Les baies, graines et fragrances de la sylve amazonienne sont à la mode. Sous le matraquage publicitaire, la demande pharmaceutique et alimentaire nationale et internationale du guarana, de la noix du Brésil, ou de l’açaí s’emballe. L’engouement, au-delà des zones rurales, pour cette quintessence forestière entraîne des bouleversements socio-environnementaux à Belém et dans les alentours.

« Lorsque c’est la saison, les rues sont pleines de charriots d’açaí », raconte Jorge, conducteur de taxi à Belém. Quelle que soit l’heure, les quartiers populaires de la capitale du Pará et les marchés vibrent au rythme du moteur des barques lourdement chargées qui débarquent les récoltes. La nuit, les livraisons et ventes de gré à gré des paniers acheminés depuis les îles environnantes animent le port. Lorsque l’obscurité baigne les ruelles, des abat-jours rouges illuminent les devantures des maisons où l’on fabrique le suco (jus) d’açaí (fruit du palmier Euterpe oleracea, appelé açaí au Brésil et à l’international, wassay en Guyane, podosiri ou apodon au Suriname), à la consistance d’une pulpe crémeuse violine ou brune. Durant la journée, des fanions carmin et des pancartes indiquent les lieux d’approvisionnement pour les consommateurs locaux. Adepte du jus  » artisanal « , Jorge le mange « avec le poisson pirarucu et la farinha (semoule fine de manioc). Et après avoir mangé, tu peux directement accrocher le hamac pour dormir », tant l’ensemble rassasie.
Jusque dans les années 70, ce fruit au goût rêche, qui pousse en grappe dans la coiffe des palmiers, était exclusivement mangé par les ruraux de l’Amazonie. À partir de cette période, il a gagné les estomacs des Brésiliens des villes. Les années 2 000 marquèrent le début d’une exploitation à échelle industrielle avec une exportation vers le sud du pays et à l’étranger. La production a ainsi « triplé en volume, sa valeur a quintuplé » entre 2003 et 2013, selon des chercheurs de Belém (La Ruée vers l’açaí, 2014. Tiers Monde).
La récolte constitue désormais la majorité des revenus des habitants des bords de l’estuaire et du bassin. C’est le cas pour la famille d’Elen, mère de 28 ans, qui vit sur l’île de Combu, morceau de terre flottant entre la fureur de la capitale et les eaux passantes du fleuve Guamá. Avant elle, son père « vendait de l’açaí », et avant lui, ses « grands-parents » tout autant. « Notre aliment c’est l’açaí et quand il n’y en a pas sur notre terrain, nous en achetons, car il faut en avoir. Ça nous suffit pour vivre. Mon mari vend les fruits au marché et il en prépare aussi pour les touristes qui passent chez nous ». Les familles très modestes de l’île « vivent toutes » de la cueillette. « Avec l’argent qu’on gagne on peut acheter à manger, des fournitures pour l’école. Mais quand ce n’est plus la saison, c’est un peu plus dur, poursuit Elen. Avant, beaucoup d’habitants de l’île ne donnaient pas de valeur à l’açaí et maintenant que c’est connu, ils lui en donnent. Les touristes aussi le connaissent maintenant et s’y intéressent ». Le paysage de l’île de Combu paye cependant les frais de l’offre et de la demande, puisque la priorité donnée aux palmiers a engendré un appauvrissement de la biodiversité sous l’effet d’une monoculture plus ou moins prononcée.

Le prix du Açaí a été multiplié par 20

« 70 % de la production d’açaí est captée par le marché paraense, 30 % par le reste du Brésil et 10 % va sur le marché extérieur », détaille Alfredo Kingo Oyama Homma, chercheur de l’Embrapa (institut national, une grosse machine scientifique et technique dont l’objectif est l’optimisation des productions agraires) spécialisé en économie rurale. Il y a trente ans, les firmes pharmaceutiques et cosmétiques du monde entier ont jeté leur dévolu sur l’açaí pour le présenter comme un « alicament » aux propriétés énergétiques et antioxydantes, un allié pour la perte de poids et contre le vieillissement cellulaire. Des salles de sport aux salons de beauté, les baies amazoniennes sont vantées comme autant de bulles de jouvence. On semble assister à une incarnation contemporaine dans l’assiette des fantasmes liés à cette Amazonie que l’on croit sanctuaire accouché des premiers jours. Le guarana (paullinia cupana) originaire de l’état de l’Amazonas, avait d’ailleurs ouvert la brèche sur les marchés intérieurs et internationaux agro-industriels, pharmaceutiques et récréatifs (boissons rafraîchissantes) dès le début du XXe siècle, pour ses qualités stimulantes connues des peuples premiers (guarana signifierait « faire la guerre » en langue tupi guarani). La littérature scientifique tord néanmoins le cou au mythe de l’Amazonie virginale. Et démontre que cette grande aire géographique est anthropisée depuis des millénaires, faisant depuis longtemps du bassin amazonien l’un des centres majeurs de la domestication des plantes à l’échelle mondiale. D’où la présence en nombre important et répandu de plantes comestibles comme l’açaí, le guarana ou encore la noix du Brésil.
Aujourd’hui, l’Australie capte à elle seule 85 % des exportations d’açaí. Ce ne fut pas toujours le cas, puisque jusqu’à peu, le Japon était très demandeur, suivi des États-Unis. « Au Japon, l’importation a été impulsée par les effets prétendument bénéfiques du fruit, mais le marché est tombé il y a quelques années. Il y a un principe actif qui est l’anthocyanine, un antioxydant très intéressant, mais il ne va pas provoquer des améliorations comme le laisse entendre le marketing. Et les Japonais s’en sont rendu compte », relate M. Oyama, favorable à mettre surtout en avant « les qualités gustatives » des produits de la forêt amazonienne, comme le font les grands chocolatiers avec la noix du Brésil, ou les glaciers avec l’açaí.
L’économiste met par ailleurs en garde contre la hausse des cours et les faux slogans, car si « le commerce du palmier a permis d’améliorer la vie des petits producteurs de l’intérieur, on assiste à une exclusion sociale des habitants de Belém. La demande est telle que le prix du litre de jus a augmenté de plus de 2 000 % ! Donc ce qui était une nourriture de gens pauvres est devenu un produit pour les riches ».

La noix du Brésil, nouvelle égérie des stars brésiliennes

Le marché central de Belém, appelé Ver-o-Peso est un haut-lieu de transit de l’açaí et aussi, en moindre quantité, des fruits du majestueux noyer du Brésil (bertholletia excelsa), lequel connaît un boom national depuis peu. Ricardo, revendeur de noix et friandises ensachées du marché l’explique ainsi : si les cours ont explosé depuis 2016 c’est parce que la série-télé phare de l’année, tournée à Belém, met en scène l’une des nouvelles coqueluches de la forêt amazonienne : la noix du Brésil (appelée touka en Guyane et aux Antilles, et castanha do Pará au Brésil).
« Il y a un an, je vendais les noix à 50 reais maximum le kilo. Aujourd’hui, ça monte à 750 reais (195 €) le kilo », témoigne-t-il. Ce tarif est tel, qu’il représente quasiment la moitié du salaire minimum mensuel au Brésil. « Le prix est monté depuis qu’on en a parlé dans la série A Força do Querer (La force de l’amour). La série a été diffusée pendant six mois dans tout le pays », s’enthousiasme l’homme qui n’a guère le temps de rêvasser devant le téléviseur qui zonzonne en sourdine à quelques pas entre la gourde isotherme de café sucré et les cartons de noix à vider. Ce revendeur qui s’échine de l’aube à la nuit tombée sur l’un des nombreux stands du marché central a vu le profil de sa clientèle changer à mesure que le prix et la renommée de la castanha s’accentuaient. . Les citoyens les moins fortunés ont donc délaissé la graine et opté pour la noix de cajou, moitié moins chère. à Rio en revanche, la noix du Brésil est devenue très en vogue et les stars du petit écran ne jurent plus que par le sélénium (antioxydant) que renferme l’amande.

Un marché fluctuant

La notoriété des fruits amazoniens est néanmoins soumise aux effets de mode et aux fluctuations des cours. Et de cette oscillation implacable, les planteurs, cultivateurs et consommateurs en sont les tributaires ou les acteurs. Pour l’économiste de l’Embrapa, « la seule façon de faire baisser les prix » de l’açaí et de la noix du Brésil est de « planter en plus grande quantité » et non pas de vivre uniquement de l’« extractivisme », qui consiste à ramasser ce qui se trouve en forêt. Cet encadrement permettrait de sécuriser l’activité des cueilleurs (par la mécanisation et le contrôle des surfaces notamment), que l’on parle des succulents cupuaçus (theobroma grandiflorum), palmiers bâches (mauritia flexuosa), parépous (bactris gasipaes) ou parcouris (platonia insignis), tous produits de l’Amazonie. Les connaissances empiriques, scientifiques et la prise en compte des enjeux environnementaux permettraient, selon M. Oyama, d’éviter de répéter le saccage du couvert forestier dramatiquement opéré par les éleveurs dans le sud de l’état. « Nous avons déjà suffisamment de terres déforestées. Je vois aujourd’hui un procédé très important « d’agriculturisation » des terres dégradées et de la végétation secondaire de l’Amazonie. »
À ce jour, c’est le soja qui est majoritairement planté au Pará. Suivi du manioc et du maïs. Mettre en avant le capital forestier par une activité encadrée (plantations) permettrait, selon l’Embrapa, une agriculture plus saine de type agroforestière, un respect de la biodiversité locale et un maintien par le bas du prix des matières premières populaires. « Souvent, ce capital forestier est finalement exploité par les autres états du Brésil, car les gens ici se disent :  » S’il y en a dans la forêt, pourquoi devrais-je en planter ?  » C’est ce qui s’est passé pour le jambú (spilanthes acmella), qui est depuis très produit à São Paulo et à Bahia, ou pour le guarana qui est aujourd’hui produit à 75 % par l’état de Bahia ». La situation pour la noix du Brésil n’est guère plus enthousiasmante, puisque l’arbre, qui demande vingt ans de croissance avant de porter ses premières coques, est touché de plein fouet par la déforestation de l’Amazonie brésilienne. Ce qui a entraîné depuis 2016, une hausse effrénée des cours.

Entretien avec Nathalie Cialdella, responsable Cirad – UMR Innovation

« Très souvent, les cueilleurs et producteurs d’açaí ne possèdent pas le statut professionnel d’agriculteur et sont de fait écartés des voies officielles d’accompagnement professionnel. Ces familles rurales ont pourtant un rôle important à jouer dans la préservation de la biodiversité, et dans les dynamiques de développement local. De plus, les changements dans les pratiques et les modes de vie en milieu rural se font très souvent au détriment de la perte des savoirs locaux associés à l’usage de la biodiversité. Un enjeu, pour la recherche, est donc de préserver ces savoirs et de participer à l’innovation sociale. Le projet « Açaís’action » proposé au Programme de coopération territorial interrégional Amazonie tente de rapprocher les connaissances empiriques accumulées par ces populations avec les connaissances scientifiques. Si le projet est accepté, il débutera avant la mi-2018. La démarche, portée par le Cirad, avec la participation de huit institutions d’enseignement et de recherche françaises, brésiliennes et surinamaises, consiste à coconstruire des connaissances et organiser des échanges entre trois pays du Plateau des Guyanes, fortement consommateurs des fruits de palmiers : Guyane, Brésil (états de l’Amapá et du Pará) et Suriname, qui partagent de nombreux défis, en particulier la préservation de la biodiversité exceptionnelle des forêts tropicales humides et la reconnaissance et l’inclusion sociale et économique des populations rurales et traditionnelles. Le projet qui s’adresserait directement à 75 acteurs de la filière et associerait des étudiants des trois pays partenaires, envisage trois volets/types d’action : échanges transnationaux ; formations professionnelles dans trois maisons familiales rurales (Guyane, Amapá, Pará) et formation académique puis recherche. L’idée du projet est aussi de permettre aux participants de la Guyane et du Suriname de découvrir/approfondir leurs connaissances sur l’ensemble des maillons des filières artisanales et industrielles de l’açaí qui coexistent au Brésil, ainsi que de mettre en valeur une unité dans l’espace de coopération, autour de pratiques de production et d’alimentation communes. »

Texte de Marion Briswalter
Photos de Paulo Santos , Carlos Borges & P-O . Jay