Oiseau étrange aux couleurs chatoyantes, le Héron agami joue à cache-cache avec les naturalistes de depuis une dizaine d’années.
Une véritable enquête menée par l’association Gepog, la réserve naturelle de Kaw-Roura et le Parc amazonien pour comprendre les mystères de ce singulier ardéidé…

Le héron agami (Agamia agami Gmelin, 1 789) intrigue depuis longtemps scientifiques, ornithologues amateurs et professionnels. Et pour cause, il est étonnant à plus d’un titre… La coloration originale de son plumage où se mêlent vert bouteille, bleu pâle, gris ardoise, châtain, blanc, jaune, orange et rouge lui vaut le surnom de  » héron colibri » chez nos voisins brésiliens. Sa structure corporelle est surprenante, avec des pattes « trop courtes » d’un côté et un cou et un bec exceptionnellement longs de l’autre comparé aux autres espèces d’ardéidés (famille des hérons). Il est ainsi l’un des rares représentants encore existants de la plus ancienne lignée évolutive de hérons, le distinguant nettement de la plupart des hérons du monde. Peu bruyant, solitaire et discret, il est par ailleurs difficile à observer et très méconnu. Une raison de plus pour les spécialistes d’être fascinés par cet oiseau… Histoire d’une découverte historique en Guyane et d’une quête scientifique sans précédent.
Tout commence en 2001. L’IRD (Institut pour la Recherche et le Développement) est en mission scientifique dans la plaine angélique, au cœur de la Réserve naturelle nationale de Kaw-Roura. Alors que l’objectif est d’installer une plateforme flottante permettant aux chercheurs d’accéder aux marais inexplorés jusque-là, l’IRD y découvre de manière fortuite une colonie de hérons agami d’un nombre de nids jamais observé jusqu’alors. Seulement connues de quelques endroits en Amérique du Sud, avec un maximum de quelques dizaines à une centaine de nids, les colonies de hérons agami semblaient plutôt éparses, de petites tailles, et n’avaient été que peu étudiées. Alors que se cachait au beau milieu de la plaine Angélique et des marais de Kaw… une colonie de plus de 1 000 couples.
Chaque année, entre avril et juin, la forêt inondée bordant une petite mare isolée dans la plaine Angélique se remplit de hérons venant s’y reproduire. Environ mille six cents couples, soit près de 3 200 hérons agami adultes, paradent et construisent des nids sur les arbres qui ressemblent rapidement à des immeubles à hérons où s’entassent les futures petites familles les unes au-dessus des autres. À chaque approche d’un prédateur, une vague de croassements alarmés traverse la colonie, rappelant l’ambiance d’une gigantesque mare à grenouilles. Mystère naturaliste, les hérons arrivent là en avril puis se volatilisent à la fin de la saison de reproduction. D’où viennent tous ces oiseaux ? Où repartent-ils ? Pourquoi y a-t-il une colonie aussi grande en Guyane ? Les ornithologues sont restés perplexes face à cette équation, qui ne correspondait pas au peu de choses connues sur l’espèce, plutôt solitaire et se nourrissant sur de petites criques forestières, se regroupant habituellement en mini-colonies forestières pour se reproduire.
En 2008, le Gepog (Groupe d’Étude et de Protection des Oiseaux en Guyane) décide d’élucider le mystère. Première étape : trouver comment capturer des individus sur un site où l’on ne peut accéder qu’en hélicoptère, où l’on ne peut se déplacer qu’en canoë, et où sont rassemblés des caïmans noirs de près de 6 mètres de long. Ces derniers viennent pour leur festin annuel, attendant la chute opportune d’un poussin ou une approche trop téméraire de l’eau d’un oiseau adulte pour littéralement sauter sur l’occasion… et n’en faire qu’une bouchée. En se déplaçant à la rame en canoë, des filets sont tendus sur des perches rallongées et enfoncées sur plusieurs mètres dans l’eau, et scrupuleusement surveillés et déplacés à chaque accoutumance ou regroupement des caïmans autour de ces repas potentiels « pris au filet ». Les premières données biométriques donnent – une fois analysées – des indications sur le sexe et l’âge des individus, et permettent à un laboratoire basé en métropole d’élaborer une méthode de sexage fiable à partir de plumes prélevées.

Les premiers essais

Un bruit de pales d’hélicoptère déchire la tranquillité de la mare aux hérons agami, enroulée dans un drap de brume dense en ce milieu de saison des pluies. Quelques oiseaux s’envolent, puis un croassement traverse la mare lorsque l’appareil s’approche de la plateforme flottante fraîchement rénovée. Deux silhouettes habillées de combinaisons jaunes, bottes et moustiquaires de tête posent doucement pied à terre avant de décharger deux sacs et d’aller s’accroupir dans un coin de la plateforme avant que l’hélicoptère ne reparte en direction de la montagne de Kaw. Nous sommes en 2012, et le Gepog est de retour, déterminé à finalement lever le mystère sur le comportement des hérons agami. Accompagnée de l’IRD, d’un expert venant des Pays-Bas et d’un caméraman, l’équipe vient poser des balises satellites, qui à l’instar de mouchards devraient donner des informations sur les déplacements des trois oiseaux équipés.

Les deux premiers arrivés, en combinaison d’apiculteurs, embarquent dans un canoë pour débarrasser l’ensemble des structures flottantes (plateforme, carbet, canoës…) des centaines de nids de guêpes installées au cours des mois écoulés, et rendues particulièrement virulentes par le passage de l’hélicoptère. Le reste de l’équipe arrive une vingtaine de minutes plus tard avec une seconde rotation d’hélicoptère depuis la Montagne de Kaw, touques, matériel, nourriture et téléphone satellite en main. L’excitation est à son comble. Chaque mission est un coup de poker, impossible de savoir avant d’être sur place si les hérons sont bien là au rendez-vous, à quel stade de la saison de reproduction est la colonie, comment les nids se répartissent dans la forêt inondée… Et si les conditions sont ainsi réunies pour pouvoir capturer des oiseaux. Le nombre de jours est limité et les hérons ne peuvent être capturés qu’à la tombée de la nuit. Cette année-là, la chance joue en faveur de l’équipe, et les balises et harnais tout juste arrivés des États-Unis et des Pays-Bas pourront être attachés au dos des hérons choisis parmi tous les individus capturés. Tel un sac à dos, un harnais élastique, cousu à la main et choisi parmi un large panel de combinaisons de tailles calculé à partir des données biométriques des années précédentes, est glissé autour du cou et sous les ailes des oiseaux élus. Ce harnais permet d’attacher une petite balise, qui communique sa position géographique via satellite vers un centre de traitement de données à Toulouse puis vers un compte en ligne consultable par l’équipe du Gepog. Et c’est ainsi que partent les trois premiers hérons qui désormais portent des noms : Eliot, Patapon et Origami.

Des résultats inattendus

2013. Depuis un an que les premiers individus ont été équipés, seul Eliot a émis régulièrement ses positions, les balises des deux autres oiseaux ayant arrêté de fonctionner au bout de quelques jours. Le matériel montre des défaillances communes pour ce type de technologie miniature, qui supporte mal les conditions climatiques tropicales. Les classes scolaires qui ont donné les noms aux hérons ont cependant pu suivre Eliot, dont le voyage est allé jusqu’au Vénézuéla. Le Gepog rééquipe alors cinq nouveaux oiseaux prénommés par les élèves des classes primaires de l’éco-école de Roura et de l’école de Kaw. Les résultats sont époustouflants, car malgré le nombre restreint de hérons suivis, les individus migrent hors de Guyane en suivant les côtes ou restent dans les marais, mais aucun ne s’enfonce en forêt – là où les ornithologues ont normalement l’habitude d’observer cette espèce le long des criques forestières.
De nouvelles questions se posent. La colonie serait-elle un cas particulier pour l’espèce ? D’où viennent les hérons observés en forêt tout au long de l’année ? Comment gérer la conservation d’une espèce dont la Guyane abrite plus de 90 % de la population mondiale connue lorsque les individus se déplacent hors des frontières une bonne partie de l’année ?
Fin 2014, dans les bureaux du Gepog à Cayenne, des messages sont envoyés à tous les ornithologues, ingénieurs, chercheurs et gestionnaires d’espaces naturels de par le monde qui ont travaillé sur l’espèce ou qui sont supposés posséder des informations ou des contacts utiles. Au fil des échanges, l’idée d’écrire un premier plan de conservation de l’espèce se concrétise. Un groupe informel se constitue avec des représentants de Guyane, du Suriname, du Brésil, du Vénézuéla, du Pérou, du Paraguay, du Costa-Rica, des États-Unis, de France métropolitaine et des Pays-Bas. Au bout de plusieurs mois de travail le Agami Heron Conservation Plan est édité en trois langues. Encore en émulsion, le groupe de travail décide de faire vivre le plan de conservation, être une référence pour toutes les questions liées à cette espèce et créer des échanges en réseau.
Fin 2015 naît le Agami Heron Working Group, un groupe de travail auto-organisé sous Heron Conservation, lui-même le groupe de spécialistes sur les hérons de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature). Ce groupe place le Gepog et la Réserve Tapiche du Pérou à sa coordination. La Guyane retrouve donc sa place forte et s’assure que les recherches et les efforts de conservation avancent, une bonne nouvelle pour les hérons !

Une nouvelle découverte

De grandes feuilles de palmiers coupent la vue, et des rideaux de branches épineuses menacent les observateurs enfoncés dans l’eau jusqu’à la taille. Nous sommes en mai 2015, à une demi-heure du village d’Élahé, sur le Haut-Maroni : des agents du Parc amazonien de Guyane n’en croient pas leurs yeux. Pendant qu’à Cayenne se crée un groupe de travail sur le héron agami, une petite mare vient de dévoiler ses habitants au milieu de la forêt, perchés sur des palmiers bas ! Enfin, 13 ans après le premier signalement, la colonie est retrouvée…
En effet, en 2002, la Mission pour la création du parc et l’ONCFS avaient rapporté une observation. Entre 2013 et 2015, les équipes du Parc amazonien de Guyane avaient essayé à deux ou trois reprises de retrouver une trace de cette petite colonie, mais en vain. Et pour cause, les recherches de la colonie – qui n’est présente sur ce site que quelques mois par an pour sa nidification, s’effectuaient de début février à mi-avril, alors que les oiseaux n’arrivaient que plus tard. En juin, une mission y retourne dans le but de décrire la colonie. On peut dire que la tâche n’a pas été aisée (et ne l’est toujours pas). Voir le héron agami dans son environnement naturel se mérite. En effet, si les oiseaux s’observent facilement de loin, le milieu de nidification est un étang de très petite taille, végétalisé avec de nombreux palmiers à épines notamment awara et zagrinette (Bactris sp.). Les agents soupçonnent que ce milieu ne soit inondé que pendant la saison des pluies, car des angéliques et gonfolos gris sont présents non loin de l’étang.
Depuis, la colonie d’une trentaine de nids est suivie de façon annuelle de mars à juin. Un protocole de comptage des nids, d’observation des individus et de leur environnement a été développé sous la coordination du Gepog. Mais le milieu est tellement touffu et les hérons tellement nerveux quand on les approche, qu’il est difficile d’effectuer un comptage exhaustif. Pour suivre mieux et de plus près cette colonie, de nouvelles options sont envisagées. Affaire à suivre…
Au niveau régional, grâce au réseau du Agami Heron Working Group, nous allons pouvoir unir nos forces et essayer de répondre à plusieurs questions qui nous taraudent depuis 2015 : Il y a-t-il un lien de parenté entre la colonie de Kaw et celle d’Elahé ? Où vont les hérons lorsqu’ils ne sont pas à Elahé – migreraient-ils également ? Les contacts avec les pays voisins font régulièrement entrer de nouvelles colonies et de nouveaux membres dans le réseau, ouvrant le champ des possibles pour des études à l’échelle de l’aire de répartition de l’espèce en Amérique centrale et du sud.

Anna Stier – Gepog, Groupe d’Étude et de Protection des Oiseaux en Guyane
Raphaëlle Rinaldo – Parc Amazonien de Guyane
Jean Olivier – Réserve naturelle nationale de Kaw-Roura
Photos Antoine Baglan , Vincent Rufray , Jean-Luc Sibille, Anna Stier & Gaëlle Cornaton