L’émigration des Libanais et Syriens vers les îles de la Guadeloupe débuta dans la seconde moitié du XIXe siècle à la suite de massacres interreligieux, puis pour des raisons économiques.
Cependant, la Guadeloupe ne reçut en définitive que peu de migrants, lesquels pâtirent du régime xénophobe de Vichy et du rejet des commerçants créoles.

Aux Antilles, on utilise généralement le terme de Syro-Libanais pour désigner tous ceux qui sont arrivés du Proche-Orient ou leurs descendants. Leur émigration s’enclencha dans les années 1860 et se poursuivit en fonction des évènements politiques qui se déroulèrent au Proche-Orient aux XIXe et XXe siècles.

Les causes de l’émigration

Les arrivées en Guadeloupe semblent s’être faites en deux premières phases, l’une constituée par des membres de la bourgeoisie instruite comme les Karam, l’autre à partir de 1876, issus de la Montagne libanaise, constituée de paysans. Autour des années 1860, une première émigration débuta dans la bourgeoisie libanaise chrétienne avec le départ de nombreux intellectuels vers Le Caire, mais aussi vers les capitales européennes comme Paris et surtout vers les États-Unis et l’Amérique du Sud.
Ce mouvement s’accéléra en 1876, avec l’arrivée au pouvoir du sultan Abdul Hamid II qui coïncida avec une crise économique puis en 1908, avec l’obligation du service militaire pour tous. Des milliers de jeunes de la montagne libanaise quittèrent leur pays. La constitution de la communauté libanaise de Guadeloupe est la conséquence de ces évènements historiques.
Au moment où la Turquie entrait en guerre aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, on se posa sur place la question du sort qui devait être réservé aux ressortissants turcs installés aux Antilles : leur expulsion, comme citoyens d’un pays qui avait déclaré la guerre à la France ou la protection à de futurs sujets français en cas de défaite de la Turquie et le démantèlement de son empire ? Le Liban et la Syrie étant revendiqués d’ores et déjà par la France.

La communauté libano-syrienne lors de la Première Guerre mondiale

Un recensement en 1917 des ressortissants turcs, nous donne un état de la communauté d’origine libanaise et syrienne de la Guadeloupe. À Pointe-à-Pitre, elle comprenait 95 personnes, composée de commerçants et d’un docteur en médecine. La majorité était originaire d’un village chrétien du mont Liban , de Bazhoun et 31 autres lieux étaient indiqués. Les autres venaient de divers villages ou avaient tenté une implantation ailleurs : Paris, Haïti, Vénézuéla ou États-Unis d’Amérique. La plus grande partie d’entre eux était en famille, et certains avaient commencé leur intégration en épousant une Française. Plusieurs étaient propriétaires, mais les colporteurs restaient nombreux. La communauté de Basse-Terre était plus réduite. Si nous nous en tenons au recensement de la gendarmerie, nous pouvons dire qu’en 1917, la communauté libano-syrienne se composait de 123 personnes. Parmi les plus importants personnages, on peut citer Bady Chidiac et Jean Sarkis qui représentèrent les ressortissants syriens et libanais auprès des autorités. Bady Chidiac prit une place majeure dans le commerce insulaire.

Dans l’entre-deux-guerres

Par le Traité de Sèvres (10 août 1920), la Syrie et le Liban furent remis en mandat à la France, puis un nouveau traité fut signé à Lausanne le 24 juillet 1923 qui reprit les mêmes dispositions. Dans un premier temps, cela n’eut aucune incidence sur les ressortissants de ces pays. Ils auraient dû opter pour une nationalité avant le 6 août 1926. Par négligence ou par ignorance, aucun n’effectua les démarches nécessaires malgré les rappels du ministère des Affaires étrangères relayé par le ministre des Colonies. Ils étaient donc officiellement encore de nationalité turque. Cela n’avait pas d’importance s’ils ne se rendaient pas en Turquie, ils restaient malgré tout « protégés français ».
Représentant officiel des moyen-orientaux, Jean Sarkis profita de cette époque pour faire le point de leurs relations avec les commerçants locaux. Ces derniers leur reprochaient la concurrence que leur faisaient les colporteurs (pourtant, moins d’un colporteur sur 3 était Libanais) et l’ouverture des magasins les dimanches et jours fériés. Il proposa de se conformer aux us et coutumes du pays en tentant l’expérience de la fermeture des magasins le dimanche pendant un mois. Cependant, les commerçants créoles continuant à ouvrir le dimanche, l’expérience cessa. Jean Sarkis plaida la cause des moyen-orientaux face à l’opposition de leurs concurrents et le gouverneur, M. Bouge, estima qu’il devait être son interlocuteur privilégié. Le 23 mai 1934, il demanda l’autorisation de mandater Jean Sarkis en qualité d’agent de liaison entre le gouvernement de la Guadeloupe et la colonie libanaise de l’île.
Né à Pointe-à-Pitre en 1904, Sarkis était le fils d’un des premiers libanais arrivé en Guadeloupe. En Orient, la situation évoluait vers une reconnaissance de la souveraineté des deux pays. Le décret présidentiel du 25 avril 1935 les assimila aux citoyens français sans aucune restriction à la réserve des droits politiques. Cependant, les autorités centrales rappelèrent aux gouverneurs que ceux qui n’avaient pas fait leurs déclarations étaient réputés de nationalité turque. En 1937, le délai fut repoussé au 29 mai 1938. Il faut dire qu’entretemps, les communautés, surtout syrienne, s’étaient étoffées par l’arrivée de ressortissants venus de Haïti et de Saint-Domingue à la suite de troubles dans ces pays. On peut dire qu’à cette date, dans toutes les communes de la Guadeloupe, y compris les dépendances, résidaient un ou plusieurs Libanais ou Syriens, commerçant ou colporteur. Le 4 septembre 1944 le recensement des Syriens et des Libanais effectués par la gendarmerie, donne l’état civil de chacun, lieux et date de naissance, noms des pères et mères et la date d’arrivée dans la colonie. Cela confirme l’ancienneté de l’immigration des Libanais. Elle fut continue tout au long de l’entre-deux-guerres avec des pics. Le premier situé en 1923 est consécutif à la mise en place du mandat français et des troubles qui eurent lieu à cette date, des difficultés économiques et de l’arrivée massive au Liban des Arméniens qui fuyaient les massacres par les troupes turques.
Un autre pic se remarque en 1930-32, résultat de l’expulsion des moyen-orientaux des îles britanniques puis entre 1935 et 1939 lequel concerne majoritairement les Syriens arrivés de Haïti et de Saint-Domingue. Le réflexe de ceux qui se sentaient rejetés dans d’autres pays les poussait à se rendre en Guadeloupe, car ils y étaient relativement bien accueillis et ils y avaient des garanties sur leurs droits et leurs biens.

La Seconde Guerre mondiale.

La 2e Guerre mondiale fut une période particulièrement difficile même sous le gouverneur gaulliste. L’administration centrale, soucieuse de se ménager les minorités proches orientales de ses colonies, réfréna les sentiments hostiles de sa haute administration. En 1939, le gouverneur Pierre Alype était particulièrement xénophobe et contre la présence des « Levantins » ayant été gouverneur de Syrie en 1926. Sous prétexte de protéger les nationaux, il tenta de limiter la liberté du commerce pour les étrangers tout en les taxant. Il leur reprochait leur réussite commerciale et le fait qu’ils soient propriétaires grâce, disait-il, à des ruses. « Les plus beaux immeubles de Pointe-à-Pitre et de Basse-Terre leur appartiennent déjà. Le petit commerçant ne peut plus lutter contre eux, car comme colporteurs, ils envahissent les campagnes, vendent à tempérament, à des prix excessifs, et emploient toutes les ruses pour se soustraire au contrôle de la police et de la gendarmerie… » Avec la guerre le commerce devint plus difficile, la profession de colporteur fut sévèrement réglementée, arguant de la peur de l’espionnage. Face à cette méfiance, la communauté libano-syrienne de Guadeloupe proclama son attachement à la France. Jean Sarkis créa un comité de solidarité patriotique afin de soutenir l’effort de guerre de la France. Dès octobre 1939 il ouvrit une souscription en faveur de la défense nationale.
à partir du moment où les deux pays furent pris en charge par les troupes gaullistes, la situation des Syriens et des Libanais empira. Les représailles en Guadeloupe furent immédiates comme le rappelait Jean Sarkis dans sa lettre à Bichara El Khoury, président de la République du Liban : « Nous exercions notre profession sous le signe de la liberté jusqu’au moment où notre pays d’origine a été occupé par le général de Gaulle. À partir de cette époque […] nous avons été l’objet de mesures tracassières et vexatoires. Sur le terrain commercial, nos droits ont été réduits de 50 % malgré nos vives protestations… »
À partir du 4 septembre 1941, on leur enleva le droit d’acquérir des biens fonciers, d’ouvrir de nouveaux magasins, de vendre de l’alcool, d’exercer la profession de colporteur. Ils devaient se présenter à la gendarmerie pour demander une carte d’identité d’étranger et payer la taxe de délivrance. Cependant l’amiral Robert, à la Martinique, refusa ces dispositions et le gouverneur Sorin obéit aux ordres avec réticence. Il continua à préconiser une carte d’identité spéciale pour les Libanais et les Syriens.
À partir de juillet 1943, les colonies d’Amérique furent dirigées par des gouverneurs nommés par De Gaulle, mais l’opposition pour ne pas dire plus en direction des moyen-orientaux, continuait. En février 1944, le gouverneur Bertaut, s’appuyait sur les mesures prises par ses prédécesseurs ; Pierre Alype et Sorin et sur les renseignements fournis par M.Poirier, le secrétaire général qui était resté en place.
Le colportage restait interdit, mettant ceux dont c’était la profession dans une situation économique catastrophique. Une attitude qui montre qu’une partie de la haute administration française refusait les changements amenés par la 2e guerre mondiale.
À cette date, les Syriens étaient 98 (92 hommes et 6 femmes), les Libanais, 163 (94 hommes et 67 femmes) soit 271 adultes.
Presque tous étaient commerçants en tissus, articles vestimentaires et nouveautés comme Jean Sarkis, Farid Debs et Georges Tannous Haïkel les plus importants pour Pointe-à-Pitre. Les enfants fréquentaient les écoles françaises et deux familles avaient acquis la nationalité française : Jabbour et Gabriel. Seul Jean Karam devenu Français par droit du sol était fonctionnaire , aide-géomètre du cadre local employé des Eaux et forêts.
Le commissaire aux colonies puis le ministre des Colonies rappelèrent que les ressortissants syriens et libanais devaient être traités avec nuance, car ils pouvaient servir dans la politique française à l’étranger.
À Pointe-à-Pitre, il y avait 129 Libanais et 50 Syriens, à Basse-Terre 11 libanais, 12 Syriens puis Capesterre, Gourbeyre, Trois-Rivières, Le Moule, les autres communes ayant un ou deux familles installées, même à Terre-de-Haut.
Un individu extérieur au groupe percevait une communauté très nombreuse, ne distinguant pas les deux nationalités, il pouvait penser que l’expansion était très importante d’autant que la majorité était concentrée en ville, dans quelques rues commerçantes de Pointe-à-Pitre ou dans la rue de la République à Basse-Terre.
Toutefois, on constate une différence essentielle entre les deux groupes. Les Libanais, outre leur nombre plus élevé, étaient installés depuis plus longtemps et étaient mieux intégrés à la société créole que les Syriens, certains déjà intégrés par leur mariage avec une Française ou parent d’enfants français de droit.

Vers l’intégration

Après la 2de Guerre mondiale et à partir du moment où la Syrie et le Liban étaient devenus indépendants, les ressortissants de ces pays devinrent des étrangers. Ils durent se soumettre à la surveillance de la police, aux enquêtes et à l’administration qui gérait la population étrangère sans distinction de nationalité et sans ménagement. Aussi, les Libanais et les Syriens se sentirent comme exclus de la société créole.
À partir de 1950, ils sont frappés de la carte spéciale de commerçants étrangers. à cette date, 150 cartes de sédentaires et de marchands ambulants furent délivrées.
Toute demande de carte d’identité d’étranger était suivie d’une enquête de gendarmerie et soumise à l’avis de la Chambre de commerce qui était défavorable même quand il s’agissait d’un commerçant installé de longue date. Elle tentait de limiter leurs activités en leur interdisant d’ouvrir des succursales ou de déménager leur commerce d’une ville à l’autre. Cependant, l’ordonnance n° 45-2658 du 2 novembre 1945 prévoyait la possibilité d’obtenir une carte de résident privilégié pour les étrangers qui justifiaient d’une résidence en France d’au moins trois années et qui étaient âgés de moins de 35 ans au moment de leur entrée en France. Cet âge pouvait être prolongé de 5 ans par enfant mineur résidant en France. Elle était valable 10 ans renouvelable de plein droit. Les commerçants étrangers étaient en butte à l’opposition des commerçants créoles, cependant l’Administration s’appuyait sur l’ordonnance de 1945 pour faciliter et légaliser une présence qui faisait partie du paysage urbain depuis plusieurs décennies.
Face à cette attitude, les personnes concernées eurent deux réactions. Certains émigrèrent vers des zones plus favorables dans le bassin caribéen, les États-Unis d’Amérique, et l’Amérique du Sud. D’autres qui en avaient la possibilité déposèrent une demande de naturalisation. Ces derniers étaient souvent nés dans le département, enfants de Libanais ou de Syriens, Français de droit (droit du sol) en vertu de la loi sur la naturalisation du 10 août 1927. Quelques-uns tentèrent le retour au pays avec quelques difficultés, ayant pris des habitudes de vie qui étaient incompatibles avec la société traditionnelle. D’ailleurs, quelques-uns revinrent en Guadeloupe chassés par la guerre civile qui débuta en 1975.

Texte de Gérard Lafleur
Photos & archives Gérard Lafleur