Sarda Garriga est aussi célèbre à La Réunion, où il est souvent présenté comme le « libérateur » des esclaves, qu’il est inconnu en Guyane, où il accompagna pourtant les premiers pas du bagne.

Effervescence

Joseph Napoléon Sarda Garriga a seulement vingt ans quand il s’installe à Paris en 1828. La capitale est alors en pleine effervescence révolutionnaire et le jeune homme papillonne. Il fréquente les milieux républicains et bonapartistes, adhère à la franc-maçonnerie et à la Société des Droits de l’Homme – où il croise l’abolitionniste Victor Schœlcher – et est emprisonné quelque temps en 1833 suite à une manifestation. En 1841, il convole en justes noces avec la veuve d’un vicomte après avoir dilapidé son héritage.
En 1846, Sarda Garriga se rend dans les Pyrénées-Orientales, son département de naissance, afin de soutenir la campagne électorale de son ami député François Arago. Deux ans plus tard, la Révolution éclate à Paris : des barricades sont édifiées et Louis XVIII doit abdiquer. La République est proclamée le 25 février et l’esclavage aboli le 27 avril 1848. Devenus membres du gouvernement provisoire, François Arago et Victor Schœlcher – alors sous-secrétaire d’État à la Marine et aux Colonies – nomment Sarda Garriga Commissaire de la République (gouverneur) à l’île de La Réunion avec pour mission l’application du décret d’abolition de l’esclavage.

L’envoyé de Schœlcher

L’arrivée à l’île de La Réunion, le 14 octobre 1848, de l’envoyé de Schœlcher, suscite beaucoup d’appréhension chez les propriétaires d’esclaves. Sarda Garriga va cependant très vite les rassurer. Au-delà de son rôle symbolique de messager de l’abolition, il affirme dès sa première proclamation, le 17 octobre, ne pas être venu pour détruire la société coloniale, mais pour la réorganiser afin de maintenir l’économie de plantation. Il explique également aux esclaves que, s’ils vont bien accéder à la liberté, celle-ci est assujettie à des devoirs, dont le premier est de continuer le travail dans les champs et les industries. Le ton est donné, Sarda Garriga partage cette idée avec les planteurs que les Noirs ne connaissent pas la «valeur du travail» et ont besoin d’être guidés fermement dans l’apprentissage de la liberté. Pour le gouverneur, qui se targue d’une égalité de traitement entre toutes les classes sociales, il y a d’un côté la population blanche, «plus éclairée», et de l’autre, les affranchis, intellectuellement inférieurs, mais tous doivent travailler main dans la main pour sauver la colonie. Les ennemis de la société sont ainsi clairement identifiés comme ceux qui souhaitent « déserter » les plantations. Sarda Garriga promulgue donc un arrêté (24 octobre 1848) qui institue le travail obligatoire et astreint tous les esclaves à signer un contrat d’engagement avant le 20 décembre, date de l’abolition effective – tout individu est également tenu de produire un livret de travail sous peine d’être envoyé en atelier de discipline. Le gouverneur dénie ainsi à l’affranchi le libre choix de son travail. Suite à ce décret, écrira l’historien Laroche : « Les Blancs, rassurés, virent que le travail ne serait pas interrompu ; que les fortunes et les positions ne seraient pas, comme ils l’avaient craint, subitement bouleversées.»

La “ fausse abolition”

Le décret fait des vagues. L’avocat réunionnais Bègue n’hésitera pas à le qualifier en 1849, « l’illégal » et « infâme ». Adolphe Gatine, ancien Commissaire de la République pour la Guadeloupe, comparera le livret de travail au billet que l’esclave devait présenter lorsqu’il sortait de la plantation de son maître pour aller en ville. « à l’île de La Réunion, écrira-t-il, il n’y a eu qu’une fausse abolition de l’esclavage. »
Afin de se justifier, Sarda Garriga met notamment en avant que l’activité ne doit éprouver aucune interruption à une période où la campagne sucrière n’est pas encore achevée. Les journaux de l’île se félicitent d’ailleurs de la tournée effectuée par le gouverneur dans la colonie en novembre 1848 pour exhorter les affranchis au travail. L’un des plus importants propriétaires esclavagistes de l’île, Charles Desbassayns, qui honnit les abolitionnistes, n’est au contraire pas avare de compliments quand il s’agit de parler du « sage » et « bienveillant » gouverneur. Ce dernier, selon lui, ne prend parti pour personne tout en étant le « père des esclaves » ; il respecte la hiérarchie sociale et raciale établie – les Noirs sont des enfants et doivent travailler pour les Blancs.
Sarda Garriga apparaît à travers sa correspondance comme un homme exalté, qui se reconnaît dans les louanges qui lui sont adressées. En mars 1849, il écrit au ministre qu’il pense avoir réussi sa mission, en remplaçant par « son autorité paternelle et énergique, la discipline rigoureuse de l’esclavage : dociles à ma voix, les affranchis sont restés dans les ateliers ». À cette époque, Sarda Garriga sait toutefois que la réalité est quelque peu différente.

Les sauvages illusions du communisme

Les affranchis souhaitent vivre libres et non retourner dans des camps de travaux forcés où ils retrouveraient les mêmes maîtres. Sarda Garriga ne l’entend pas ainsi. Le 17 février 1849, le gouverneur gronde dans une nouvelle proclamation :
« Je ne suis pas content de vous. Est-ce ainsi que vous comprenez la liberté ? Je vous l’ai déjà dit : sans le travail, elle ferait votre malheur. Heureusement que je suis là pour récompenser les travailleurs et aussi pour punir les paresseux. [...] Le travail, c’est l’ordre. [...] Les propriétaires du sol vous paient pour le cultiver ; cultivez donc le sol qui doit vous enrichir tous, vous, les propriétaires, et la patrie qui vous a faits libres. Vous n’appartenez plus à un maître : mais vos bras appartiennent au champ qui doit vous nourrir. [...] Ne vous flattez pas de me cacher votre mauvaise conduite et d’éviter le châtiment qu’elle mériterait. Je la connaîtrai tôt ou tard, et le punirai. D’ailleurs, réussiriez-vous à me tromper, qu’une justice autrement sévère que la mienne, celle qu’aucun homme ne peut fuir, devant laquelle tous les mortels doivent passer, vous atteindra toujours : Dieu est éternel et sa justice peut être lente. [...] Ainsi : mon cœur et ma protection aux travailleurs ; l’atelier de discipline pour les paresseux. La tolérance a ses limites : le moment de sévérité est arrivé. »
Pour le rédacteur en chef du Moniteur de l’île de la Réunion, Charles Chaniot, le gouverneur est l’homme providentiel qui a évité un nouveau Saint-Domingue. Le publiciste déplore ainsi que les affranchis ne voient dans le travail qu’un nouvel esclavage : « Bercés à leur insu par les sauvages illusions du communisme, ils rêvent l’oisiveté, ils rêvent la loi agraire ». Chaniot dénonce par ailleurs tous les prêtres se faisant « les apôtres de la discorde et les missionnaires de l’insurrection » :
« Est-il juste, après tout, de leur dire avec tant d’affection : vous êtes les égaux de vos maîtres. Cette assertion est-elle aussi exacte que philanthropique ? Sans doute, le maître et le serviteur, le riche et le pauvre, sont égaux devant la loi ; mais au point de vue social, cette prétendue égalité n’est-elle pas […] un mensonge absurde ? Quoi ! Un honorable négociant, un officier habile, un artiste distingué, ou tout autre personnage qui, par son mérite, sa position et son utilité sociale, aurait une certaine valeur et occuperait un rang considérable, ne serait en définitive que l’égal d’un cafre [Noir] vicieux et abruti (21/04/1849) ! »
Sarda Garriga fait expulser plusieurs prêtres qu’il accuse de favoriser un mauvais état d’esprit chez les affranchis, en vain. Lors d’une nouvelle tournée dans la colonie, en septembre 1849, il ne peut que constater son échec. Malgré la mise en place d’une législation contraignante et son « dévouement » vanté par ses admirateurs, une majorité d’affranchis fait le choix de ne pas travailler dans les plantations. En 1854, une Commission estimera que plus de 35 000 personnes refusent le système d’engagement. Relevé de ses fonctions en novembre 1849, Sarda Garriga quitte l’île le 12 mai 1850.

Chevalier de la légion d’honneur

Le 10 mai 1852, le navire L’Allier jette l’ancre près de l’île Royale, au large de Kourou. En débarquent les 300 premiers bagnards envoyés en Guyane et le nouveau gouverneur de la colonie, Sarda Garriga. Après La Réunion, une mission bien différente l’attend : il ne s’agit plus de libérer des Hommes, mais de construire des prisons. Le 8 décembre 1851, six jours après son coup d’État, Louis-Napoléon Bonaparte a en effet décidé de faire de la Guyane une terre pénitentiaire en décrétant la peine de la transportation. Pour le gouvernement, il s’agit tout autant d’apporter une main d’œuvre à cette colonie exsangue que d’éloigner les indésirables du sol français parmi lesquels quelques prisonniers politiques.
Au contraire d’autres républicains – Victor Schœlcher et Victor Hugo sont eux en exil –, Sarda Garriga s’est rangé derrière le dictateur. Si ses motivations, pour avoir accepté ce poste, nous sont inconnues, l’homme reste cependant toujours fidèle à lui-même, se voyant toujours investi d’une mission exceptionnelle. Comme il l’écrit dès sa première dépêche, Sarda Garriga croit cette fois-ci en la rédemption des condamnés :
« La traversée a été heureuse sous tous les rapports [...]. Ce que j’avais espéré s’est réalisé. J’ai pu voir de près les transportés ; ils ont pu juger par mes paroles des intentions du gouvernement à leur égard, et aujourd’hui leur repentir me semble sincère. » (Lettre du 13/05/1852).
Le gouverneur lance donc la construction des premiers bagnes guyanais, mais il souhaite également faire profiter la colonie sud-américaine de son expérience réunionnaise pour remettre les affranchis au travail. Sarda Garriga poursuit en Guyane le même objectif avec la même méthode. À peine installé à Cayenne, il s’associe avec le clergé local pour aller rencontrer les Noirs dans toute la colonie afin de leur faire comprendre leurs devoirs. Malgré son échec à La Réunion, Sarda Garriga récidive dans sa conception d’une liberté contrôlée. Le 14 mai 1852, il s’adresse à des affranchis qui, selon la Feuille de la Guyane française, « dansaient » sous les fenêtres de l’hôtel du gouvernement, pour leur reprocher leur conduite depuis l’émancipation. L’auteur du compte-rendu écrit que Sarda Garriga « retrouva pour leur parler cette éloquence chaleureuse à laquelle la colonie de La Réunion a dû le maintien du travail et de la paix en 1848. »
Comme à La Réunion, le gouverneur défend avant tout les intérêts des planteurs. Pendant la durée de son mandat, il prend conseil auprès des anciens propriétaires esclavagistes. En juin 1852, il défend la nécessité de réorganiser les ateliers de discipline où, d’après lui, les individus y vivent « sans trop s’en apercevoir » tellement ils s’y trouvent bien. Le mois suivant, il déclare devant le Conseil de gouvernement vouloir mettre un terme à la mobilité des travailleurs qui compromet toutes les entreprises. Le procureur général le soutient tout en soulignant que tout règlement en ce sens serait « en dehors du droit commun ». Malgré cet avis, c’est en toute connaissance de cause que le gouverneur décrète en août 1852 deux arrêtés obligeant toute personne âgée de 14 à 60 ans, sans argent, métier ou profession, à contracter un engagement de travail avec un propriétaire et à se pourvoir d’un livret de travail. Ce même mois, Sarda Garriga est promu chevalier de la Légion d’honneur.

Des fusils contre les gueux

Malgré ses efforts, la majorité des affranchis de Guyane refusent de revenir travailler dans les plantations. En septembre 1852, Sarda Garriga écrit au ministre que la population guyanaise, autant les affranchis que les anciens maîtres ne l’intéressent pas et qu’il faut faire appel à l’immigration pour sauver la colonie. Il ne cache pas que son intérêt ne va qu’aux bagnards, qui seuls, d’après lui, représentent le futur : « C’est la transportation, qui m’occupe surtout, c’est le succès de cette grande œuvre que j’ai en vue. Pour le préparer, rien ne me coûtera, et si je vois avec douleur tomber d’un côté, ce qui fut autrefois la Guyane française, je me consolerai en voyant naître et s’élever une colonie nouvelle infailliblement destinée à remplacer l’ancienne dans un avenir plus ou moins rapproché, et pour qui les sacrifices de la métropole seront nécessairement plus profitables ». 

Dans une autre dépêche, de novembre 1852, le gouverneur établit à nouveau une différence entre la nouvelle colonie (pénale) et l’ancienne, composée de la population « ignorante » des affranchis, qui lui cause de grandes difficultés et contre laquelle il prône la répression. Un forçat témoigne avoir à cette époque entendu Sarda Garriga déclarer à des condamnés : « Les habitants de la Guyane sont des gueux ; dans quelque temps, je vous donnerai des fusils et nous les mettrons à la raison » (Lettre de André Choppard à sa mère, 15/03/1853). Sarda Garriga ne pourra mettre ses projets à exécution. Il est rappelé en France au début de l’année 1853, avant la fin de son mandat. Il lui sera notamment reproché de trop grandes mesures d’humanité prises envers les condamnés. Le gouverneur quitte la colonie bien amer, sans avoir même compris que ces chers bagnards n’avaient jamais rêvé l’expiation, mais l’évasion.

Texte de Dennis Lamaison