L’exploitation forestière guyanaise s’est considérablement modernisée ces dernières années. Si elle est rentrée de plain-pied dans le XXIème siècle, elle est désormais confrontée à des choix cruciaux qui mettent son avenir en péril.
Alors, quitte ou double ?

Il fait encore nuit dans la forêt de la Mataroni, au sud de Régina. Les bûcherons quittent la base vie et montent sur leurs quads, direction le chantier d’abattage. Ils croiseront peut-être le jaguar ce matin, avant que le bruit des machines ne le fasse fuir un peu plus loin. Le soleil se lève et Jean-Baptiste, 26 ans, au volant de son skidder, un tracteur forestier articulé de 250 CV, traîne déjà en sous-bois une grume dans sa pince géante. Plus loin, Julien, 25 ans et originaire de Cayenne, écoute Eminem pour se réveiller, aux commandes de son abatteuse de 44 tonnes. Sa machine saisit un arbre de 30 m et l’abat en quelques secondes, comme on écarterait une branche en forêt… Ces techniques pourraient paraître dangereuses pour la forêt et notamment pour les sols forestiers, éminemment fragiles. Pourtant, ce sont là les nouveaux standards de l’exploitation forestière en Guyane et ils représentent certainement ce que l’on fait de mieux en la matière.
Filière méconnue, même par les Guyanais, l’exploitation forestière nourrit certains fantasmes. Fronts pionniers, exploitation à la Atilla où rien ne repousserait après coup, pollution excessive des cours d’eau, voici quelques-unes des idées reçues qui ont cours au sujet de l’exploitation de cette ressource naturelle renouvelable.

Une filière méconnue

Afin de tenter de leur tordre le coup, quelques rappels : la forêt exploitée durablement par l’homme en Guyane, c’est une bande de territoire de 2, 4 millions d’hectares, localisée à 30 km de la côte et s’étendant en moyenne jusqu’à 130 km à l’intérieur. Ce quart nord de la Guyane est géré par l’Office National des Forêts (l’ONF), présent en Guyane depuis 50 ans. Cet établissement public a pris soin de protéger les massifs forestiers les plus fragiles en y bannissant l’exploitation. Ainsi, les zones à forte biodiversité, les zones de sources et les zones humides sont classées en forêt de protection. Sur les 24 000 km de forêt gérée, seul 10 000 sont classés en séries de production. Et là encore, l’exploitation n’est pas possible partout. Elle est proscrite dans les secteurs les plus pentus et les bas-fonds humides.
« La forêt guyanaise compte 1 600 espèces d’arbres, contre 130 pour la forêt française » détaille Julien Panchout, directeur adjoint de l’ONF en Guyane. « Cette biodiversité exceptionnelle nous offre beaucoup d’espèces, mais en faible quantité. Sur 80 essences exploitées, trois représentent 75 % de la production, dont l’Angélique, qui représente actuellement plus de la moitié de la récolte. Car à la différence des autres essences, l’Angélique est présente partout et en quantité ».
Le mode d’exploitation qui a été retenu s’apparente à de la cueillette. La forêt n’est pas cultivée et le nombre d’arbres prélevés est limité à 5 hectares. Cette modération dans les prélèvements permet d’exploiter sans modifier la composition floristique de la forêt. Tous les 65 ans, les parcelles qui vont rentrer en exploitation sont parcourues par les équipes d’ouvriers prospecteurs de l’ONF. Les arbres en bon état et qui sont à maturité, ceux qui dépassent 55 cm de diamètre, sont désignés. C’est-à-dire qu’ils sont retenus pour l’exploitation. Ils sont marqués à l’aide d’une petite plaquette et référencés au GPS. Le chef d’équipe récolte l’ensemble des données sur ordinateur, ce qui permettra d’établir plus tard des cartes précises qui serviront à l’établissement du contrat de vente.
Afin de protéger les sols forestiers, souvent superficiels en Guyane et exposés à plus de 4 m de précipitation chaque année, une partie des travaux d’exploitation est suspendue pendant la saison des pluies. Après l’exploitation, la régénération est dite naturelle. C’est-à-dire que la forêt repousse toute seule, sans replantation. Ce mode de production est très léger à encadrer, ce qui le rend possible à mettre en œuvre au regard des superficies immenses que doit gérer l’ONF en Guyane.

Une charte garante du développement durable en forêt

L’ensemble des travaux forestiers fait l’objet depuis 2010 d’une charte d’exploitation forestière à faible impact. C’est ce document, concerté entre tous les acteurs de la filière, qui représente le socle de la certification forestière PEFC, obtenue pour l’ensemble de la forêt gérée guyanaise en 2012.
« Une des grandes évolutions mises en place avec la Charte forestière, c’est la planification dans l’espace et dans le temps », explique Julien Panchout. « Plus aucun exploitant forestier ne travaille sans GPS. Les bois peuvent ainsi être tracés jusqu’à la scierie. Et puis les conditions de travail ont aussi grandement été améliorées. Le personnel d’exploitation est désormais diplômé, les engins se sont modernisés et toutes ces pratiques sont au final moins impactantes pour la forêt et pour les sols. »
En volume, l’exploitation forestière en Guyane a représenté 85 000 m³ en 2015. Les contrats sont passés avec les entreprises de gré à gré. Le bois est vendu sur pied par l’ONF en moyenne à 22 € le m³ cette année. « Le marché de la Guyane française est trop peu développé pour des ventes aux enchères. Nous faisons une réunion en début d’année avec chaque acheteur de bois afin d’estimer les besoins de chacun, et nous proposons des parcelles en fonction. Pour donner de la lisibilité aux entreprises, nous souhaitons nous engager avec elles sur des plans d’approvisionnement pluriannuels ».
Qu’en est-il du point de vue des exploitants ? Aline Guth, gérante de SFA SDEG, entreprise de 40 salariés et leader de l’exploitation forestière en Guyane, répond à nos questions : « On a fait 40 000 m cette année », lâche-t-elle dans un souffle. Cette ancienne hôtesse de l’air d’origine guyanaise n’est pas peu fière de la réussite de son entreprise, qui ne comptait que 8 salariés en 2005 et encore 25 l’année dernière. « L’inventaire pied à pied mis en place par l’ONF il y a deux ans nous permet de présenter la liste des bois disponibles à nos clients. Ils choisissent cinq tiges à l’hectare et nous obtenons notre permis d’exploiter. L’ONF nous envoie alors un fond de carte avec les arbres géo référencés et les tracés des pistes principales, ce qui va nous permettre de planifier notre exploitation. C’est alors à nous de définir nos itinéraires d’exploitation et c’est une étape clé. Il ne faut pas se louper. » Le tracé des chemins d’exploitation, appelés cloisonnements, va en effet conditionner la rentabilité de l’activité à travers le temps passé et le gasoil consommé, ainsi que les impacts sur le sol et les peuplements forestiers.
Une fois les tracés réalisés sur carte, un broyeur à végétaux sur chenilles va dégager ces cloisonnements afin d’ouvrir le sous-bois. Les végétaux ainsi broyés vont former sur le chemin un tapis de débris de plusieurs dizaines de centimètres appelé “mulch” et qui protégera le sol durant toute l’exploitation.

 

Des arbres géolocalisés

Puis c’est au tour des bûcherons d’intervenir. Ils retrouvent les arbres grâce à leur GPS et commencent par s’assurer que les arbres ne sont pas pourris à cœur. Ils réalisent alors une charnière qui sera la dernière partie qui retiendra l’arbre à sa souche. À l’aide de leur tronçonneuse, ils libèrent progressivement les contraintes physiques de ces arbres qui ont poussé seuls, sans aucun soin sylvicole. Leur tronc est souvent vrillé et ses torsions seront en partie libérées à l’abattage. Il convient donc d’être prudent, car un tronc peut éclater en tombant, ce qui est très dangereux. Kanavani, 45 ans, raconte : « Parfois quand tu abats un arbre, il peut faire demi-tour au dernier moment. Tu coupes ta charnière, un coup de vent et il part du mauvais côté ! Il faut être très prudent. »
Il faut une demi-heure à un binôme de bûcherons pour abattre un arbre. Ils en abattent entre 17 et 20 par jour. Ils travaillent toute l’année, même en saison des pluies, où le travail est moins rapide et plus dangereux. Kanavani donne son avis : « Les machines ont amélioré nos conditions de travail. On arrive en forêt après le passage du broyeur. C’est plus facile. »
Une fois les arbres abattus, c’est au tour de l’abatteuse de rentrer en action. Elle va remonter les cloisonnements en abattant les arbres qui empêcheraient le passage des skidders et la sortie des grumes. Arnaud 25 ans, technicien forestier déclare : « L’abbateuse est précise et maniable. Elle va zigzaguer entre les gros arbres, remonter jusqu’aux grumes et les débusquer. C’est-à-dire les disposer en bord de cloisonnement de façon à ce que le skidder puisse s’en saisir facilement. »
Une fois débusquées, les grumes seront débardées : elles seront traînées à la pince ou au câble par les skidders jusqu’au parc à grumes. Là, elles seront cubées, marquées puis mises en pilles en attendant le passage du grumier forestier qui les emportera vers un second parc à grumes, le parc de rupture, implanté en bord de piste ONF et accessible en théorie toute l’année pour les grumiers routiers.
Aline Guth l’atteste, « Nous inscrivons notre entreprise dans une véritable démarche de développement durable. Chez nous c’est l’Homme, l’environnement et l’économie et dans cet ordre là. C’est ça la vraie vie ». Sur la base de vie de la Mataroni, là où l’entreprise exploite actuellement, le personnel est enthousiaste, malgré la fatigue générée par plus de trois mois de saison intense. Anthony, 23 ans, opérateur sur skidder, descend de sa cabine climatisée pour répondre à nos questions : « On a fait une belle saison, on a eu des sols secs. C’est vrai que l’on fait de grosses journées et que parfois c’est galère. Faire un pneu, un flexible hydraulique ou avoir une alarme qui sonne, il faut savoir réagir et anticiper, afin d’éviter d’immobiliser trop longtemps la machine. On est jeune (ndlr : la moyenne d’âge est de 26 ans dans l’entreprise), on se remet en question fréquemment. Ça n’arrête pas d’évoluer. Il n’y a pas de place pour la routine. Et puis on vient de partout. Ça nous enrichit. Les saisonniers qui viennent des quatre coins de la France, ou les gars qui sont d’ici, du Brésil ou du Suriname et qui sont là à l’année. J’aime bien notre capacité à jouer collectif. Même quand on est fatigués, on est là les uns pour les autres. En forêt, il faut avoir l’esprit d’équipe. Sur chaque tâche, on pense toujours à celui qui va passer derrière. »
Aline Guth déclare : « Nous n’avons pas de problème à trouver des ouvriers. Mais nous avons besoin de cadres moyens, des BTS par exemple. La Guyane doit se doter d’une véritable école sylvicole pour proposer des métiers à nos jeunes. Ils vont jouer à récolter dans des machines ultra sophistiquées. L’année prochaine d’ailleurs, je leur mets les cartes en 3D dans les machines ! » Et Aline de revenir sur un problème crucial : « C’est nous qui supportons la trésorerie pour la constitution des stocks sur les parcs de rupture et l’approvisionnement de la filière en saison des pluies. Sans les aides de la BPI à la trésorerie et à l’investissement, nous n’aurions pas pu continuer. »

 

Plus de 2 m³ de bois pour 1 m³ de planches

Sorties de la forêt, les grumes arrivent à la scierie et basculent dans une chaîne industrielle. Elles sont cubées une nouvelle fois, débitées en billons de 6 m, puis écorcées et le sciage commence. La scieuse de tête va débiter les billons en long en fonction des commandes du moment. Ces grosses planches vont être affinées à la déligneuse. Une sélection qualité est effectuée à la main en sortie de cette machine par le trimmeur. Les bois qui ne sont pas déclassés partent alors sur un tapis qui les range automatiquement dans un très long classeur métallique, selon leurs tailles et leur gabarit. Quand un casier est plein, l’empileuse automatique conditionne les paquets qui rejoindront le parc à bois en attente de la livraison au client. Tout ça est très rapide et s’enchaîne non-stop de 6 h à 22 h. Grégory Nicolet, Directeur de BSG, la scierie de Cacao : « En volume, on a reçu 20 000 m³ de bois l’année dernière, et on a produit 8 000 m³ de sciage. Notre rendement matière était donc de 40 %. Mais il baissera encore cette année. Beaucoup de 1er choix partent à la casse, parce que nous ne savons pas les valoriser. 23 % des grumes qui arrivent en scierie sont creuses, beaucoup de bois sont trop petits, ce qui est une conséquence du mode de production en forêt naturelle, où le relief est difficile et les sols sont mauvais. Ça génère beaucoup de défauts sur les arbres et donc beaucoup de déchets en scierie. Mais on prend ce que la forêt nous donne, c’est elle qui décide ! Et ça ne va pas bien de pair avec un outil industriel… Jusqu’à il y a quelques années, la Guyane pouvait faire avec. Mais demain avec 400 000 habitants, ça ne marchera plus du tout ! Donc soit on ne bouge pas et on est mort face à l’export, soit on change de paradigme. On a tout misé sur la forêt primaire. Pour moi, c’était une erreur. Nous avons avec l’ONF un gestionnaire très précautionneux et c’est très bien, mais il n’a certainement pas fait assez en matière sylvicole. Et désormais, on va devoir passer par des plantations plurispécifiques, de la réelle sylviculture. Car le coût du transport ne sera pas supportable si on continue à s’enfoncer plus loin en forêt. Notre volonté, au contraire, c’est de descendre nos prix. Il nous faut répondre à nos marchés avec des produits et des prix concurrentiels. »
Isabelle Bonjour, responsable de la Maison de la Forêt et des Bois de Guyane (CCI Guyane) va dans le même sens : « Nous savons aujourd’hui que nous sommes trop cher. Pour abaisser ses coûts et améliorer la rentabilité, il faut que la filière augmente son rendement matière. Les bois de 1er et de 2ème choix sont écoulés facilement, mais pas les 3ème choix. Alors que nous pourrions les valoriser en bois massif abouté ou bois massif reconstitué. Ce qui nous serait très utile en charpente par exemple pour remplacer le Gonfolo, qui est peu présent dans les zones actuellement en exploitation. » Et de poursuivre : « La filière pèse 76 M€ de chiffre d’affaires par an et emploie directement 830 personnes. Mais elle est beaucoup trop liée à la commande publique, qui représente 70 % de la commande locale. Du coup nous constatons que les productions sont fonction de la disponibilité des fonds publics, avec des cycles de 7 ans alignés sur le plein emploi des fonds européens. Actuellement, la Guyane est entre deux programmations européennes et les fonds ne sont pas disponibles. Le marché local est donc en panne et l’excédent de production a été transféré vers l’export (ndlr : 2, 5 M d’€ par an en moyenne), principalement en Martinique et en Guadeloupe. Demain, si nous voulons conserver nos marchés à l’export, nous allons devoir augmenter nos quantités produites, car l’export c’est un marché qui demande de la fidélité. » Et qu’en est-il du marché français ? : « La France c’est tout petit : 128 000 € de chiffre d’affaires à l’export en 2014 ! Mais nous pourrions faire beaucoup mieux, en proposant des produits techniques comme du deck naturellement imputrescible par exemple. Certaines grandes enseignes s’intéressent déjà à la Guyane, qui serait facilement en capacité de proposer des produits français et certifiés en gestion forestière durable, à la différence de beaucoup des bois tropicaux. »

Un avenir prometteur

Isabelle revient sur l’avenir de la filière bois : « On ne peut pas durer en végétant. La pérennité de la filière va être mise à mal si on n’augmente pas les volumes extraits, transformés et valorisés de façon conséquente. Nous avons un objectif à 10 ans qui est de tripler les volumes, en arrivant à 210 000 m³ de bois extraits en forêt. Et la forêt nous l’offre aisément, tout en continuant à l’exploiter de façon durable. À court terme, il va falloir augmenter les surfaces en exploitation et augmenter l’utilisation de notre outil de transformation. Les scieries sont sous-exploitées. Les investissements sont mal rentabilisés ; il faudrait passer en 2 huit, comme ça se fait en France. Enfin, on va aussi utiliser la synergie bois d’œuvre/bois énergie, afin de mutualiser les coûts de l’exploitation et notamment les constructions de pistes. Le bois qui sera brulé en turbine sera issu des éclaircies en forêt, des dégâts d’exploitation et des ouvertures de pistes. Le rendement matière en scierie sera optimisé puisque les chutes de sciages seront valorisées en bois énergie. Et Isabelle Bonjour de conclure : “Notre stratégie à 10 ans s’appuie sur la création de pôles de transformation, composés d’un exploitant forestier, une scierie et une centrale à biomasse. 5 pôles se dessinent aisément sur le territoire : St Georges, Cacao, Montsinnery, Kourou et St Laurent. »
Grégory Nicolet est lui aussi confiant : « Avec la chute du rendement matière, la rentabilité a en pris un coup. Si notre projet biomasse de 5 MW n’était pas sur les rails, on ne continuerait pas. Mais je reste très optimiste pour notre métier. La biomasse va sortir, nous sommes en capacité de lancer de la plantation et nos marchés sont porteurs. »
Aline Guth de son côté mise sur un changement de pratiques : « Il nous faut du foncier pour lancer une expérimentation sylvicole. Nous travaillons avec le CIRAD et l’ONF et nous avons déjà identifié cinq essences que nous pourrions cultiver en mélange, après un premier cycle d’implantation de légumineuses à croissance rapide, qui protégerait les sols et apporterait de l’ombre aux jeunes plants. »
Julien Panchout l’assure : « Aujourd’hui l’ONF perd de l’argent sur chaque m³ vendu, mais le développement de la filière était à ce prix. Demain, avec la synergie bois d’œuvre/bois énergie, nous devrions enfin être à l’équilibre. »

Texte de Christian Roudgé
Photos Marin Talbot, Xavier Remongin, François Sechet Pierre-Olivier Jay