A Synopsis of the scorpion fauna of French Guiana, Cet article scientifique d’Éric Ythier publié en juin 2018 synthétise ce que nous savons aujourd’hui sur les scorpions de Guyane. À sa lecture, on constate à la fois la diversité des espèces, mais aussi notre relative méconnaissance de ces animaux.

La richesse tout d’abord. En effet, au total 30 espèces de scorpions sont connues en Guyane. Pour comparaison, seules 5 espèces sont répertoriées en France métropolitaine. Les espèces guyanaises peuvent faire plus de 10 centimètres comme moins d’un centimètre. Certains sont noirs, d’autres brun-rouge ou même jaunes. En fonction des espèces ils peuvent avoir 3 à 6 paires d’yeux et les scorpions du genre Ananteris peuvent se séparer de leur queue à la manière des lézards.
Rien de franchement surprenant, direz-vous. On est en Guyane. Et ici on finit par être habitué à ces informations qui soulignent la richesse exceptionnelle de la biodiversité du territoire. Ainsi, la surprise de cet article vient plutôt de notre connaissance encore limitée de ces animaux.
Sur les 30 espèces de Guyane, 4 collectées en 2017 sont décrites pour la première fois dans cet article. Trois de ces espèces proviennent du littoral, la quatrième de Saül. Même les zones faciles d’accès restent donc encore à examiner. Plus surprenant encore, sur ces 30 espèces, 20 sont connues de moins de 5 individus et 9 d’un seul scorpion. Ainsi, dans les bocaux du Muséum national d’histoire naturelle de Paris se cachent deux scorpions des zones forestières bordant les savanes de Degrad Saramaka près de Kourou. Capturés en 1975, ces deux scorpions appartiennent à des espèces qui n’ont jamais été retrouvées depuis.
Les scorpions seraient donc difficiles à observer… Pas nécessairement. Prenons l’exemple de Tityus mana, un scorpion de 3  à 4 centimètres décrit en 2012 à partir de 2 individus collectés vers Mana il y a plus de 30 ans. Cette espèce peut être localement tellement abondante dans l’Ouest guyanais qu’il est aisé d’en observer plusieurs dizaines en quelques minutes.
Aisé, car la recherche des scorpions est largement facilitée par une particularité de leur carapace : elle réagit à la lumière ultra-violette (UV). Équipé d’une lampe UV, rechercher les scorpions en forêt revient à chercher un ami en chemise blanche sous les lampes bleues d’une boîte de nuit. Notre manque d’information sur les scorpions est donc principalement lié à un manque de prospection sur le terrain. Étonnant, vu le caractère ludique de la recherche de ces espèces avec une lampe UV et le nombre de passionnés de nature en Guyane. Peut-être une conséquence du statut de “mal aimé ” de beaucoup d’espèces venimeuses ?

« Petites pinces grosse douleur »

Tous les scorpions sont venimeux. Une glande à venin et un aiguillon se trouvent à l’extrémité de leur queue. Mais toutes les espèces ne sont pas dangereuses pour l’homme. En Guyane, il existe une espèce dont il convient de se méfier tout particulièrement : Tityus obscurus.
Tityus obscurus est facilement reconnaissable. C’est un scorpion de couleur noire pouvant atteindre 10 centimètres, mais faisant plus fréquemment 5 à 8 centimètres. Ses pinces sont longues et très fines, tout particulièrement chez le mâle. Cette espèce est présente sur l’ensemble du territoire guyanais où elle est assez commune. Elle peut être observée au sol comme dans la canopée. Cependant on la trouve généralement sur le tronc des arbres à moins de 2 mètres de hauteur… et parfois sur les murs des maisons. Heureusement, les scorpions sont des animaux nocturnes et peu agressifs, ce qui limite le nombre de piqûres.
À Cayenne, chaque année une trentaine de personnes sont admises à l’hôpital suite à une envenimation par un scorpion. Sur l’ensemble de la Guyane, deux décès ont été rapportés suite à des piqûres de Tityus obscurus au cours des 40 dernières années ; de jeunes enfants dans les deux cas. Si aucun cas mortel n’a été répertorié chez l’adulte, les envenimations par cette espèce sont à prendre au sérieux. Une personne piquée par Tityus obscurus s’est ainsi retrouvée dans l’incapacité de parler une demi-heure après avoir été piquée avec en plus une importante sensation de poids sur la poitrine et des difficultés à respirer. Pour cette espèce, il est donc conseillé de conduire la personne envenimée aux urgences et, si elle présente des signes de détresse vitale, d’appeler le 15.
Les envenimations par d’autres espèces de scorpions sont nettement moins dangereuses et s’apparentent souvent à une piqûre de guêpe. Mais comme pour les guêpes, certaines espèces font plus mal que d’autres. Les piqûres des 4 espèces du genre Tityus, sont les plus douloureuses et peuvent provoquer des nausées et des engourdissements. Comme ces scorpions ont tous les pinces fines, cela a conduit en Guyane au fameux adage : « grosses pinces petite douleur, petites pinces grosse douleur »… et à tous les commentaires plus ou moins heureux qu’il entraîne.

Des espèces rares à protéger

Bien que venimeux, et donc souvent craints, les scorpions font partie intégrante du patrimoine naturel guyanais. À ce titre se pose la question de leur préservation. Cette question est d’autant plus importante que 22 des 30 espèces de Guyane, soit plus de 70 %, sont endémiques du territoire, c’est-à-dire qu’elles ne se retrouvent dans aucun autre pays.

Parmi les 30 espèces de Guyane, 7 sont communes et ne semblent pas particulièrement menacées. Soit qu’elles se trouvent régulièrement sur une grande partie du territoire comme Tityus obscurus ou les scorpions à grosses pinces du genre Brotheas, soit qu’elles soient localement très abondantes comme Tityus mana dans l’Ouest guyanais. Or ces espèces communes ont généralement une aire de répartition large comprenant plusieurs pays du Plateau des Guyanes.
À l’inverse, les 22 espèces endémiques de Guyane sont souvent les plus rares : 18 de ces espèces sont connues de moins de 5 individus et 8 d’un seul individu. De plus, 15 de ces scorpions n’ont été observés que sur un seul site. Et nombre de ces espèces n’ont plus été observées depuis longtemps : 9, soit près de la moitié, n’ont plus été collectées depuis les années 1980. Auyantepuia sissomi, par exemple, n’a plus été vue depuis 1949 et Auyantepuia gaillardii depuis 1914. Plus d’un siècle.
Face à ce constat se pose nécessairement la question de la préservation de ces animaux. Or, aucune espèce de scorpion n’est protégée en Guyane. Et certaines menaces se développent aujourd’hui, comme la capture par les collectionneurs ou les vendeurs de souvenirs. Ce phénomène s’amplifie, car de nombreux pays d’Amérique du Sud ont adopté récemment des législations protégeant les insectes, les scorpions ou les araignées. Les “collecteurs” se focalisent donc sur les pays encore dépourvus de réglementation à ce sujet, comme la Guyane. S’il semble nécessaire de prendre en considération ce problème, les principales espèces collectées restent généralement des espèces de grande taille souvent communes et non les espèces les plus rares.
Pour protéger les scorpions de Guyane, le principal problème aujourd’hui est notre manque de connaissances. En effet, les espèces les plus menacées sont probablement celles présentes uniquement sur de petits territoires pouvant être perturbés par les activités humaines. Les deux espèces de scorpions observées une seule fois en 1975 vers Degrad Saramaka par exemple. Mais ces espèces existent-elles encore ? Où à l’inverse sont-elles aussi présentes sur d’autres zones de savanes de Guyane ? Ces savanes abritent-elles aussi d’autres espèces rares encore non décrites ? Faute de connaissance, il est difficile d’identifier et de prioriser les actions de protection à mettre en œuvre.
La priorité actuelle est donc de mieux connaître les scorpions de Guyane. Cela passe principalement par la recherche de ces espèces sur l’ensemble du territoire guyanais. Un travail conséquent qui devra être réalisé par un vaste réseau de naturalistes professionnels comme amateurs. Aujourd’hui, il semble donc essentiel de faire découvrir ces espèces emblématiques et comment les observer, afin de constituer ce réseau. Comme aucun des scorpions de Guyane n’a de nom français, baptiser ces espèces autrement qu’en latin pourrait d’ailleurs être une première étape intéressante pour la démocratisation de leur étude.

Texte de Johan Chevalier.
Photos de Johan Chevalier & Eric Ythier.
Merci à Eric Ythier, Christian Marty, Wilson Lourenço pour leurs remarques
et corrections sur ce texte.