Son mandat en tant que ministre des Outre-mer a débuté il y a bientôt 3 ans, une durée considérable durant la 5e République. En avril dernier, elle lance l’ambitieuse “ Trajectoire 5.0 ” et démontre sa volonté de faire bouger les lignes de l’univers ultramarin, notamment devant les enjeux du changement climatique. Son parcours singulier et son franc-parler détonnent dans le paysage gouvernemental. Nous avons voulu en savoir plus sur elle et sa vision des Outremer et de son évolution.

Vous êtes issue du secteur social, ce qui n’est pas le plus commun dans le gouvernement Macron. Pourquoi avez-vous choisi la politique ? Est-ce que mettre en musique l’univers des Outremer nécessite plus de capacités humaines que de compétences techniques ?

Ma carrière professionnelle, je l’ai débutée en tant que conseillère d’éducation populaire et de jeunesse à Saint-Pierre et Miquelon. Si je me suis tournée vers la politique en fondant mon propre parti, Cap sur l’avenir, c’est parce que je désirais m’impliquer autrement. Parce que mon territoire dispose d’un potentiel incroyable, parce que j’étais et reste animée d’une profonde envie de lui donner un souffle nouveau.
C’est aussi la raison pour laquelle j’ai accepté de devenir ministre des Outre-mer, parce que je crois fermement au potentiel de chacun des treize territoires ultramarins. Et comme je le répète souvent : ministre, ce n’est pas un métier, c’est un engagement. Un engagement qui nécessite évidemment des compétences techniques… mais pour se mettre au service des citoyens, il faut d’abord parvenir à se mettre à leur place. L’écoute et l’empathie sont des qualités essentielles.
J’ai toujours été une femme de terrain, bien avant d’entamer ma carrière politique. Ce trait de caractère m’est utile au quotidien, que ce soit pour affronter les crises ou pour mettre en œuvre l’action de l’État dans les territoires. Croyez-moi : un ministre des Outre-mer ne peut pas faire correctement son travail s’il reste assis à son bureau.

Considérez-vous que l’implantation et l’identité de Saint-Pierre et Miquelon, à la frontière entre l’Amérique du Nord et la France, aient influencé votre identité et votre parcours en politique ? S’il y a une identité un peu anglo-saxonne dans cette identité, est-ce un plus dans votre style de gestion ?

Saint-Pierre et Miquelon est le seul territoire français situé en Amérique du Nord. Son identité, son histoire étroitement liée à la mer, ont sensiblement influencé ma façon de travailler et de gérer mes équipes.
Dans mon archipel, les hommes ont l’habitude de partir en mer, pendant parfois plusieurs semaines. Durant cette période, les femmes doivent se débrouiller seules. Cela explique en partie pourquoi les Saint-Pierraises et les Miquelonnaises ont un tempérament en acier trempé ! Je suis réputée pour mon franc-parler, je n’ai pas l’habitude d’user de la langue de bois et j’attends de mes équipes qu’elles fassent de même.

L’inspiration anglo-saxonne concerne surtout ma principale méthode de travail, construite autour des projets. À mon arrivée au ministère, en mai 2017, j’ai lancé les Assises des Outre-mer voulues par le Président de la République pendant la campagne, qui ont permis de recenser plus de 2 000 projets. Ce travail collaboratif, mené durant presque un an, a responsabilisé l’ensemble des participants, de l’État jusqu’au citoyen. Nous avons compilé les résultats dans le Livre bleu outre-mer, qui comprend les projets, les solutions et les ambitions, inspirés et co-construits avec les Ultramarins.

Ne pensez-vous pas que le principe même d’un ministère des Outre-mer (comme la terminologie du mot Outre-mer lui-même) a tendance à marginaliser ces territoires dans la République ? Ce ministère sera-t-il selon vous amené à disparaître dans les prochaines années ?

Je n’ai pas attendu d’être ministre des Outre-mer pour constater l’importance d’adapter le droit français à la réalité des territoires ultramarins. C’est ce que j’appelle le droit à la différenciation. En avril 2019, le président de la République s’est dit favorable à sa mise en place pour les collectivités territoriales et bien sûr pour les collectivités d’outre-mer. Cela signifie qu’elles pourraient ainsi obtenir, par exemple, le transfert de compétences pour les transports ou en matière énergétique. À l’inverse, l’État pourrait recentraliser des compétences aujourd’hui exercées par les collectivités locales : il vient de le faire pour le revenu de solidarité active en Guyane et à Mayotte ainsi qu’à La Réunion.
Dès ma prise de fonction, en mai 2017, avec l’appui du Président de la République et du Premier ministre, j’ai voulu instaurer un “ réflexe outre-mer ” au sein du Gouvernement. Concrètement, cela se traduit par la prise en compte systématique des Outre-mer et de leurs spécificités dans l’élaboration de chaque politique publique. C’est indispensable pour pouvoir toucher du doigt les enjeux ultramarins et dépasser les filtres parisiens. Il s’agit là aussi de penser en permanence à la différenciation des territoires, en prenant en compte leurs spécificités.
Qui sait, peut-être que dans quelques années, ce ministère disparaîtra… mais il faudrait pour cela que chaque citoyen, chaque fonctionnaire, institution, entreprise, chaque média intègre définitivement le réflexe Outre-mer qui existe déjà pour l’effort financier de l’état outre-mer : le budget du ministère des outre-mer ne finance que quelques politiques ciblées, spécifiques en direction des outre-mer alors que chaque ministère consacre une part de son budget aux outre-mer comme le rappelle chaque année le document de politique transversale pour les outre-mer.

Avec la disparition de France ô, la visibilité des Outremer décline dans le paysage audiovisuel, ce qui est la raison d’être de Boukan, côté presse écrite. Voyez-vous une amélioration dans la connaissance et la vision des Outremer par les Français au XXIe siècle ?

Bien entendu ! La perception des Ultramarins dans l’Hexagone a beaucoup progressé au cours des dernières années. Chacun a pu constater, au cours des derniers mois, dans les journaux télévisés ou les radios, que les Outre-mer occupent une place bien plus importante qu’il y a un an.
En juillet 2019, j’ai signé le pacte pour la visibilité des Outre-mer avec Franck Riester, ministre de la Culture, et Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions. Ce pacte, ce sont 25 engagements qui garantissent la présence et la visibilité des Outre-mer sur l’ensemble des chaînes et des canaux numériques du groupe France Télévisions, notamment aux heures de grande écoute ; l’ambition, c’est de sortir les outre-mer de la chaîne à laquelle ils étaient cantonnés, France Ô. Chaque trimestre, un comité composé d’experts et de parlementaires est chargé de surveiller la bonne tenue de ces engagements. C’est une sacrée avancée pour les Outre-mer !
Accroître la visibilité des Outre-mer, ce sera aussi l’une des nouvelles missions de Maël Disa, récemment nommé délégué interministériel à l’égalité des chances des français d’outre-mer et à la visibilité. C’était l’une de mes propositions au président de la République : utiliser ce poste clé pour faire la promotion des Outre-mer et des Ultramarins dans l’Hexagone.

Le réchauffement climatique est un challenge pour les territoires d’Outremer, car ils seront les premiers à subir ces évolutions, il faut donc le préparer. Pensez-vous que les élus aient vraiment pris la question à bras le corps, car cela ne semble pas toujours être dans leurs priorités ?


Vous avez raison, les Outre-mer sont aux avant-postes des changements climatiques. Mais ils ne doivent pas se contenter d’être les observateurs de ces changements. Ils doivent être des acteurs actifs pour lutter contre ce fléau !

Et c’est à l’État d’insuffler cette dynamique. C’est pour cela que nous avons choisi d’inscrire l’action gouvernementale dans la Trajectoire Outre-mer 5.0, qui se résume en cinq grands défis : zéro déchet, zéro carbone, zéro polluant agricole, zéro exclusion et zéro vulnérabilité au changement climatique.

Les élus ne sont pas en reste. Durant l’été 2019, pour la première fois, 10 présidents d’exécutifs ultramarins ont signé avec Édouard Philippe, le Premier ministre, une charte d’engagement en faveur de la Trajectoire Outre-mer 5.0. Mettre en place un tel cadre, une telle collaboration entre l’État et les collectivités, marque un véritable tournant dans notre manière d’aborder les changements climatiques d’aujourd’hui et de demain.
Mais je ne compte pas uniquement sur les élus : les citoyens, les associations, les entreprises peuvent agir à leur niveau ! Je crois que la société française est prête pour entamer les changements profonds, mais nécessaires.

En Guyane, la problématique des mules prend de l’ampleur. La saturation pénitentiaire pousse l’État à laisser passer chaque jour de nombreuses personnes transportant de la cocaïne. Beaucoup de ces jeunes gâchent aujourd’hui leur vie dans les prisons hexagonales. Pourquoi ne pas prendre le problème à bras le corps, et par exemple mettre en fonctionnement l’échographe livré à l’aéroport Felix Éboué ?

Ce problème n’est pas mis de côté, bien au contraire. Le 27 mars 2019, j’ai signé un protocole de mise en œuvre du plan d’action interministériel de lutte contre le phénomène des mules en provenance de Guyane. Ce protocole, je ne l’ai pas signé seule, il y avait trois de mes collègues du gouvernement : Nicole Belloubet, ministre de la justice, Christelle Dubos, Secrétaire d’État auprès de la ministre des Solidarités et de la Santé et Laurent Nuñez, Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur et le directeur général des douanes. Ce fort engagement interministériel sera à la hauteur des enjeux : il est hors de question de laisser la criminalité et le phénomène des mules se développer.
Ce protocole comporte des actions concrètes qui permettent aux agents de Guyane et de l’Hexagone d’intensifier et de durcir les contrôles, dans la zone aéroportuaire, mais aussi dès la frontière avec le Suriname. En clair, nous avons déployé une politique de fermeté qui conduit par exemple à refuser l’accès aux avions à des passagers.
Concernant la mise en fonctionnement de l’échographe, cela demande la mise en place d’un protocole syndical et sanitaire très complexe sur la zone aéroportuaire et demande d’avoir du personnel médical présent en permanence à l’aéroport. Au vu des grands besoins médicaux du territoire guyanais, je pense qu’il est préférable d’utiliser d’autres leviers de prévention et de répression.

Entretien par Pierre-Olivier Jay