Philippe Lucenay – Tchô danbwa
Antoine Aouegui – Mama bobi
Benoît de Thoisy -  KWATA
Nyls de Pracontal -  GEPOG
Eric Hansen  – Office national de la chasse et de la faune sauvage

La Guyane a du attendre le milieu des années 90 pour que le premier morceau de forêt soit interdit à la chasse. Selon certaines études scientifiques, le territoire fait aujourd’hui face à une raréfaction de certaines espèces de gibier. Dans le même temps, la règlementation évolue et selon certains, elle s’engage vers un encadrement plus stricte de la pratique.

Philippe Lucenay est le président de l’association de chasseurs « Tchô danbwa ». Il répond ici « en tant que chasseur et non en tant que président ».

Antoine Aouegui dit Lamoraille est le doyen du Conseil consultatif des populations amérindiennes et businenge. En 1973 il fondait la toute première association « moderne » des chasseurs et pêcheurs du Maroni. En 1990, il a fondé l’association « Interculturalités et Citoyenneté » Mama bobi.

Benoît de Thoisy est le directeur de l’association d’étude et de protection de la nature. Nyls de Pracontal est le directeur du groupe d’étude et de protection des oiseaux en Guyane (Gepog). Ces deux associations sont présentes au sein de la fédération Guyane Nature Environnement.

Eric Hansen est le délégué interrégional Outre-Mer à l’office national de la chasse et de la faune sauvage, établissement public sous la double tutelle des ministères du Développement Durable et de l’Agriculture.

Chasse de subsistance ?

En 2012, certains pratiquent la chasse de subsistance, d’autres une chasse de loisir. Pensez-vous qu’elles doivent être différenciées dans la loi ?

Antoine Lamoraille. Depuis 1969 et la fin du territoire de L’Inini, puis des lois de décentralisation de 1981 il ne devrait plus y avoir qu’une sorte de citoyen en Guyane, partageant partout les mêmes droits et les mêmes devoirs. Mais convergences n’est pas confusion, et même si les quotas actuels et le calendrier de prélèvement sur la faune sauvage font l’objet d’un assez large consensus, certaines communautés d’habitants sont dispensées de ces quotas sur leur Zone de Droit d’Usage. Mais pas les autres chasseurs. Ces dispositions peuvent d’ailleurs être revisitées et coordonnées avec celles en vigueur chez nos voisins. C’est ainsi que sur le Maroni un point de vue transfrontalier est en étude auprès de très nombreux chasseurs (goniman) et cuisinières (boliman) !

Philippe Lucenay. Non parce que c’est le même gibier et la même forêt, et il y a des abus partout et dans toutes les communautés. Excepté les « chasseurs du dimanche » qui viennent essentiellement de métropole et qui tuent pour le plaisir, nous pratiquons tous une chasse de subsistance (pour se nourrir), comment faire la différence ?

Benoît de Thoisy. Je suis assez partagé sur ce point. Les impacts de la chasse de subsistance sont avérés partout en Amazonie, bien qu’ils soient plus difficiles à mettre en évidence. Le sujet de la chasse de subsistance ne doit pas être tabou, et doit être traité également, bien que les solutions proposées et aménagements nécessaires puissent ne pas être les mêmes que pour la chasse de loisir.

Nyls de Pracontal. Le sens même de « chasse de subsistance » ne souffrirait pas d’une réflexion commune pour en (re)définir un sens actualisé.

Eric Hansen.  C’est vrai que la Guyane est un cas unique en France où l’on trouve encore des personnes qui chassent pour pouvoir se nourrir. C’est une situation particulière car la Constitution française précise clairement que tout le monde doit être en situation d’égalité devant la loi et qu’elle doit donc s’appliquer à tous. Pour autant des solutions juridiques existent comme dans le cadre de la règlementation dans le parc amazonien. En effet il me semble évident que lorsque le contexte social, économique et culturel n’est pas du tout le même, la règlementation pourrait prendre en compte ces particularités.

Quotas

Dernièrement  le tribunal administratif  (TA) de Cayenne a remis en question la validité des quotas de chasse définit par un arrêté déposé par le préfet de Guyane, pour des raisons de forme. Une procédure d’appel est depuis entre les mains du TA de Bordeaux. Que pensez-vous du développement d’une législation de quotas pour la chasse en Guyane ?

Eric Hansen : Il me semble nécessaire de limiter le prélèvement de la faune sauvage, la nature n’est pas inépuisable ! Il faut mettre fin au plus vite au prélèvement massif qui est parfois effectué par des personnes qui vont remplir des pirogues de gibier dans un but essentiellement commercial. A l’ONCFS nous prônons une chasse durable et donc raisonnée.

Antoine Lamoraille. De fait, il s’agit de réguler et/ou de réglementer la chasse en notre région au bénéfice d’une transmission bien gérée de nos divers héritages naturels, en adaptant par une Education à notre Environnement maitrisé, la Coutume au Droit Commun.

Nyls de Pracontal. Nous appelons de nos vœux depuis de nombreuses années à la rédaction d’une véritable « loi chasse » pour accompagner et encadrer les pratiques. Nous sommes le seul territoire de France (départements, et pays et territoires d’Outre-mer compris) et d’Amérique du Sud à ne pas bénéficier de cadres réglementaires sur cette activité potentiellement très impactante.

Benoît de Thoisy. Les quotas sont indispensables, mais insuffisants : d’autres textes permettant d’encadrer les abus sont à prévoir.

Philippe Lucenay. Nous nous sommes opposés à cet arrêté car il avait été mis en œuvre unilatéralement par le préfet malgré tous les avis défavorables et unanimes. Les quotas sont nécessaires, si c’est répertorié intelligemment avec l’accord de toutes les forces vives de ce pays et avec toutes les communautés qui composent la population de la Guyane.

Spécificité Guyanaise ?

Pourquoi est-il si difficile d’imposer des  restrictions sur la chasse en Guyane alors que des législations plus  draconiennes existent dans les pays limitrophes ?

Benoît de Thoisy. Il semble avant tout qu’il n’y ait pas de volonté politique forte et claire sur le sujet et d’aborder le sujet dans sa globalité et sa complexité.

Nyls de Pracontal. Il n’existe par ailleurs aucun espace de concertation et d’échanges pouvant permettre de construire une stratégie partagée.

Philippe Lucenay. Il faut poser la question aux services de l’Etat qui interdisent beaucoup alors qu’ils n’ont pas les moyens de faire respecter les lois. Ils s’en prennent aux chasseurs locaux et se trompent de cible. Nous avons fait des propositions qui sont restées lettres mortes car elles gênaient et venaient des chasseurs de Guyane.

Eric Hansen : Nous avons un important manque de connaissance sur la biologie des espèces chassées en Guyane. Nous mettons en place des études sur les espèces les plus chassées afin de mieux connaître l’évolution des populations de la forêt guyanaise. Les pays voisins ont parfois imposé une règlementation de manière arbitraire alors qu’en Guyane nous avons pris le parti de mettre en place une règlementation qui soit élaborée en consultation avec le milieu cynégétique.

Aux Antilles comme dans l’Hexagone, les chasseurs doivent obligatoirement détenir un permis de chasse. En Guyane ce n’est pas le cas, pensez vous qu’un tel système serait souhaitable en Guyane et sous quelle forme ?

Philippe Lucenay. Bien sûr, nous l’avons demandé depuis très longtemps avec une formule respectant la loi « du grand père » : tous les plus de 20 ans auront le permis pour une durée de deux ans à condition qu’ils formulent la demande. Tous les jeunes de moins de 20 ans et les nouveaux arrivés en Guyane passeront un permis qui prend en compte la connaissance des armes, des animaux de la Guyane, de la forêt et ses dangers.

Benoît de Thoisy. Il n’est pas certain que ce permis réponde à la problématique, mais ce peut être un élément de réponse. Ce permis a rapidement été évoqué par les associations locales de chasseurs, qui mettent en avant le rôle considéré comme majeur de la chasse pratiquée par les « non-résidents ». Cela ne doit pas occulter l’existence d’activités exercées par les résidents, et dont les conséquences sont également importantes.

Antoine Lamoraille. Un permis de chasse ou une licence de prélèvement, précédé avant son attribution de formations pédagogiques, sur la manipulation des armes et des munitions, sur la connaissance de la faune sauvage et des ses habitats et celle des textes régissant tout ça, s’impose désormais. Tous égaux devant la loi.

Eric Hansen : Il me semble en effet indispensable de mettre en place une identification des chasseurs. Il n’y a actuellement aucune formation sur la reconnaissance des espèces, ni sur la sécurité. Il est difficilement acceptable qu’une personne qui arriverait aujourd’hui en Guyane puisse aller acheter une arme et partir le soir même à la chasse sans connaître la règlementation sur les espèces et les espaces. Dans un premier temps une carte individuelle de prélèvement pourrait être remise aux chasseurs locaux qui peuvent attester d’une pratique de la chasse depuis plusieurs années et pour les nouveaux arrivants, un examen devrait être exigé. Nous ne savons pas aujourd’hui combien il y a de personnes qui chassent en Guyane.

L’impact de la chasse

Pensez-vous qu’au cours des dernières années,  la chasse ait concouru à la réduction des populations de certaines espèces de gibier ? Lesquelles ?

Benoît de Thoisy. Oui, les données de mesure sur le terrain montrent un impact sur les caïmans, les singes, les tapirs.

Nyls de Pracontal. Les hoccos, les perroquets et dans une moindre mesure les toucans subissent aussi des réductions d’effectifs. Ce constat est bien souvent partagé par de nombreux chasseurs.

Philippe Lucenay. Oui c’est possible, mais le gros facteur est la destruction de son habitat et de son garde-manger (déforestation des arbres à graines et orpaillage). Tapirs, biches, pakira … mais ils ne sont pas en voie de disparition.

Antoine Lamoraille. Il est probable que certaines espèces ont du souffrir d’une sur-chasse ces dernières années. Surtout dans les zones très orpaillées. Là encore, le respect d’un règlement précis doit-être enseigné et les contrevenants verbalisés. Quels qu’ils soient.

Eric Hansen : Pour répondre à cette question il faudrait avoir une parfaite connaissance de la dynamique des populations chassées. Ce que l’on peut dire c’est que la pression humaine augmente chaque année, et que certaines agressions du milieu comme l’orpaillage illégal porte atteinte aux habitats. Devant cette situation il faut mettre en place des zones tests afin d’appréhender les évolutions des populations. Parmi les espèces qui supportent très mal d’importants prélèvements, il y a bien sur le tapir car la femelle ne fait qu’un petit tous les 3 ans et la densité est très faible.

Écotourisme

Les visiteurs de la Guyane comptent souvent observer des animaux dans leur milieu naturel en venant ici, et peuvent repartir déçus. Un pays comme le Costa Rica, qui a choisi l’écotourisme comme modèle de développement a interdit la chasse pour tous sur tout le territoire. Pensez vous que la chasse en Guyane puisse mettre en danger le développement de l’écotourisme ?

Philippe Lucenay. Je ne le pense pas, il peut avoir un vrai développement de l’écotourisme conjointement avec la chasse, à condition qu’il existe une vraie politique de développement du tourisme en Guyane, et qu’elle soit bien gérée par de gens responsables qui connaissent le pays.

Antoine Lamoraille. Il ne s’agit pas d’interdire au-delà de ce qui l’est déjà. Mais bien de sensibiliser et de responsabiliser tout un chacun (dans sa langue) à la gestion collective de ce patrimoine cynégétique fragilisé par un laxisme post-colonial dépassé et à engager toutes nos cultures en la préservation de notre bio-diversité, en pleine conscience et adhésion citoyenne.

Eric Hansen : Il y a une culture de chasse qui est très ancrée en Guyane et qui doit demeurer. Pour autant toutes les activités doivent pouvoir cohabiter et la mise en place d’espaces naturels ou la chasse est interdite permet idéalement un développement de l’écotourisme. En dehors de ces zones spécifiques, des zones de non-chasse à proximité des camps touristiques me semblent nécessaires.

Benoît de Thoisy. Cela ne semble pas la contrainte principale, d’autres contraintes sont plus fortes (économiques, réglementaires …).

Nyls de Pracontal. Mais c’est effectivement un facteur limitant connu et visible sur la bande littorale. La chasse étant pratiquée même dans les aires protégées, il apparait dès lors particulièrement difficile d’imaginer développer du tourisme de vision de qualité. Si déjà, et à minima, des sites naturels réellement exempts de chasse permettant de voir de la faune étaient crées sur la bande littorale, les guyanais (au sens le plus large) pourraient en profiter et appréhender son environnement naturel, avant même d’aller chercher des touristes…

Pédagogie

Sur le terrain, les chasseurs ont souvent une connaissance approximative de la législation, les espèces autorisées ou interdites à la chasse, comment améliorer cette situation ?

Nyls de Pracontal. L’absence de volonté politique, de cadre réglementaire et de souhait partagé d’améliorer la situation générale conduit à une absence de politique, de vision et d’ambition sur ce sujet.

Benoît de Thoisy. Je ne suis pas persuadé de la réalité de cet argument qui tendrait à légitimer des abus uniquement par méconnaissance. Les arrêtés ont plus de 25 ans et sont connus de tous (au moins sur la bande littorale). Et si ce n’était pas le cas, les structures d’Etat en charge de ces questions sont présentes en Guyane depuis 20 ans et auraient dû y répondre.

Antoine Lamoraille. Mama Bobi est en faveur d’une « brigade verte » formée dans le sens d’une responsabilisation collective de la gestion de la grande forêt tropicale humide européenne (sic), et de sa faune sauvage. Mama Bobi en avant-garde des consultations de la future Assemblée unique en ce domaine propose une réhabilitation progressive et reformulée du rôle des autorités coutumières en la matière. En restructurant et revalorisant notamment celui toujours actuel du basia*. D’ailleurs imaginé dès les années 1950 par le Préfet Vignon comme une possible équivalence des gardes-champêtres et/ou gardes-chasses. Glorieuse époque où l’assimilation prônée par le Gran Man Bakaa n’était pas toujours dénuée de bon sens …

Nous nous rappelons ces mots du très regretté Gran Man Paamaka Yan Levie (2008 †) sur l’autorité de l’exemple et de la modération dans l’exercice de la chasse. Il nous enseignait avec force que « si les hommes font et défont les lois selon les politiques à leur guise, les animaux eux, ne votent pas ». Et effectivement, den meti nee stem.

Quant aux touristes s’ils préfèrent la caméra aux fusils, voilà qui est bien. Et en ce sens il nous appartient aussi de préférer graduellement peut-être l’ouvre-boite à la cartouche ?

Philippe Lucenay. Il faut reconnaitre que même les personnes en charge de faire respecter la législation (gendarmes, douanes, policiers, ONF…) ne la connaissent pas ou approximativement. Nous avons l’impression d’être pris pour des « demeurés » par des gens qui sont de passage (2 à 3 ans) et qui ne connaissent rien de nos pratiques.

Eric Hansen : Nous avons réalisé des ouvrages, des plaquettes, des affiches sur la faune sauvage et la règlementation qui les concerne. Nous avons également réalisé des fiches pédagogiques avec le rectorat de Guyane pour sensibiliser les enfants au respect de l’environnement. Il est néanmoins difficile de contacter toutes les personnes qui vivent en Guyane. Nous avons pour objectif de poursuivre un large effort de pédagogie mais c’est un travail de longue haleine. Néanmoins cela fait 19 ans que j’habite en Guyane et j’ai vraiment constaté une nette amélioration des connaissances de la population.

Lexique :

Basia : Chez les busi konde sama, le basia est l’« assistant au gaanman et au kabiten », respectivement « chef d’ethnie » et « chef de village/lignage ». (Sources : Pratiques

et représentations linguistiques en Guyane – Regards croisés. Isabelle LÉGLISE, Bettina MIGGE. IRD Ed. 2007)