La religieuse qui fonda la ville de Mana est présentée comme un symbole de liberté et d’émancipation. Mais Anne-Marie Javouhey œuvra-t-elle véritablement pour l’abolition de l’esclavage ?

A.-M. Javouhey naît en Bourgogne en 1779. Entrée dans les ordres à 19 ans, elle fonde en 1806 la congrégation des Sœurs de Saint-Joseph, qui va mener des actions en faveur des orphelins et de la christianisation des populations colonisées. La communauté s’installe dès 1817 à l’île Bourbon, puis au Sénégal, aux Antilles et à Cayenne (en 1822). À cette époque, et après plusieurs tentatives infructueuses, l’administration cherche désespérément un nouveau projet pour peupler le nord-ouest de la Guyane. Le ministre des Colonies fait appel à la congrégation. A.-M. Javouhey accepte ce défi, car elle y voit l’opportunité de créer une colonie chrétienne modèle qu’elle pourra peupler d’orphelins.

Anne-Marie Javouhey esclavagiste

A.-M. Javouhey s’installe en 1828 sur les bords du fleuve Mana, à quarante lieues (200 km) au nord-ouest de Cayenne. Elle est venue avec 37 Sœurs de sa congrégation, 11 orphelins, 27 cultivateurs engagés pour trois années et 16 ouvriers. Elle obtient également la mise à disposition de plusieurs dizaines d’esclaves de l’administration pour effectuer les grands travaux. Les colons s’occupent alors d’élevage, d’exploitation forestière et de cultures vivrières pour leurs propres besoins. Cette période s’achève avec le départ de la majorité des cultivateurs à l’expiration de leur engagement. L’autoritarisme de la Mère supérieure passe mal et seul trois cultivateurs acceptent de rester. A.-M. Javouhey n’abandonne cependant pas son projet : elle le modifie en remplaçant le travail libre par le travail servile.
Entre 1830 et 1832, la religieuse achète 32 esclaves pour remplacer les cultivateurs blancs – au moins 2 femmes esclaves étaient déjà au service du pensionnat des Sœurs à Cayenne. Si elle en affranchit 25 en mai 1838, elle les oblige cependant à rester à son service comme engagés pour sept ans – 19 autres esclaves « appartenant » à A.-M. Javouhey ne seront affranchis par son frère qu’en juillet 1846. Lors de son passage au Sénégal en 1835, la religieuse achète de nouveau six jeunes Africaines (de 9 à 24 ans), dont l’une avec son garçon de 8 ans. Elle les affranchit, mais leur fait pourtant traverser l’Atlantique, ce qui est considéré par la loi comme de la traite déguisée (la traite des Noirs a été interdite en 1815). L’abbé Carnet, qui fait le voyage avec la religieuse entre Gorée et Cayenne, raconte dans une lettre l’appréhension des officiers du navire de se faire arraisonner pour trafic illégal : ils « enrageaient de voir la Mère Javouhey si indignement privilégiée au détriment du commerce français et au mépris des traités ». Cette opération a cependant été approuvée par le ministère des colonies dans un arrêté où il est notifié qu’il sera pourvu « au transport des jeunes captives que Mme la Supérieure générale se propose de racheter à ses frais au Sénégal, pour être par elle immédiatement affranchies et accordées en mariage à ceux des Noirs libérés de Mana qui auront donné le plus de satisfaction dans leur conduite et dans leur travail ». Les jeunes Africaines apparaissent ainsi comme des récompenses pour les Noirs méritants. À cette époque, et toujours à son idée de peupler sa colonie de Mana, A.-M. Javouhey va proposer que les Noirs saisis sur les navires de traite soient confiés à sa congrégation.

Les Noirs de traite

Sous la pression des Anglais, la traite négrière a été interdite en 1815. Si ce commerce n’existe donc plus sous sa forme légale, il a été remplacé par un trafic interlope florissant. Les planteurs français qui n’ont jamais accepté cette loi continuent en effet à faire déporter des milliers d’Africains dans les colonies. Une petite partie de ces navires négriers est arraisonnée : se pose alors la question du statut des Noirs saisis sur ces bâtiments. D’un point de vue juridique, ces derniers ne sont en effet pas des esclaves : ils n’appartiennent à personne et ne peuvent être vendus. Faute d’autre solution, ces Africains vont pendant plusieurs années être placés dans les ateliers ou les plantations royales et contraints de travailler aux côtés des esclaves de l’administration. En 1830, la colonie guyanaise emploie ainsi environ 1 240 Noirs, dont quelque 500 proviennent des saisies de navires de traite. Cette solution répondait notamment aux peurs des planteurs refusant de voir augmenter la population des « libres de couleur ». En 1831, le ministère des colonies reconnaît cependant qu’il n’est pas possible de garder ces individus dans une « espèce d’esclavage mitigée ». Une loi est alors votée prévoyant une liberté complète pour ces Noirs au bout d’un engagement de sept ans. Contre l’avis des planteurs guyanais, le gouvernement va alors décider de les placer à Mana.

La civilisation par le fouet

De mars 1836 à avril 1837, ce sont près de 500 Noirs provenant des saisies de navires de traite qui sont envoyés à Mana, où A.-M. Javouhey promet de « les instruire et les préparer à la liberté ». La Mère supérieure dirige alors le petit bourg de manière autoritaire. L’officier Gabriel de La Landelle écrit à son sujet qu’elle « commande en reine dans sa principauté ». Dans ce lieu isolé et très éloigné du chef-lieu, la religieuse décide en effet de tout : personne ne peut s’absenter de l’établissement sans sa permission ; les femmes non mariées sont réunies dans de grandes cases surveillées. Dans une lettre adressée au gouverneur en 1837, A.-M. Javouhey demande également que les Noirs ne soient considérés majeurs qu’à 22 ans, « époque où il serait bon de les marier afin de fixer leur inconstance naturelle et les préserver des maux qu’enfantent le libertinage ».
Alors que les abolitionnistes de son temps voient dans le fouet l’un des symboles de l’oppression esclavagiste, A.-M. Javouhey pense comme la majorité des planteurs que certaines leçons ne s’enseignent que grâce à son usage. Suite à des rixes qui ont lieu à l’arrivée des premiers Noirs, la religieuse fait punir les fauteurs de troubles au fouet. L’un des planteurs de la colonie, alors présent à Mana, va ironiser sur cette manière de traiter des hommes supposés libres : « On a le droit de s’étonner qu’elle procède ainsi à la civilisation de ces Noirs » témoigne-t-il lors d’un Conseil colonial. Dans une lettre d’août 1836, A.-M. Javouhey se justifie en expliquant devoir composer des règlements adaptés à la « faible » intelligence des Noirs. Jusqu’à présent, écrit-elle, « je me suis placée comme une mère au milieu de sa nombreuse famille ; maintenant l’ordre règne par le seul effet de la persuasion. Par exception pourtant, j’ai eu à faire punir de 15 coups de fouet deux de ces nègres qui s’étaient rendus coupables de vols, légers sans doute, mais dont l’impunité aurait été d’un exemple fâcheux. » En mars 1838, moins de trois mois avant la libération définitive des Noirs de traite de tout engagement, une tentative de vol lui fait convoquer un jury composé de huit Noirs qui demandent la peine du fouet pour le coupable. A.-M. Javouhey justifie une nouvelle fois ce châtiment corporel par le besoin de punir le paresseux particulièrement « nuisible » dans une société naissante. L’engagement des 493 Noirs, qui n’étaient donc pas esclaves, s’achève le 16 juin 1838.

Anne-Marie Javouhey abolitionniste ?

En 1818, A.-M. Javouhey écrit à une Sœur de l’île Bourbon : « ne vous mêlez d’aucune affaire d’opinion ; ne cherchez pas à savoir qui a tort ou droit dans ce qui ne regarde pas vos emplois. Tâchez de gagner les âmes au bon Dieu le plus que vous pourrez ». La congrégation entend en effet se tenir à l’écart des débats sur l’esclavage, ce qui, comme l’écrit l’historien P. Delisle, « équivaut à une acceptation tacite de l’ordre établi ». L’historienne P. Brasseur remarquait également que la religieuse avait gardé le silence après un séjour au Sénégal, alors qu’elle avait pu s’y faire une idée assez précise de l’ampleur de la traite illégale. A.-M. Javouhey partage cependant l’idée, avec nombre de religieux de cette époque, que si le maître esclavagiste est « bon », c’est-à-dire chrétien, alors nul doute qu’il peut apporter un certain bien-être au Noir. Lors de son achat d’esclaves en 1830, A.-M. Javouhey est ainsi convaincue qu’elle va faire « le bonheur de ces pauvres Noirs » en en faisant de bons chrétiens.
Quelque temps avant l’abolition, A.-M. Javouhey s’inquiète, non pour les futurs affranchis, mais pour les maîtres : « si on ne donne pas d’indemnité, écrit-elle en mai 1848, les colons seront ruinés, les colonies longtemps malades ». Lors de l’abolition de l’esclavage en Guyane en août 1848, elle écrit que les nouveaux citoyens ont reçu la liberté de Dieu et dit espérer « qu’ils ne s’en servent pas pour l’offenser, qu’ils soient doux, honnêtes envers tout le monde ». Si A.-M. Javouhey eut de nombreux opposants parmi les colons guyanais, il ne faut ainsi pas en chercher les causes dans un quelconque abolitionnisme.

Une femme face à ses ennemis

Les planteurs guyanais étaient majoritairement opposés à l’envoi à Mana des Noirs de traite. Ils auraient préféré que ces derniers restent dans les ateliers royaux ou qu’ils soient renvoyés en Afrique. En 1839, le délégué du Conseil colonial, Michel Favard, ne cache ainsi pas son amertume devant ces Noirs libérés qui auraient pu être loués à titre de travailleurs salariés. Pour le préfet apostolique de Guyane, le projet de Mana « porte ombrage aux habitants du pays ». La diatribe des colons est également dirigée contre cette « expérience », parce qu’elle semble pour eux laisser présager d’une émancipation prochaine. Ils trouvent enfin exagéré d’employer autant d’argent dans un projet qui remet en cause le système économique, puisqu’il n’a pas pour objectif la production de denrées coloniales. Même si la congrégation entretient en effet quelques terres plantées en café, cannes à sucre et tabac, les Noirs de Mana cultivent principalement des plantes vivrières (manioc, riz, maïs, bananes). Si certains administrateurs reconnaissent que ces vivres trouvent vite preneur à Cayenne, pour les propriétaires, les Africains n’ont cependant pas été amenés dans les colonies pour cela. Mana apparaît ainsi comme un mauvais exemple, où des Noirs peuvent subvenir à leurs besoins. Les planteurs guyanais préfèrent en effet laisser leurs esclaves manquer de nourriture plutôt que de consacrer des terres à la culture des vivres. En juin 1838, A.-M. Javouhey témoigne ainsi de l’hostilité que sa colonie inspire à Cayenne, particulièrement dans un contexte de disette pour les esclaves :
« Nous avons un grand nombre d’ennemis qui sont au désespoir de nous voir réussir. […] nous avons des vivres en grande abondance, tandis qu’ils sont dans la disette depuis près de trois ans. Dans le dernier Conseil général de Cayenne, on a parlé de nous avec fureur ; on veut renvoyer nos Sœurs, détruire tout ce qu’ils pourront de nous pour se venger de la réussite de Mana ».
Le planteur Brunot déclare à cette époque que les Noirs de Mana vivent dans le « libertinage » et sont sous-employés : « 500 Noirs valides ne font pas le tiers de ce qu’ils pourraient faire. Sous ce rapport, je considère que cet établissement a entièrement manqué le but que l’on s’était proposé ». Dans un ouvrage publié en 1848, le propriétaire esclavagiste Déjean écrit que toute colonisation ne peut avoir « quelque importance » que si elle procure des moyens d’échange à l’industrie métropolitaine. Or, poursuit-il, comme l’établissement de Mana n’a jusqu’ici exporté aucun produit agricole, cette colonisation par des Noirs est un « échec ». En matière d’économie, l’avis des colons guyanais diverge totalement de celui de la religieuse. Elle écrit que son but est que les Noirs puissent garder le fruit de leur labeur au lieu que celui-ci termine dans les mains d’un maître qu’ils ne connaissent pas. Pour les colons de Guyane, Mana n’est dès lors qu’un exemple supplémentaire de ce qui attend les colonies après l’abolition.
La reine blanche
Si le projet de Mana passa pour abolitionniste, A.-M. Javouhey ne milita pourtant jamais en faveur de l’émancipation. La religieuse niait en effet toute capacité aux Noirs de se débrouiller seuls. Pour elle, ces derniers étaient moralement des enfants, à qui il fallait tout apprendre, et notamment à travailler. Elle déconsidéra ainsi tout le travail que fournissaient alors les 2 500 Noirs libres qui vivaient dans les autres quartiers de la colonie, les décrivant en 1830 comme de « misérables paresseux » vivant seulement de pêche et de chasse. Si A.-M. Javouhey les avait écoutés, ces hommes auraient pourtant pu lui apprendre l’essentiel : que la liberté ne s’apprend pas. Certains des contemporains de la religieuse avaient ainsi bien saisi les limites de l’expérience mananaise. En 1843, Marcel Barthe expliquait dans un texte romancé la différence existant entre les sujets de la « reine Blanche » (A.-M. Javouhey), et ceux d’une « reine Noire » marronne imaginaire de la nation Boni (Aluku) :
« Il y a une différence immense entre les nègres de la reine Blanche et ceux de la reine Noire ; autant les premiers sont esclaves et misérables autant les autres sont libres et heureux. Tu ne peux te faire une idée de la liberté dont les Bonis jouissent dans le désert ; ils ne connaissent aucune entrave, ils vont où ils veulent ; ils mangent, ils boivent, ils vivent comme il leur convient ; ils travaillent ou se reposent selon leur fantaisie. Rien ne les gêne, personne ne contrôle leur conduite, le désert leur appartient, un espace de plusieurs milliers de lieues leur est ouvert pour exercer leur volonté ».

Texte de Dennis Lamaison
Photos fonds Arnauld Heuret, Archives départementales de Guyane.