De virages en colline, de vallon en couloir écologique, la route de l’Est déroule ses paysages boisés. Par moment, à la faveur du relief, la canopée et son moutonnement de verts se révèlent à nous. C’est justement là, parmi les branches dégarnies d’un grand fromager dominant les autres arbres, qu’une forme dressée attire notre regard. Massive, imposante, la harpie surveille son territoire. Elle semble inactive, mais derrière son apparente passivité se cache toute l’attention du chasseur. Ses mouvements de tête et sa huppe à moitié érigée trahissent sa tension et sa nervosité. Elle guette autour d’elle les cris d’une troupe de capucins, les mouvements de feuillages ou l’imperceptible changement de position d’un paresseux, autant de promesses de repas.
Du haut de son mètre de longueur et de ses 4 à 9 kg pour une envergure de 2 m (la femelle est beaucoup plus grosse que le mâle) avec son regard fier et la tête ornée de longues plumes souvent dressées comme une coiffe d’indien, la harpie a de quoi marquer les esprits. Incontestablement, elle est l’un des symboles forts de la forêt amazonienne, au même titre que le jaguar et l’anaconda.
Mais le plus impressionnant chez elle, ce sont des pattes de l’épaisseur d’un poignet, armées de serres aussi grandes que la main et terminées par des griffes d’une longueur remarquable, recourbées et aiguisées comme des aiguilles, capables de transpercer le cuir et d’arracher de sa branche le singe ou le paresseux. Si elle n’est pas le plus grand (l’Aigle des Philippines, lui aussi prédateur de primates, est de même grandeur), la harpie est bien le plus puissant des aigles.
Des aigles, elle a la stature, le bec fort, le profil fuyant, les yeux surmontés d’arcades prononcées, la vision binoculaire et le regard de face, de ces regards intenses et inquisiteurs qui vous transpercent quand vous avez la chance de les croiser. D’un point de vue génétique, elle est une proche cousine des « vrais » aigles, caractérisés par leurs pattes totalement emplumées et parmi lesquels on trouve l’Aigle royal (Aquila chrysaetos) européen, mais aussi l’Aigle orné (Spizaetus ornatus) et l’Aigle tyran (Spizaetus tyrannus) guyanais.

Une harpie en cache une autre
Quand on évoque “ la ” harpie, on pense d’abord à la Harpie féroce, Harpia harpyja pour les scientifiques, présentée ci-dessus. On oublie souvent, ou l’on ignore qu’il existe deux espèces. La Harpie huppée, Morphnus guianensis, est sensiblement plus petite et surtout moins robustement bâtie. Cela se remarque notamment à son bec moins fort et à ses pattes plus fines, toutes proportions gardées. Leurs plumages se ressemblent, mais tandis que la Harpie féroce arbore à l’âge adulte une large bande pectorale noire, la Harpie huppée en est dépourvue à tout âge. Elle se présente en revanche sous deux formes très différentes : une forme claire classique, ventre blanc et tête grise, semblable à la Harpie féroce ; et une forme sombre plus rare, au plumage entièrement noir à peine marqué de fines écaillures claires sur le ventre. Il faudra alors être attentif aux pattes dénudées pour la distinguer de l’Aigle tyran, beaucoup plus fréquent et d’apparence semblable, mais aux tarses entièrement emplumés.
Leur répartition est à peu près identique, de l’Amérique centrale au sud de l’Amazonie. Les deux espèces de harpies se rencontrent en Guyane, mais la Harpie huppée est plus rare et plus cantonnée à la grande forêt primaire. Pour ces deux raisons, elle est moins souvent observée que sa cousine : la base de données Faune-Guyane (www.faune-guyane.fr) renferme 4 fois plus d’observations de Harpie féroce que de Harpie huppée.
Les harpies sont des rapaces forestiers, qui ne s’éloignent guère de la grande forêt. Elles ont besoin de gros arbres émergents pour y établir leur nid au-dessus de la canopée. Comme tous les grands prédateurs situés au sommet des chaînes alimentaires, chaque couple occupe un territoire immense capable d’héberger des populations prospères de proies. Celles de la Harpie féroce sont majoritairement arboricoles et de taille moyenne ou grande, du tamarin au singe hurleur en passant par des grands reptiles (serpents, iguanes), des oiseaux (toucans, autres rapaces), des couendous, tamanduas et surtout les paresseux. Dans tous les pays où le rapace a été étudié, ces derniers constituent la base de son alimentation.
La Harpie huppée, plus petite et moins puissamment armée que sa consœur, se contente de proies plus petites, allant de grenouilles arboricoles au Kinkajou, plus fréquemment des rongeurs ou marsupiaux de taille petite ou moyenne comme les écureuils, des reptiles. Les paresseux et singes, surtout des jeunes, sont des proies plus occasionnelles. Les premières études en Guyane ont cru mettre en évidence une exclusion des territoires des deux espèces, ce que les observations plus récentes, au Brésil ou ailleurs, semblent contredire. En réalité, les deux harpies cohabitent fréquemment sans se gêner, ne chassant pas les mêmes proies. Les deux espèces peuvent ainsi s’observer au même endroit. On a même vu au Panama une Harpie huppée venir approvisionner en proies une jeune Harpie féroce sur son nid.

Nom français : Harpie féroce Nom créole : Grozèg  Famille : Accipitridae Genre : Harpia Espèce : Harpia harpyja En cas d’observation ou de découverte d’un nid : signalez vos observations sur www.faune-guyane.fr ou par mail à  olivier.claessens@gepog.org.

Nom français : Harpie féroce
Nom créole : Grozèg
Famille : Accipitridae
Genre : Harpia
Espèce : Harpia harpyja
En cas d’observation ou de découverte d’un nid : signalez vos observations sur www.faune-guyane.fr ou par mail à
olivier.claessens@gepog.org.

Féroce ?
Il faut voir dans ce qualificatif la vision anthropomorphique des naturalistes du 19e siècle, qui transposaient volontiers aux animaux qu’ils décrivaient des caractères humains et nos valeurs morales. Ainsi, si l’aigle avait forcément de la noblesse en lui (l’« Aigle royal » et l’« Aigle impérial » sont deux espèces européennes), le fait de s’attaquer à des animaux « sans défense » le rendait à coup sûr féroce et sanguinaire, et ce d’autant plus facilement que ces scientifiques ne connaissaient la Harpie qu’au travers des récits fantasmagoriques des explorateurs.
La mythologie grecque a donné le nom de “harpies” à des chimères mi-femmes, mi-aigles, filles du dieu marin Thaumas et de l’Océanide Electre. Elles enlevaient les enfants et emportaient les âmes des morts. S’appuyant sur les écrits d’Hérodote, savant grec de l’Antiquité, Buffon, dans son Histoire Naturelle, Générale et Particulière (1763), relie le nom de “harpie” avec tout ce qu’il véhicule de cruauté et de malfaisance à des grandes chauves-souris d’Asie, certainement les roussettes.
Comment ce nom est-il passé d’une chauve-souris à un aigle ? Si l’image de la roussette ou renard volant est facilement associée aux monstres mythologiques dans l’imaginaire populaire, son régime frugivore l’éloigne de la mauvaise réputation de ces derniers. À l’évidence, un rapace chassant des animaux vivants, aussi impressionnant que celui qui nous intéresse, ne peut que répondre bien mieux à la définition d’un monstre capable d’enlever des enfants. Aujourd’hui encore, le terme « harpie » se veut péjoratif pour désigner une femme acariâtre ou méchante.
Jusqu’en 1830, l’oiseau était connu successivement sous le nom d’Aigle destructeur (Daudin), de Grand aigle de la Guiane (Mauduit), d’Aigle harpie (Dumont), et enfin de Grande harpie d’Amérique (Cuvier). Cependant, le qualificatif « féroce » n’apparait que dans la seconde moitié du 19e siècle, après que l’Abbé Glaire et le Vicomte Walsh aient écrit (en 1847) : « Ces oiseaux sont très féroces. Ils attaquent les mammifères même de grande taille et sont d’une force remarquable ». Ainsi, le nom binomial “Harpie féroce” est utilisé pour la première fois en 1879 par A. E. Brehm, Z. Gerbe, A. Trémeau de Rochebrune dans l’ouvrage « Merveilles de la nature : l’homme et les animaux, description populaire des races humaines et du règne animal » (volume 3), et repris sept ans plus tard par H. Lamirault et collègues dans leur « Grande encyclopédie, inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts » (volume 19, 1886).

Patience
La rencontre avec la harpie se fait le plus souvent au bord d’une piste ou d’une rivière. En dépit de son envergure, la harpie ne plane pas et s’élève rarement au-dessus de la canopée. Elle préfère guetter depuis un perchoir dégagé sous la canopée, évoluant avec agilité parmi les frondaisons. La quête d’une proie est progressive, attentive et silencieuse. Ayant repéré une cible potentielle, elle s’en approche de perchoir en perchoir, cherchant l’instant propice pour ne pas gâcher son effort. Dans une troupe de singes, elle choisira l’individu jeune ou malade, un peu à l’écart du groupe. Ainsi a-t-on observé dans la réserve naturelle des Nouragues une Harpie huppée s’approcher de singes hurleurs et d’atèles qui se tenaient de part et d’autre d’une clairière. À sa vue, les hurleurs firent corps autour de leur progéniture, tandis que les atèles s’agitaient en tous sens en criant et en secouant les branches : l’aigle s’est emparé sans peine d’un jeune atèle resté seul.
Si la chasse est brutale et rapide dans sa phase finale, la vie de la Harpie féroce est rythmée par la lenteur de sa reproduction. L’aire utilisée année après année et rechargée avant chaque reproduction peut atteindre des dimensions monumentales, à la mesure de l’oiseau. Les branches sont cassées dans les arbres alentour au prix de manœuvres acrobatiques et spectaculaires, et ramenées au nid où elles sont agencées plutôt maladroitement, pour finalement constituer un édifice solide de près de deux mètres de diamètre et plus d’un mètre de haut. Plusieurs semaines sont nécessaires au couple pour achever ce travail, entrecoupé de longues pauses et à l’issue duquel la femelle pond un à deux œufs. À partir de ce moment, elle ne quittera son nid que pour aller prendre une proie apportée par le mâle une ou deux fois par semaine sur une branche voisine, revenant manger sur le bord de l’aire. L’incubation dure deux mois, une durée longue pour un oiseau, une période synonyme d’inaction et d’attente pour la femelle qui restera couchée sur ses œufs des heures durant. Si les deux œufs éclosent, le cadet sera rapidement victime de son aîné : un couple de harpies ne peut élever qu’un seul jeune à la fois. Durant les trois premiers mois de sa vie, la mère ne le quittera pas, entièrement dépendante du mâle pour son ravitaillement et celui du poussin. Elle le nourrit du bout du bec avec une délicatesse inattendue au regard de la différence de taille. La moitié d’une année s’est déjà écoulée depuis la ponte, et l’on comprend l’investissement que ce poussin représente et qui justifie de la part de sa mère la plus grande vigilance. À partir du quatrième mois, il est suffisamment grand pour ne plus craindre les prédateurs, et la femelle reprend une activité de chasse. À l’âge de six mois, paré d’un premier plumage presque blanc, il commence à voler pour se percher sur les branches et les arbres les plus proches, mais revient encore manger sur l’aire les proies apportées par ses parents, qu’il appelle inlassablement. Une année complète sera encore nécessaire avant qu’il commence à prendre son indépendance et à s’éloigner de l’aire qui l’a vu naître. On ne sait pas encore comment se passent son émancipation et sa quête de territoire, mais deux jeunes Harpies féroces équipées de balises Argos en Équateur ont fait preuve de peu de velléités aventurières : deux ans après leur naissance, l’un des deux ne s’était éloigné que de 300 m ! Pour les deux adultes, le départ du rejeton signe le début d’un nouveau cycle, trois ans après les précédents préliminaires. Il est temps de rebâtir le nid…

Un oiseau « quasi menacé »
Au Brésil, un important et remarquable programme d’études, de conservation et de sensibilisation de la population est mené par la chercheuse Tania Sanaiotti et son équipe de l’Institut National de Recherche d’Amazonie (Instituto Nacional de Pesquisas da Amazônia, INPA) basé à Manaus, avec des fonds gouvernementaux. La conservation de la Harpie féroce y est devenue une grande cause nationale. Une cinquantaine de nids sont connus à travers le pays et font l’objet de suivis, parallèlement à des actions d’éducation. La plupart ont été découverts à l’occasion de défrichements pour l’agriculture, la construction de routes ou la mise en eau de barrages hydroélectriques.
En Guyane, seulement trois nids de Harpie féroce ont été découverts depuis 1990, et encore aucun de Harpie huppée… Les difficultés de prospection et d’observation dans la forêt guyanaise en sont les principales raisons, mais ce sont aussi les meilleurs garants de la préservation de ces grands oiseaux et de leur habitat.
S’installant parfois près des lisières et ne craignant pas l’homme, la Harpie féroce semble tolérer un certain degré de morcellement de la forêt, tant que les singes et les paresseux restent abondants. La perte de son nid et la mortalité accidentelle sont pour elle les principaux dangers. En effet, les arbres favorables à l’édification de l’aire présentent des caractéristiques de taille et d’architecture telles que la situation idéale se rencontre rarement dans une forêt exploitée ou dégradée. La perte de l’arbre portant le nid peut donc s’avérer catastrophique pour le couple de harpies, incapable de retrouver un support adéquat sur son territoire. Quant aux oiseaux eux-mêmes, leur faible fécondité et la longueur de leur cycle de reproduction sont seulement compensées par leur longévité. Une Harpie féroce vit plus de 50 ans. Mais elle atteint sa maturité sexuelle à l’âge de 5 ans minimum, et n’élève au mieux qu’un jeune tous les 3 ans. Les deux membres d’un couple doivent apprendre à se connaître durant plusieurs années avant de pouvoir se reproduire avec succès : comme chez les albatros et d’autres grandes espèces longévives, la fidélité est la clé de la réussite. Que l’un des partenaires vienne à disparaître, ce sont autant d’années précieuses pour la reproduction qui sont perdues… Or, si l’espèce est protégée en Guyane (comme tous les rapaces), elle est parfois victime de tirs illégaux. Ses plumes entrent dans la fabrication des coiffes et parures amérindiennes utilisées lors des cérémonies. Ses serres sont prisées des adeptes du culte vaudou et des amateurs de trophées. Au Brésil, des oiseaux sont tués par des éleveurs craignant à tort pour leur cheptel.
Mais dans la plupart des pays, la principale cause de sa raréfaction est la destruction de son habitat qui se réduit comme peau de chagrin. Elle a déjà disparu d’une partie de l’Amérique centrale, et ses populations accusent un déclin alarmant sur les marges de son aire de répartition, en particulier dans le sud de l’Amazonie. L’ouverture de pistes et le morcellement de la forêt augmentent aussi la fréquence des contacts avec l’homme, un contact qui est parfois fatal au rapace. Sur ce plan, la Guyane fait plutôt bonne figure avec une forêt relativement préservée, mais pour combien de temps encore ? Les populations guyanaises sont estimées à quelques centaines de couples de Harpie féroce, sans doute un peu moins pour la Harpie huppée. Ces effectifs faibles les placent toutes deux au seuil du premier niveau de menace selon les critères de la Liste Rouge de l’UICN*, de sorte qu’elles sont classées en catégorie « quasi menacée » régionalement comme mondialement. Pour les écologistes, les deux harpies sont des espèces « parapluies », c’est-à-dire des espèces dont la conservation assure du même coup celle de toutes les autres espèces qui partagent leur habitat. En succombant aux mirages d’un développement qui passerait par une exploitation sans frein de la forêt et de ses ressources, il serait regrettable que la Guyane perde à son tour de tels symboles d’une Amazonie riche de sa biodiversité. Au-delà de deux représentants parmi les plus spectaculaires de cette biodiversité, c’est un peu de son âme qu’elle perdrait…

Texte de Olivier Claessens.
Photos, Mathias Fernandez, Mathieu Ever, Johann Tascon, Christian Marty, Pete Oxford, Maxime Dechelle, Nicolas Defaux.