rien expérimental. Les premiers tests de cyanuration en Guyane remontent à plus de 30 ans, effectués avec le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) sur la mine de Changement au sud de Cayenne (un rapport du BRGM de 2013 soulignait qu’« aucun suivi n’a a priori été réalisé sur le site. Compte tenu des enjeux en terme de suivi post-fermeture, il serait intéressant d’évaluer l’état environnemental du site actuel », ndlr). La technique est utilisée par Norgold en Afrique.

Or de Question : Partout dans le monde, l’industrie minière pollue gravement et durablement. La technique classique consiste à annoncer un processus nouveau, mais à terme, la contamination est partout (air, sols, eaux). Dans le cadre du réchauffement climatique, le BRGM prévoit en Guyane, une augmentation des inondations et glissements de terrain. La contamination peut avoir lieu par le drainage minier acide, mais aussi, massivement, lors d’une rupture de digue. En 2007, le mégaprojet minier de Kaw (à l’est de Cayenne, ndlr), qui se qualifiait de  » mine verte » a fini par réclamer une dérogation pour rejeter jusqu’à 20 fois la dose de cyanure autorisée, eu égard aux contraintes pluviométriques. Une multinationale n’a aucune limite dans ses promesses puisqu’elle aura les moyens, avec ses avocats, de ne pas les respecter.

carte-lucifer2

►Selon « Or de question », les émissions de CO2 du projet feraient croître l’empreinte carbone annuelle de la Guyane de 140 000 tonnes/an. Ceci ne va-t-il pas à l’encontre des objectifs fixés par Paris de réduction des émissions de gaz à effet de serre ?

Georges Patient : Il faut rester prudent quant aux résultats des études produites par les partisans ou les opposants du projet. Selon l’Office national des forêts, la forêt guyanaise stocke tous les ans 15 millions de tonnes de CO2 sans compter les autres milieux naturels comme les savanes ou marais. Selon l’Organisation des Nations unies les émissions de CO2 en Guyane seraient de 3 t/hab./an (5, 75 en France hexagonale) soit largement moins que 1 million de tonnes. Donc l’empreinte carbone de la Guyane est et restera largement positive.

Medef : L’activité humaine, qu’elle soit privée ou professionnelle, impacte le bilan carbone de notre planète. Conscientes de cet effet, de plus en plus d’entreprises engagent des process pour tenter d’y remédier. Nous tenons à saluer les efforts conséquents consentis par ces acteurs économiques.

Bénédicte Fjéké : Paris c’est loin, ils sont à 8 000 km. Avant de prendre une décision, nos dirigeants feraient mieux de venir voir et vivre ici pour comprendre ce qu’est la Guyane. M. Macron est pour ce projet. Je sais qu’il fera tout pour le faire aboutir. Le problème c’est qu’il ne se soucie pas de la population guyanaise.

Or de question : cette gigantesque empreinte carbone devrait suffire à enterrer ce projet et le qualifier de « crime climatique ». On ne doit plus détruire des pans entiers de forêts anciennes, et brûler 142 M de litres de fuel (quantité chiffrée par le consortium, ndlr) pour extraire 1,6 g d’or par tonne de roches. L’énergie et « l’influence » utilisées par la Direction régionale de l’environnement et de l’aménagement (DEAL) et la Collectivité territoriale (CTG) pour ce projet, au détriment d’autres filières pérennes, sont une aberration, et pose question. Pour qui, pour quoi ?

Infos et chiffres clés
- Utilisation de 46 573 tonnes de cyanure (Chiffres CMO), 10 tonnes de cyanure consommées chaque jour avec un stockage de 300 tonnes. (chiffres DEAL)
- Utilisation de 57 000 tonnes d’explosifs (20 t/jour -chiffres DEAL)
- Une fosse grande comme 32 stades de France.
- 54 M de tonnes de boues issues de procédés mécaniques et chimiques de traitement des roches. (chiffres CMO)
- Construction d’une usine à cyanuration située à 125 km de piste au sud de Saint-Laurent-du-Maroni, entre deux réserves biologiques intégrales.
- Porté par un consortium russo-canadien, constitué de Nordgold et Vancouver Columbus Gold.
- Alexey Mordashov, magnat de l’acier, 2e richesse de Russie, est actionnaire quasiment exclusif de Nordgold
- Création de 3200-3900 emplois directs, indirects et induits. (chiffres CMO)
- 350 M€ de retombées fiscales en 12 ans pour 85 tonnes d’or extrait.(chiffres CMO)

►Trois ans après la catastrophe de Mariana (rupture des barrages retenant des rejets de l’industrie minière dans le rio Doce, état du Minas Gerais au Brésil), aucune réparation n’est encore actée pour les populations et la dépollution de la rivière. En France, le code minier offre une régulation à minima, sans véritables instruments juridiques contraignants, souvent pointée du doigt par des parlementaires et associations. CMO prévoit-elle un fonds de garantie pour dépolluer ou indemniser en cas de catastrophe ?

Or de question : Un rapport du Conseil général de l’environnement et du développement durable de 2014 nous démontre les failles juridiques du dispositif des garanties financières et l’inefficacité des contraintes. Il y aurait peut-être des cautions bancaires au début, mais non renouvelées les années suivantes, personne ne serait responsable : l’industriel disparaîtra, les filiales seront insolvables et la Guyane restera avec la note de sa dépollution ! À Mariana, pour recevoir l’aide d’urgence, les victimes doivent s’engager à ne plus rien réclamer ultérieurement. Quand on connaît la difficulté ou la frilosité des agents de la DEAL à résoudre de simples conflits locaux, on imagine mal notre péyi  sortir gagnant d’un face à face juridique avec une multinationale.

Georges Patient : La prochaine réforme du code minier renforcera la règlementation environnementale et sociale. Il est certes important de prévoir un mécanisme d’indemnisation ou de réparation, mais l’enjeu est surtout dans la prévention des risques dès la conception en intégrant les enseignements des accidents qui se sont produits. C’est pourquoi il a été demandé à CMO de produire des études sur le stockage des déchets miniers, mais aussi des simulations de rupture de digue.

Medef : Nous ne doutons pas que les porteurs de projets ainsi que l’administration prennent les dispositions pour s’assurer de la prise en considération de ce point. Et l’industrie minière souscrit à des assurances, notamment en matière de responsabilité civile.

Dans un rapport paru en septembre 2017, l’organisation non gouvernementale WWF chiffrait les avantages fiscaux et les aides de l’État pour la CMO à plus de 400 M€ pour dix ans d’exploitation. Le WWF remettait aussi en question la rentabilité réelle du projet pour les actionnaires. Qu’en pensez-vous ?

Medef : Selon CMO les retours sociaux et fiscaux seraient de 500-700 M€. S’ajoutent les investissements initiaux entièrement financés sur fonds privés, et/ou découlant de dispositifs que peut solliciter n’importe quel industriel. Nous veillons à ce que les entreprises locales puissent bénéficier des retombées économiques liées à la mise en place de ce projet. Les nombreuses créations d’emploi directes et indirectes annoncées auront un impact significatif pour notre territoire. Ainsi, nous avons signé un accord paritaire début 2017 pour que les salariés du secteur y trouvent des conditions de travail et de rémunération justes.

Bénédicte Fjéké : Pourquoi débloquer cette somme d’argent public pour un projet privé alors qu’on pourrait l’investir pour des projets en Guyane ? On pourrait améliorer les infrastructures routières, lutter contre le désenclavement. Ne peut-on pas investir dans la santé sachant qu’il y a plein de problèmes ?

Georges Patient : En France, les pouvoirs publics ont toujours aidé directement ou indirectement les entreprises à développer leurs projets s’ils sont porteurs ou structurants socialement et économiquement. Pourquoi pas le projet de CMO ? Ce n’est en rien une faveur. Comme toutes les entreprises, CMO bénéficiera du régime de défiscalisation sur les investissements, estimés à plus de 200 M€, mais pour 780 M€ d’investissement direct sur le territoire.
La présentation du WWF est tendancieuse. Elle laisse croire que les pouvoirs publics verseront directement 420 M€ à l’opérateur minier ce qui est faux. De plus, elle compte des subventions qui n’existent pas : 129 M€ en rachat d’électricité à prix subventionné, or CMO ne produira pas son électricité (le WWF ne parle pas du « rachat en électricité », mais de la contribution au service public de l’électricité dont pourrait jouir CMO, comme c’est le cas pour le Centre spatial guyanais et les clients guyanais, et qui grâce à des prélèvements sur les factures des clients EDF permet d’offrir un prix de l’électricité plus faible que le coût de production, ndlr), et 60 M€ pour le financement de la piste et de la ligne à haute-tension, en fait intégralement pris en charge par l’opérateur. En revanche, il n’a aucunement fait mention des plus de 3, 3 Mds € de retombées directes, indirectes ou induites pour la Guyane en investissements, taxes, impôts, salaires et cotisations. (…) Ceci dit, il serait souhaitable, voire indispensable, que la CTG intervienne dans le capital de la société afin d’avoir un accès aux comptes et suivre au plus près son activité.

Or de question : Le « mirage économique » du WWF est à saluer même s’il est loin d’être exhaustif. Avec la construction d’une centrale électrique et d’un port chimico-industriel, Or de Question estime à 600 M€ les subventions que le contribuable devra payer sur plusieurs décennies. D’ici peu, les infrastructures financées deviendront des friches industrielles inutiles et inadaptées à notre développement amazonien.

L’exploitation de la mine entraînerait un bouleversement dans la commune de Saint-Laurent-du-Maroni (et en forêt, sur le site d’exploitation), avec des passages répétés de poids lourds dans une zone semi-urbaine, la construction d’un port de déchargement des produits dangereux et explosifs, l’installation de centrales thermiques et biomasse. Peut-on concilier qualité et cadre de vie pour les habitants et ce type d’industrie ?

Bénédicte Fjéké : Il suffit de voir l’état actuel des routes à Saint-Laurent-du-Maroni avec les passages des camions… Le projet est accompagné d’une voie de contournement du centre-ville, mais vous savez que sur l’ensemble de la commune, où que vous alliez, c’est squatté.
Medef : Le site est assez éloigné de la population. Là encore, nous faisons confiance aux autorités de garantir la qualité et le cadre de vie des administrés. D’autre part, la Guyane connait déjà l’importation de produits dangereux et explosifs pour l’activité spatiale. Quant au développement d’un port dans l’Ouest, il contribuerait à limiter les transferts routiers entre Dégrad-des-Cannes (port maritime de Cayenne, ndlr) et Saint-Laurent-du-Maroni. D’une manière générale, l’exploitation légale des ressources minières doit permettre d’amorcer des synergies durables avec d’autres filières comme le bois, l’agriculture, l’énergie, le BTP etc.

Or de question : Dans le monde entier, en sites isolés, les mégamines favorisent aux alentours de très nombreux conflits et commerces illégaux (alcools, drogues, prostitution) dont souffrent en priorité les femmes et les enfants. L’extractivisme n’a jamais développé économiquement un pays, mais freine les autres voies de développement. À Saint-Laurent-du-Maroni, quid de voir s’implanter un consortium russe dans une commune dont le maire, malgré sa condamnation à de la prison ferme (condamnation renvoyée en appel à la demande de la Cour de cassation, ndlr), demeure inamovible ? À Cayenne, déjà asphyxiées, nos administrations seraient rapidement tétanisées !

Georges Patient : Je fais confiance aux autorités locales pour prendre les dispositions nécessaires qui permettront de minimiser les nuisances subies par les habitants. Cependant, le vrai bouleversement sera apporté par le regain d’activité économique. Nombre d’infrastructures seront bénéfiques aux habitants et aux autres acteurs économiques.

Entretien de Marion Briswalter
Photos de Jody Amiet , Paulo Santos
& Aéroprod Amazonie
Carte Atelier Aymara