Les grages sont des serpents redoutés en Guyane pour leurs venins. Mais ces crotales ont surtout développé des capacités sensorielles exceptionnelles.

18h30. L’obscurité gagne rapidement le sous-bois de la montagne de Kaw. En quelques minutes, la forêt se retrouve plongée dans la pénombre et notre groupe se maudit d’avoir opté pour une promenade tardive. Évidemment, nous n’avons pas prévu les lampes frontales et nous parcourons les dernières centaines de mètres à tâtons, sous les quelques rayons d’une lune timide.
Difficile de savoir où l’on met les pieds : la clarté de la lune se reflète à peine sur les feuilles du sous-bois qui, fantomatiques, balisent vaguement le layon…

Au ras du sol, c’est la pénombre totale. Un serpent massif, au corps rugueux, d’environ deux mètres de long, se déplace très lentement dans la litière.
Il perçoit soudain des vibrations ténues sur le sol. Des animaux de grandes tailles se rapprochent et la sagesse impose un repli. Le Maître de la brousse ou Bushmaster, comme le surnomment les Anglo-saxons, se love très doucement le long d’un tronc mort et dirige son regard vers le danger. Replié sur lui-même, tel un lourd cordage, la tête légèrement dressée au centre des anneaux, il ressent à présent pleinement les vibrations du sol provoquées par notre arrivée. Malgré l’obscurité, il perçoit également très distinctement les hautes formes qui s’avancent. Car le Maître de la brousse, au même titre que son cousin des savanes, le Crotale, possède le don de double vue. Il est doté d’un organe qui lui permet, en absence de lumière, de visualiser en trois dimensions d’infimes variations de chaleur : les fossettes sensorielles.
Dans la famille des Vipères, le groupe des Crotales (que les scientifiques regroupent dans la sous-famille des Crotalinae), se retrouve uniquement en Asie et en Amérique du Sud. En Guyane, outre le redouté Crotale des savanes (Crotalus durissus) et le Maître de la brousse (ou grage grand carreaux, Lachesis muta), on rencontre surtout trois espèces du genre Bothrops localement connues sous le nom de grages. Le Bothrops atrox, ou grage petits carreaux, est celui que l’on rencontre le plus fréquemment. Une quatrième espèce a été également observée dans l’extrême sud de la Guyane, mais elle semble particulièrement rare et localisée.
Toutes ces espèces disposent de fossettes sensorielles : des organes situés de part et d’autre de la tête, entre la narine et l’œil, se présentant sous la forme d’une petite fosse ressemblant à une narine. Lorsque le serpent fait face à une menace ou à une proie, son regard et ses fossettes sont simultanément dirigés dans la même direction, offrant ainsi une double appréciation, visuelle et thermique, de l’objet d’intérêt. Par nuit noire, malgré une aptitude remarquable à amplifier la lumière, l’œil des crotales devient peu utile. Le sens de la vue est alors remplacé par la vision thermique, une sensation que l’homme peut difficilement intellectualiser, mais qui pourrait se rapprocher des rendus d’images obtenues à travers des lunettes de vision thermique.
La capacité de ressentir et de visualiser les radiations thermiques dans l’infrarouge (la chaleur) a évolué de façon indépendante dans plusieurs familles de serpents.

En Guyane, outre les crotales, deux espèces de boa sont également dotées de ce sens : le Boa amazonien (Corallus hortulanus) et le Boa émeraude (Corallus caninus). Crotales et Boas sont capables de percevoir des variations de température avec une telle précision qu’ils peuvent, en aveugle, viser et frapper les parties vulnérables du corps de leur proie. Pendant longtemps, les chercheurs ont d’ailleurs cru que les fossettes sensorielles étaient totalement dévolues à la détection des proies, mais des études récentes suggèrent que cette aptitude permet également aux serpents de détecter leurs prédateurs et de sélectionner un refuge où séjourner en fonction de la température du sol.
Ils s’en sont rendu compte grâce à une expérience très simple où plusieurs espèces de vipères étaient relâchées de nuit dans un environnement expérimental très chaud, désagréable pour les serpents, au sein duquel une zone plus fraiche était dissimulée. Tous les crotales étaient capables de localiser rapidement et facilement le refuge, tandis que les vipères classiques (dépourvues de fossettes) ne le pouvaient pas. Il semble donc que les fossettes sensorielles permettent non seulement aux crotales de localiser des proies plus chaudes dans un environnement frais, mais également de repérer un endroit frais, propice au repos, dans un environnement trop chaud…

Mais revenons à notre sentier…
Le grage grands carreaux est toujours invisible, immobile et totalement concentré sur les formes qui s’approchent dangereusement. Seule sa tête tourne très lentement, presque indistinctement, pour suivre la progression des sources de chaleur. Un pied en sandale s’abat à moins d’un mètre et le grand serpent perçoit nettement la cheville devant lui. Le danger est immédiat. Un grage petits carreaux (Bothrops atrox), plutôt nerveux, aurait probablement lancé une attaque préventive pour repousser l’agresseur, mais le Maître de la brousse est un géant tranquille : c’est de loin le plus gros serpent venimeux d’Amérique du Sud, et pourtant, c’est un serpent très peu agressif qui ne recherche pas le conflit. Sous l’effet du stress, l’extrémité de sa queue, munie d’une longue écaille pointue, se met à vibrer avec frénésie dans les feuilles mortes. Le signal sonore produit une réponse immédiate : la grande masse qui venait de s’abattre recule instantanément.
Un puissant bruissement de feuilles se fait entendre pratiquement à l’endroit où je viens de poser mon pied. Je fais un bond réflexe en arrière en poussant un cri qui disperse aussitôt mes amis. « Il y a une bête, quelque part vers là, faites gaffe ! ». Tout le monde se regroupe à une distance raisonnable de l’origine du bruit. Ça tâtonne sec dans le noir pour retrouver les siens. Le groupe, avec des rires nerveux, mais plus que jamais soudé, s’éloigne rapidement de la zone. Quelle idée d’oublier les lampes…

Les vrais crotales, du genre Crotalus, outre leur fabuleux organe des sens, disposent à l’extrémité de leur queue d’un assemblage de grandes écailles, imparfaitement fixées les unes aux autres, que l’on appelle la sonnette. En vieillissant, ce bruiteur s’agrandit, à raison d’un anneau par mue et fourni un avertisseur efficace de la présence du serpent aux intrus. Le Maître de la brousse ne possède pas cette sonnette, mais une longue écaille modifiée qu’il fait vibrer dans les feuilles de la litière pour produire un signal d’avertissement. Quant aux grages du genre Bothrops, même s’ils ne disposent pas d’une telle structure, leur queue vibre également rapidement sous l’effet du stress. L’effet sonore porte moins que celui de ses cousins, mais il demeure efficace. D’une façon générale, les serpents de la litière forestière, venimeux ou non, font preuve de ce réflexe qui, en derniers lieux, peut leur permettre d’éviter d’être piétinés ou dévoré par un prédateur.
Parmi la centaine d’espèces de serpents répertoriés en Guyane, seules six espèces appartiennent à la sous-famille des Crotales. Le Crotale des savanes a vu ses habitats se réduire en Guyane depuis un quart de siècle et de nombreuses zones où l’espèce était naguère présente ne lui sont plus favorables. Des populations se maintiennent encore dans les mosaïques de savanes et de forêts du Centre Spatial Guyanais, mais l’espèce fait probablement face à un risque d’extinction en Guyane. Les autres espèces demeurent largement réparties en forêt. Si ce n’est le cas du grage petits carreaux (Bothrops atrox), qui est l’un des serpents les plus communs de la forêt guyanaise, la rencontre avec les autres membres de la famille reste un événement suffisamment rare pour marquer les esprits. Un tête à tête avec un grand Lachesis muta, le maître de la Brousse, demeure l’un des grands instants de la vie d’un naturaliste. Mais, n’oubliez pas votre lampe frontale .

Texte de Maël Dewynter et Elodie Courtois
Photos de Thierry Montford et Maël Dewynter