Perchés à 1 500 mètres sur les falaises de la vallée des saints, dans les montagnes du nord du Liban, les villages de Bazhoun, Hassroun et Ehden sont le berceau des familles qui ont migré en Guyane dès le XIXe siècle. Depuis la plaine de Tripoli, jusqu’aux derniers vieux cèdres d’altitude, nous sommes partis à la rencontre de ces grandes familles libano-guyanaises et de leur histoire.

Difficile de trouver lieu plus différent de la Guyane, que la vallée des saints, la vallée de Qadisha au Liban. Un paysage aride, des reliefs accidentés qui tombent dans la mer et une atmosphère qui ne cesse de nous rappeler les antiques civilisations méditerranéennes, et les religions monothéistes qui s’y sont rencontrées, parfois affrontées. Pourtant ici vivent des familles au nom familier pour nombre de Guyanais: Karam, Abchee, Raad, Saïd, Laba, Gabriel, Chaoul, Moise, Bechara, Nouchaïa..
L’histoire riche et tumultueuse du Liban est à l’origine d’une diaspora qui, si elle compte quelques centaines de personnes seulement, est investie politiquement et économiquement en Guyane. Pour comprendre l’itinéraire et la culture de ces familles, il est nécessaire de se rendre à quelques heures de route de Beyrouth, au nord de ce petit pays, vers la ville de Tripoli, au pied du mont Liban. C’est là que les premiers Libanais ont pris la mer pour l’Amérique du Sud, au XIXe siècle.

Retour aux sources d’un ancien Président

Ce voyage, c’est également celui qu’a entrepris Antoine Karam il y a quelques années. Actuel sénateur, et ancien président de la Région, il est l’un des Guyanais d’origine libanaise les plus emblématiques. Il nous raconte : « Mon grand-père est arrivé à Paramaribo en 1895. Il a ensuite posé ses valises à Mana, pendant la ruée vers l’or. Il était colporteur. Mes grands-parents maternels étaient St-Luciens, et travaillaient sur le placer Ipoussin. » Ce n’est que dernièrement, à près de 60 ans, que le sénateur a eu l’opportunité de fouler la terre de ses ancêtres. Un voyage qu’il décrit comme émouvant, et qu’il a depuis renouvelé plusieurs fois. « Mon père, lui, n’a jamais eu envie de se rendre au Liban, il avait vraiment coupé les ponts. Lorsque je suis allé à Bazhoun, avec l’aide d’un ami guyanais qui parle encore arabe, j’ai même retrouvé la maison de mon grand-père ! » En effet, la petite habitation carrée de son aïeul Michael Joseph Karam se dresse encore face à la vallée et à son panorama grandiose. Cette construction de solides pierres taillées, typique de la vallée de Qadisha, semble inhabitée. À côté, une minuscule épicerie est tenue par un habitant nommé aussi Karam, probablement un cousin éloigné. À dire vrai, de nombreux foyers alentour appartiennent à des familles Karam, un patronyme courant dans la vallée et au Liban. C’est aussi le nom d’une figure historique de la résistance chrétienne libanaise face à l’oppression de l’Empire ottoman au XIXe siècle : Joseph Bey Karam. Une rue plus haut dans le village, je rencontre Norma Daunith Karam, bien occupée à briquer une magnifique maison centenaire, fraichement sortie de son hivernage. « C’est mon grand-père qui l’a construite à son retour de Colombie. Moi, j’ai deux fils en Martinique depuis 1982, et je suis déjà venu en Guyane voir des amis. » Toutes ces maisons fermées pendant l’hiver, dans la majeure partie des villages de la montagne, Bazhoun, Hassroun et Ehden, retrouvent leur activité entre juillet et septembre. « L’hiver est trop rude à cette altitude, et il n’y a rien à y faire avant l’été, explique-t-elle. La majorité d’entre nous vit à Dahr-El-Aïn, dans la plaine, le reste de l’année ». Auparavant, les villageois attendaient fin octobre et la récolte des pommes pour redescendre sur la plaine côtière.

Oliviers, pommiers & cèdres centenaires

La vie dans la vallée de Qadisha, entre plaine côtière et montagne, est rythmée par les saisons. Depuis des temps immémoriaux, le bas de la vallée de la fertilité, le nom phénicien de la Quadisha, est recouvert d’oliviers. « Chaque foyer possède un lopin de terre et produit des olives en plaine et des fruits à la montagne », me précise Simon Raad. Véritable livre ouvert sur l’aventure migratoire des Libanais en Guyane, la famille de Simon Raad y a émigré à la fin du XIXe siècle. Son histoire familiale est scandée d’allers et de retours sur la terre de ses ancêtres. Nous avons pu rencontrer l’un de ses cousins à Dahr El Ain, Jean Raad, qui possède un pressoir et met en bouteille de l’huile d’olive dans la plaine libanaise. « J’ai repris l’entreprise de mon père en 1994, elle s’était arrêtée pendant la guerre civile. Nous avons aujourd’hui une large gamme de produits autour des olives ou des condiments, que nous vendons au Liban et à l’exportation en Australie .» Ses deux sœurs tiennent des commerces textiles en Guyane, mais il ne s’y est jamais rendu.
Plus haut, à partir de 600 mètres, les oliviers laissent place aux pommiers, aux poiriers, au blé, aux pommes de terre. Au-delà de ces zones agricoles, la route de la vallée de Qadisha, qui court le long d’un profond canyon, nous emmène à près de 2000 m. Là se trouvent les cèdres, ou tout du moins ce qu’il en reste. En effet, c’est seulement dans la petite réserve naturelle des Cèdres de Dieu, surplombée par le « Horn el Saouda » (La Corne noire) à 3088 m, que résistent les derniers vieux cèdres du Liban, emblèmes du pays. Un programme de plantation est en cours, mais les jeunes pousses semblent bien seules sur les pentes du massif. Prisé pour sa solidité et son parfum, le cèdre n’a pas résisté à des milliers d’années d’exploitation. 2000 ans avant J.C,, la cité phénicienne de Byblos, l’un des plus vieux ports du monde, situé à une vingtaine de kilomètres de la vallée, exportait déjà le bois de cèdre à travers la Méditerranée.
Comme il est rappelé dans le musée de Byblos, c’est ici que furent découvertes les plus anciennes inscriptions en alphabet linéaire de l’histoire humaine. Ses racines phéniciennes constituent un aspect important de l’identité libanaise, et les Guyanais d’origine libanaise leur attribuent volontiers leur capacité à voyager et à faire du commerce tout autour du monde. « Dans les montagnes chrétiennes, précise Simon Raad, on parle le Libanais ; c’est un arabe un peu différent qui contient des mots d’origine phénicienne, araméenne ou hébraïque. Maison (Beit), église ou assemblée (Knesset) et quelques autres (les mois du calendrier : Chbat, nissan, tamuz, Eb, etc.), viennent de l’araméen (langue vernaculaire de toute la région : Sud Liban, Nord de la Palestine [La Galilée]). Les Libanais musulmans parlent un arabe plus traditionnel. »

Chrétien maronite, une identité forte

Les nombreuses églises en construction témoignent de la vivacité de ce culte, et corroborent les propos des habitants. Dans un pays où se mêlent musulmans sunnites et chiites, druzes, et chrétiens orthodoxes, on s’aperçoit bien vite que la religion occupe une place importante dans l’organisation de la société. « Au Liban, il est inscrit dans la constitution que le président doit être chrétien maronite, le Premier ministre un musulman sunnite, le président de l’Assemblée nationale, un musulman chiite, le vice-président un chrétien orthodoxe », explique Antoine Karam. Cet étonnant gouvernement collégial est une garantie de stabilité pour le pays, mais aux dires de certains, peut affaiblir l’action du gouvernement, qui doit composer avec des partis très différents.
Cette complexité politique libanaise se construit au XIXe siècle. Simon Raad décrypte pour nous cette histoire : « les provinces de la Syrie et du Liban faisaient partie de l’Empire ottoman. Celui-ci était en repli du fait de la pression des puissances européennes. La France s’affirmait comme la protectrice des communautés chrétiennes. En 1840, elle avait imposé un partage administratif de la montagne libanaise en deux parties, l’une dirigée par un Maronite, l’autre par un Druze. En 1860, à la suite d’une révolte des paysans contre les notables, des massacres de chrétiens par des Druzes donnèrent le signal de massacre de chrétiens par des musulmans dans toute la région surtout à Damas. Ces tueries se soldèrent par 12 000 morts en trois mois dans les montagnes et 11 000 en quelques jours à Damas ». Ces tragiques évènements de 1860 ont déclenché une première vague d’émigration : 100 000 chrétiens seraient partis. À cela s’ajoute bientôt une grave crise économique et démographique, particulièrement « la Grande Famine du mont Liban », qui aurait causé la mort de la moitié de la population de cette région entre 1915 et 1919.
« Mais les Libanais continuèrent à partir pour une vie meilleure tout au long du XXe siècle, en direction de l’Amérique latine, au Venezuela, en Colombie, en Argentine, surtout au Mexique, et au Brésil avant la Seconde Guerre mondiale, Canada, USA, Australie après la guerre pour les chrétiens, et dans une moindre mesure en Afrique occidentale pour les musulmans après la guerre civile », complète Simon Raad. « Au Brésil, on compte par exemple plus de 6 millions de citoyens d’origine libanaise. Savez-vous que Michel Telmer, l’actuel président, est d’origine libanaise, d’une famille qui provient également d’un village du nord ! » » En 1975, la guerre civile qui commence relance une nouvelle vague de migrations.

Guerre civile et migration

Michel Chaya, entrepreneur dans la grande distribution à Cayenne, est arrivé lors de cette dernière période. Il a quitté Bazhoun en 1976, à 16 ans, deux ans après le déclenchement de la guerre civile. « Les combats étaient concentrés à Beyrouth, mais il n’y avait déjà plus d’école. J’ai d’abord rejoint mes oncles en Martinique, avant d’arriver en Guyane .»

Sur les raisons qui ont déclenché ce conflit difficile à appréhender, il confie « Pour moi c’était une guerre de religion, j’ai vu des gens exécutés avec leur carte d’identité dans la bouche, qui à l’époque indiquait votre religion. Mais l’origine de cette guerre, c’était aussi la présence d’une armée palestinienne au Liban (NDLR. 400 000 Palestiniens ont été accueillis à cette période), qui voulait s’approprier le territoire. Finalement, c’est le Hezbollah qui a chassé cette armée du sud du Liban. Mais laissons la politique aux politiciens, c’est une affaire de professionnels ! » conclut Michel Chaya. La politique est un sujet compliqué au Liban, et la mémoire de la guerre n’est évoquée que très pudiquement. À propos de la politique au Liban. Les Libanais vous diront même que si, en vous expliquant cette politique vous l’avez comprise, c’est qu’on vous l’aura mal expliquée !
Michel Chaya retourne régulièrement à Bazhoun « pour (s)e ressourcer et pour faire découvrir à (s)es enfants, qui ne parlent pas libanais, leur famille et ces lieux exceptionnels, comme les lieux saints ».
Antoine Darjani, autre entrepreneur libano-guyanais du même secteur, a connu un parcours similaire à Michel Chaya. « Je suis arrivé de Rachine (village proche de Zgortha) en Guyane, une première fois à 16 ans en 1970 pour six mois, et je suis revenu à cause de la guerre civile en 1980. J’ai été invité par un membre de ma famille, Chalita Raad, le père de Simon Raad. Mais j’ai encore deux frères au Liban. Chez nous, à Sinnamary et on trouve aussi beaucoup de gens qui ont des origines libanaises, comme la famille Madeleine. » Sur la situation actuelle au Liban, Antoine Darjani ose une comparaison intéressante : «Il y a au moins 1,5 million de réfugiés syriens pour une population de 4, 5 millions de personnes, c’est un miracle que le Liban puisse faire face. Vous imaginez la France avec 30 millions de réfugiés ? »
Mais les Guyanais d’origine libanaise qui retournent régulièrement au pays font figure d’exception « Moins d’une centaine d’entre eux parlent encore arabe », explique Raymond Abchee. « Et c’est surtout les Libanais arrivés après la guerre qui ont gardé le contact avec le Liban. Nous, la famille Abchee, faisons encore la navette avec la Guyane tous les ans ».

De Cayenne à Beyrouth, la saga Abchee

Loin de la torpeur cayennaise, Beyrouth semble saisie à la tombée du jour d’une agitation particulière, caractéristique de la fin du ramadan. Une foule joyeuse se presse dans les rues, les narguilés fument aux terrasses des cafés, notamment dans le centre de la ville, parfaitement rénové, qui ne laisse apparaître plus aucun stigmate de la violente guerre civile. Peut-être y a-t-il une urgence pour ces familles et ces flâneurs à profiter d’une certaine « douceur de vivre », alors que le souvenir de la guerre, qui a ravagé le pays entre 1975 et 1990, n’est pas complètement dissipé. C’est ici que nous avons rencontré quelques représentants d’un autre visage de l’émigration libanaise en Guyane, ceux qui sont revenus avec succès au Liban. Gaby et Albert Abchee nous reçoivent dans un restaurant du centre commercial Dora, situé aux portes de Beyrouth. Tous deux nés à Cayenne, ils représentent la dernière génération de la famille Abchee, partie d’Ehden en 1860. (NDLR. Nous avons croisé son témoignage avec Raymond Abchee, le père d’Albert qui vit à Cayenne.) « Joseph Abchee, mon arrière-grand-père, a rejoint son oncle en Guyane, en passant d’abord par Marseille comme tous les Libanais. À l’époque, les migrants montaient dans un bateau, sans trop savoir où ils allaient débarquer ! Ils voulaient juste aller aux Amériques. Il a eu 8 enfants, dont mon grand-père, Antoine, qui est né en 1907. Antoine Abchee est retourné au Liban et s’est marié à 17 ans. Ses trois premiers enfants sont nés à son retour à Fort-de-France et Cayenne, mais étant militaire, il a décidé de rejoindre la France libre en août 1941. Il a été envoyé à nouveau au Liban à Tripoli pour convaincre l’état-major français du Liban de rejoindre la France libre. Blessé de guerre lors d’une attaque de train en Palestine, il a été sauvé par les premières piqures de pénicilline. Il est revenu à la mort de son frère en Guyane pour s’occuper des affaires familiales. »
Après-guerre, l’activité de la famille en Guyane se diversifie et se développe considérablement. Boucherie, poisson, alimentaire, à laquelle viendra s’ajouter plus tard l’automobile, la fratrie se lance avec succès dans de multiples secteurs économiques. Mais au début des années 2000, des difficultés administratives et quelques déceptions vont la convaincre d’investir davantage au Liban, notamment dans un centre commercial et des franchises. Gaby Abchee, qui passe son bac à Cayenne, puis suit une formation d’ingénieur chimiste, se lance dans le business avec des franchises comme BHV, ou Galeries Lafayette qui l’emmènent aujourd’hui jusqu’à Dubaï. Les Abchee disent se sentir autant français, guyanais que libanais, mais ils apprécient désormais trop la vie libanaise pour revenir en Guyane.
Retour dans la vallée de Qabisha, en face du village de Bazhoun, de l’autre côté du profond canyon : Ehden. C’est le village de montagne dont est originaire la famille Abchee. Dans ce paysage escarpé, parmi les constructions récentes et un urbanisme un peu anarchique, un grand hôtel au style rétro classique se démarque. « Le Grand Hotel Abchee a été construit par mon grand-père en 1933 », explique Edmond Abchee dans un français approximatif aux fortes tonalités hispaniques. La soixantaine passée, il revient du Venezuela ou il possède notamment deux universités privées. Son oncle était la plume d’Hugo Chavez. Mais le vent a tourné, le régime de Nicolas Maduro le pousse à revenir au pays comme de nombreux autres libanais. « Mon grand-père s’appelait Sarkis Abchee, et il a vécu en Guyane entre 1890 et 1930, il était même appelé le roi syrien ! » Revenu au Liban avec ses 11 enfants au début du XXe siècle, auréolé de nombreuses récompenses de l’État français, Sarkis Abchee a construit cet hôtel de 64 chambres sur l’imposante maison de Youssef Bey Karam, le grand rebelle chrétien maronite, explique fièrement Edmond en me faisant visiter les immenses soubassements et des salles des bals abandonnées. La famille guyanaise Chaumette ferait elle aussi partie de la descendance de ce roi du commerce guyanais.
Selon Jabbour Abchee, le cousin libanais des branches Abchee guyanaise et vénézuélienne, et l’actuel maire de Zghorta, « Sarkis Abchee avait pour objectif d’inciter la famille à revenir au village ». Aujourd’hui, un siècle plus tard, son souhait est en voie de se réaliser. Les difficultés économiques en Amérique latine semblent en effet inverser la migration. « Mais le Liban est encore instable aujourd’hui, ni guerre ni paix, explique Raymond Abchee. Le chômage est énorme et l’économie est morte. Aujourd’hui, la nouvelle émigration libanaise se fait vers les pays arabes, Dubaï, le Qatar, et l’Arabie saoudite .»
Parmi les commerces les plus fameux du centre-ville de Cayenne, l’échoppe de la famille Laba se distingue pour son choix imbattable en matière de hamac. Rue Christophe Colomb, non loin du marché, vous pouvez y croiser Joseph Laba, dit Jojo, souvent entouré d’une ribambelle d’enfants de tous âges (il a 8 enfants). Lui aussi est un cousin de Simon Raad, et fait partie de cette grande diaspora familiale. Mais il possède des ancêtres des deux côtés de la vallée, dans les villages parfois rivaux d’Ehden et de Bahzoun. Jovial, toujours prêt à rendre service, il est lui aussi intarissable sur la généalogie ; il compare en riant les Libanais à des « Corses d’Amérique du Sud ». Mais comme ses cousins, il insiste sur son identité, « aussi guyanaise, libanaise que française ! »

Texte de Pierre-Olivier Jay
Photos de P-O Jay, Mirtho Linguet
Remerciements Archives familiales Abchee,
Gabriel & Raad.