Famille Ho

Rendez-vous pris la veille, les filles ont eu l’occasion de se mettre sur leur trente-et-un. La jeune génération des Ho, de gauche à droite, Alvin, Michel, Christine, Jacqueline et Damien, pose avec fierté dans l’entrepôt de l’entreprise familiale, zone Collery. Fiers, ils peuvent l’être, Cayenne store fournit la quasi-totalité de la Guyane en produits asiatiques. Une entreprise créée par leur père. Et la deuxième génération, fidèle à la coutume, tâche de faire fructifier l’héritage, en attendant de voir si la troisième, toujours selon la coutume, se contentera de le dilapider.
L’épopée Ho commence à la fin des années 50, sous l’impulsion du grand bond en avant de Mao et du retour en arrière qu’il impose à la Chine communiste. Pour fuir la pauvreté de Shenzhen, le grand-père, vingt-huit ans, signe un contrat de coolie et embarque sur un cargo rouillé, direction Mana, après deux mois de traversée. À la sueur de son front et grâce à la solidarité des siens restés au pays, après quelques années de minuscules économies, il ouvre un bazar à Saint-Laurent-du-Maroni. Il fait aussitôt venir son fils de Chine pour le seconder.
Le père de Michel, de Christine et de Jacqueline grandit derrière le comptoir d’un bazar à l’ancienne. Les produits sont rangés sur des étagères derrière le caissier. Le client désigne, le vendeur sert, et ainsi de suite. Tout ce manège est assommant. Le jeune Ho ShiKeung a du mal à comprendre pourquoi on ne laisserait pas le client se servir lui-même. L’idée séduit tellement son père qu’il finance l’ouverture d’un magasin construit sur ce modèle, dans la grande ville, à Cayenne. Le premier libre-service de Guyane vient d’ouvrir ses portes. C’est en tout cas ce qu’affirme la légende familiale. Cinq ans plus tard, une deuxième boutique, de vente en gros cette fois.
Michel naît en Chine. Son père avait profité d’un retour au pays pour se marier en coup de vent. Le nouveau-né et sa mère profitent du regroupement familial pour aller voir de plus près la prospérité nouvelle de la famille Ho. Sur le sol guyanais, deux filles naîtront encore de ce mariage, Christine et Jacqueline. Les trois enfants grandissent dans un univers de labeur et de chiffres. Travail, école, travail. On les envoie faire une partie de leur scolarité à Hong-Kong, où Christine rencontre son mari Alvin, alors douanier. Jacqueline ne rencontre Damien qu’à son retour au pays.
En 2011, les deux magasins Cayenne store ne suffisent plus à satisfaire les commandes. Une troisième succursale ouvre dans la zone Collery. Ce sera le laboratoire de la jeune génération. Michel prend la direction, Jacqueline s’occupe de la communication, Christine des commandes. La belle-famille, Alvin et Damien, intègrent eux aussi l’entreprise. Et comme une relation de cause à effet, la lignée s’agrandit à mesure que l’entreprise prospère. Une affaire de famille.

 

Shao Hung et Ho Keung Bilon

La Plage des amandiers n’existe plus, envahie par la mangrove. Mais Shao Hung et Ho Keung Bilon ne l’ont pas oubliée. Ne l’oublieront pas. C’est là qu’ils se sont rencontrés, loin des mariages arrangés et des unions sans amour. Ho Keung courait sur la plage. Il a vu Shao Hung, qui portait alors son nom de jeune fille, Kuo. Il l’a trouvé belle. Ils se sont plus. Ils se sont mariés.
Depuis, Ho Keung n’a pas trop changé. Il a toujours un sourire de jeune garçon, la dégaine d’un Hongkongais branché. Rasé sur les côtés, la mèche gominée. Fier de ses racines. C’est un gars de la ville. Hong-Kong, c’est là qu’il a grandi, avec son père, bercé par des souvenirs idéalisés de la Guyane, où le vieux avait vécu jusqu’à l’âge de six ans. En 76, l’année de ses seize ans, Ho Keung atterrissait à son tour à Rochambeau, plein d’espoir et des rêves de son père, comme la poursuite d’une destinée.
Pour Shao Hung aussi, la Guyane, c’est une histoire de famille. Le premier de sa lignée à fouler la terre du Nouveau Monde, c’est son grand-père, Ha Kok Kuo. C’est un peu une légende chez les Kuo. On ignore les raisons précises qui ont poussé ce père de famille bien nanti à quitter Qing Tian, sa petite ville du Canton. Mais en 1926, il débarque en Guyane, presque par hasard, après un passage par le Brésil. L’aventure du self-made-man à la Chinoise. Vendeur en porte à porte jusqu’à ouvrir le premier studio photographique de Cayenne.
Aujourd’hui Shao Hung et Ho Keung Bilon ne sont plus que de passage lorsqu’on déjeune avec eux dans un restaurant chinois de Cayenne. Après leur mariage, ils ont monté une boutique de prêt-à-porter à côté de la place des Palmistes et l’ont revendu en 1987, pour réitérer à la Réunion. Une chaîne de bazar, puis la revende, encore. Aujourd’hui, basés en métropole, ils sont un peu gênés d’avouer qu’ils sont comme à la retraite. « À la mi-retraite » comme ils disent. L’exil leur a souri.

 

Yazid Ho Ten You

Les racines chinoises, Yazid Ho Ten You les a depuis sa naissance, mais enfouies sous la terre. Il lui a fallu creuser pour les déterrer. La langue n’est pas venue toute seule, en grandissant. Yazid a dû l’apprendre plus tard, en âge de comprendre, lorsqu’il a voulu savoir exactement d’où il venait.
Et c’est de Heng Gang, près de Shenzhen, qu’est originaire la famille Ho Ten You. Le grand-père de Yazid a quitté la ville dans les années 30 et traversé le monde, pour finir par ouvrir une épicerie-comptoir à Régina. La ville est alors en pleine expansion, profitant des différents trafics qui alimentent la région, de l’or au bois de rose. Les affaires marchent bien. Et fortune faite, Ho Ten You retourne en Chine pour ramener sa femme.
De retour en Guyane, le grand-père reprend son épicerie à Régina et, en 42, naît le père de Yazid. Alors que l’enfant vient de fêter sa première année, le vieil Ho Ten You est hospitalisé au Surinam. Il ne survit pas. Sa femme élèvera seule leur fils et la fille dont elle est enceinte. Ce coup du sort permet à la grand-mère de Yazid d’éviter la débâcle de Régina, une fois passée la fièvre de l’or sur l’Approuague. Elle s’installe à Cayenne et ouvre une boutique sur la prestigieuse avenue du général De Gaulle, que tout le monde appelle encore « la-grand-rue ».
Le père de Yazid décide la voie ouverte par ses parents avec l’épicerie familiale. Ses études de chirurgie dentaire en métropole, puis son service militaire au Maroc l’amènent à rencontrer une jeune assistante sociale de l’armée marocaine. À son retour, dans les années 60, c’est avec elle qu’il revient. Yazid grandira donc entre la culture chinoise de son père, qu’il entend parler le hakka avec sa grand-mère, sans le comprendre, et l’arabe de sa mère, qu’il découvre au fil des nombreuses vacances que la famille passe au Maroc. Deux mystères qu’il ne comprend pas et qui l’intriguent de plus en plus à mesure qu’il grandit.
Bizarrement, c’est en métropole que Yazid trouve peu à peu les clés de l’un de ces mystères. Alors qu’il vient de terminer sa formation d’opticien, une rencontre avec un étudiant chinois ravive la soif qu’à Yazid de comprendre d’où il vient, de connaître ces racines que son père, discret, raconte peu. Yazid aide l’étudiant dans son apprentissage du français, en échange de quelques bases en chinois. Voyant Yazid stagner malgré sa soif d’apprendre, l’étudiant parvient à le convaincre que le chinois ne peut s’apprendre qu’en Chine. Yazid se retrouve pour la première fois de sa vie au pays de sa grand-mère, mais à Shanghai, où il restera un an et demi, à la Jiao Tong University, le temps de parler couramment le chinois.
Depuis son retour en Guyane, Yazid s’implique autant qu’il le peut pour aider cette communauté qu’il tenait tant à rejoindre. Adhérent de l’association Fa Kiao, il est en l’intermédiaire avec les administrations, l’institutionnel, les médias. Maintenant qu’il a fait l’effort de déterrer ses racines, Yazid prend soin de les entretenir.

 

Dan Ho Kong King

De la Chine, Dan n’a que les origines. « Bientôt j’irai voir », il se hasarde lorsqu’on l’interroge à propos de son rapport au pays de ses ancêtres. Jamais il n’a ressenti le besoin d’apprendre la langue. Avant d’être chinois, Dan est sud-américain. Sa culture est celle du Nouveau continent, des Caraïbes, du Brésil et, surtout, de la Guyane. Dan s’habille en vert-jaune-rouge, joue du reggae, produit des musiciens traditionnels guyanais, parle avec un léger accent créole.
C’est dans les années 20 que la famille de Dan a largué les amarres. Son grand-père, Ho Kong King, et son grand-oncle, Ho Kong Fou, quittent la Chine pour se faire orpailleurs à Guisambourg, placer fertile sur l’Approuague. Les gains qu’ils accumulent, plutôt grâce à la solidarité des leurs qu’à l’or, leur permettent d’ouvrir un bazar au 93 de la rue Lalouette. Ho Kong King fait venir la femme qu’il avait laissée au pays. Ils auront sept enfants en Guyane, qui viendront s’ajouter aux deux qu’ont déjà engendrées les infidélités du grand-père.
Déjà, la deuxième génération commence à prendre ses distances avec ses origines. La fratrie s’éparpille et la boutique de la rue Lalouette ne trouve pas de repreneur. Le père de Dan suit une formation en mécanique aéronautique chez la Pan Am à Porto Rico, avant de partir vendre ses compétences au Suriname, puis en Guyane. Là, grâce à ses contacts avec les compagnies aériennes, il devient agent de voyage, spécialiste de la communauté chinoise, alors florissante, et dont les retours au pays se font de plus en plus fréquents avec la démocratisation des liaisons aériennes.
En 1960, la rupture avec la Chine est consommée pour de bon, lorsque le père de Dan épouse une Martiniquaise. Dan naît de ce métissage et grandit en slalomant entre les trois cultures, chinoise, de son père, créole de sa mère, et guyanaise, de son pays.
La musique accompagne Dan tout au long de sa vie. Il gratouille la guitare pendant sa scolarité, puis, après sa formation d’instituteur, il fonde Yanman, un groupe de reggae, et devient finalement producteur à la fin des années 80. Dan fait tourner des artistes comme Nikko ou Rasbendjih, dans les Caraïbes, aux États-Unis, au Brésil. Entre 95 et 97, une formation de deux ans à la production de spectacles en métropole l’amène à produire le festival Kayenn Jazz en 2004, 2005 et 2006, puis à cofonder le festival Transamazoniennes en 1998.
Aujourd’hui, faute de budgets locaux, la culture bat de l’aile en Guyane et Dan a repris son métier d’instituteur, qui lui plaît tout autant. En parallèle, son label Amazonian records continue de faire tourner des artistes et Dan continue de jouer quand il le peut et sa musique, de l’enraciner loin de la Chine de ses ancêtres.

 

Christine Chin / Wan Ching Sham

Le tai-chi, un état spirituel qui agit comme un pont vers la Chine. A 57 ans, Christine Chin, née Wan ChingSham, continue de le pratiquer. Mieux, elle l’enseigne. Transmettre, à son tour, l’art qui l’a sauvée.
« C’était un 3 novembre. Oui, 3 novembre. Je m’en souviens encore. ». Lorsqu’elle arrive en Guyane, en 1975, celle qui s’appelle encore Wan ChingSham n’a jamais été plus loin que les limites de son île natale, Hong-Kong. « Guyane » n’est qu’un mot creux qui sonne drôle à l’oreille. Le seul qui lui en a parlé l’a fait dans des termes vagues, omettant quelques zones d’ombre au tableau. C’est son tout nouveau mari qui l’emmène de l’autre côté de la terre. Il est encore adolescent, mais déjà huit ans de Guyane derrière lui. Et c’est plus que les six ans qu’il vient de passer à Hong-Kong, pour faire ses classes. Un Guyanais, un vrai gars du péyi. Wan Ching et lui ne se sont pas choisis, mais auront là-bas tout le temps d’apprendre à se connaître.
Le pays a tout de suite déplu à Wan Ching. La chaleur, l’humidité, les moustiques, les infrastructures presque inexistantes, le travail dans la petite boutique de ses beaux-parents, son nouveau nom francisé, Christine. Un choc après une jeunesse préservée, dans l’effervescence du port aux parfums.
La solidarité de la communauté chinoise, alors en pleine explosion, sera comme une bouée de sauvetage. La toute jeune association Fa Kiao l’accueille à bras ouverts. Aux côtés d’un grand maître, elle découvre le tai-chi, s’investit, s’ouvre aux autres. Christine arrête de regarder en arrière.
En 82, pour le couple Chin accède à l’indépendance et s’offre un libre-service sur la route de Montabo. L’affaire durera 9 ans, jusqu’à ce qu’ils reprennent la boutique de l’avenue De Gaulle à la mort des beaux-parents. Le mariage donnera quatre enfants. Un garçon et une fille en métropole, les deux autres ici. Ces deux filles-là sont les attaches qui retiennent encore Christine à la Guyane et qui l’empêchent de prolonger indéfiniment ses vacances annuelles en Chine. Parce que, même si Wan Ching ne l’avoue qu’à demi-mot, le mal du pays ne l’a jamais vraiment quitté.

 

Texte de Damien Lansade