Le « village Saamaka » est né en 1967 dans la ville nouvelle de Kourou, en marge du projet urbain de la première cité spatiale française et européenne. Habitat spontané tout juste encadré par les autorités du CNES et de la ville à l’époque, il s’est très vite dégradé pour devenir un bidonville emblématique des écarts de richesse et de la ségrégation socio-spatiale à l’œuvre dans la commune. Il faut attendre les années 90 pour qu’il fasse l’objet d’une opération de RHI (résorption de l’habitat insalubre) en voie d’achèvement aujourd’hui .

Au service de la modernisation

Le « village Saamaka » tient son nom des premiers ouvriers venus travailler sur les chantiers de la base spatiale à la fin des années 60. Les recruteurs du tout jeune Centre national des études spatiales (CNES), avide d’une main d’œuvre qualifiée quasi inexistante en Guyane pour assurer la construction du centre technique et de la ville nouvelle, avaient remarqué leur travail sur le chantier du barrage hydro-électrique d’Afubaka-Brokopondo au Suriname. L’anthropologue Richard Price raconte ainsi qu’« à la fin des années 60, alors que nous vivions sur les bords du fleuve Suriname, loin dans l’intérieur, une bonne moitié de la population masculine des villages qui nous environnaient était partie à Kourou, sur le site du futur centre spatial, gagner de quoi acheter les biens qu’ils rapportaient ensuite au village, au bout d’environ deux ans de travail salarié ». Le CNES, en s’appuyant sur l’Office national de l’immigration (ONI), organise le recrutement sous contrat de quelques 345 bushinenge dont la grande majorité sont d’origine saamaka. Les contrats de travail sont à durée déterminée afin d’éviter la sédentarisation des ouvriers à l’issue de la fin des chantiers et la formation de bidonvilles autour de la ville, comme à Brasília 10 ans plus tôt. De même, aucun regroupement familial n’est permis ou encouragé pour les ouvriers alors qu’ils construisent une ville entière destinée à accueillir la future population de la ville nouvelle de Kourou.

Un immense chantier

En 1965, à l’arrivée du CNES, la commune compte alors quelques 600 habitants, concentrés principalement dans le bourg de Kourou, mais aussi dans des hameaux de savane comme Paracou, Karouabo, Guatémala, Anse ou Matiti. La population est composée essentiellement de pêcheurs, mais qui pratiquent également une agriculture de subsistance, notamment dans les abattis qui bordent le chemin de l’Anse. L’implantation du Centre spatial guyanais (CSG) bouleverse le charmant petit village de pêcheurs et de villégiature des rares écoliers guyanais lors des grandes vacances dans une colonie. Une colonie non plus pénitentiaire, mais tout de même logée dans les locaux de l’ancien pénitencier des Roches, sur la pointe du même nom, un lieu de mémoire aujourd’hui transformé en hôtel de luxe. Le village devient un immense chantier pour accueillir une ville-nouvelle dimensionnée pour 6 000 puis 12 000 habitants. En quelques années à peine, on y construit une ville entière, avec ses logements et équipements, ses commerces, un pont sur le Kourou, une centrale électrique, une station de pompage d’eau potable et même un centre religieux œcuménique. En marge de cette formidable aventure urbanistique, les ouvriers de chantiers bushinenge s’établissent dans des constructions provisoires que la sociologue Marie-José Jolivet découvre lors de ses études de terrain, entre 1968 et 1972 : « Le village des Noirs Réfugiés [marrons]. Bien caché derrière le stade et les terrains vagues qui séparent la cité des relogés du vieux bourg, ce village a été construit par les Saamakas et les Boni (Autre nom des Aluku, NDLR), autour d’un point d’eau qu’on leur a aménagé et à l’aide de matériaux de récupération (planche, poteaux) qui leur ont été « généreusement » fournis. Ce village est en fait formé de deux parties distinctes, de part et d’autre du point d’eau : les Saamaka et les Boni ne se mêlent pas. Dans l’ensemble, c’est un alignement de cases rudimentaires, qui, loin de ressembler aux coquets villages du Maroni, n’est qu’un lamentable bidonville, et ce, malgré l’indéniable effort de décoration tenté par ses habitants » Dans les années 70, Richard Price estime que « plusieurs milliers d’hommes s’y trouvaient entassés dans des bicoques sur pilotis construites à la va-vite, sans sanitaires ni commodités d’aucune sorte. »
L’avis de la Société immobilière de Kourou (SIMKO) – société d’économie mixte créée en 1967 pour aménager la ville et loger les personnels de la base spatiale – est légèrement différent : « Le village Saramaca, construit initialement pour abriter 600 personnes, a été installé sur une langue de sable naturellement exondée, au milieu de la zone de la Dépression des Roches. Il ne s’agit donc pas d’un bidonville spontané, mais d’une cité de chantier temporaire, qui aurait dû être démolie et qui sera bidonvillisée par la suite. »
Si l’on reprend les propos de Yves Dejean, à l’origine de la ville nouvelle de Kourou, « (…) les ouvriers d’origine surinamaise s’installent de façon spontanée au village saamacca. Ce qu’il faut savoir c’est que ces ouvriers étaient très qualifiés puisque la plupart avaient travaillé sur le chantier du barrage au Suriname. » Des propos corroborés par le directeur du CSG de l’époque, Yves Sillard, qui avouait avoir découvert le village saamaka lors d’un survol aérien des chantiers de construction. Le géographe Pierre-Marie Decoudras, qui consacre une thèse à la genèse de la ville, qualifie quant à lui les villages kali’na (Amérindiens) et saamaka « d’impondérables » en précisant que « ce terme est justifié à [ses] yeux, car ils constituent les seuls éléments d’urbanisme qui n’aient pas été prévus et planifiés. Ils représentent à l’heure actuelle une gêne pour le CSG »

Des cases rudimentaires aux portes de la ville-nouvelle

Le premier village saamaka est donc d’abord un quartier d’habitat spontané situé en marge du vieux bourg créole que les autorités du CNES transfèrent, dès 1967, sur un terrain viabilisé équipé de 4 bornes fontaines et de
2 lavoirs. On y lotit 295 parcelles de 50 m2 sur lesquelles on construit autant de logements, 200 pour les Saamaca, 15 pour les Aluku et 30 pour les Ndyuka (appelés Boschs à l’époque). D’après une enquête de gendarmerie, y sont logés quelques 233 ouvriers de chantiers, 60 femmes et 76 enfants en 1970, dans des carbets en bois situés derrière la ville nouvelle, à proximité de la cité du Stade où sont relogés les expropriés. Le « village » est bien à l’écart du reste de la cité, masqué par les pépinières de Kourou (premières cultures hydroponiques de Guyane). On y accède en voiture, après avoir escaladé le trottoir, par un chemin de terre, qui, comme les autres voiries du village, non viabilisé ni goudronné, est noyé sous les eaux en saison des pluies. Dès 1971, le géographe note que « ce village [dont le] caractère provisoire domine et […] donne un aspect « bidonville » peu compatible avec les activités modernes du nouveau Kourou […] représente la mise à l’écart d’une population moins fortunée et peu stable […] dont l’intégration définitive à l’unité urbaine poserait trop de problèmes sociaux et sanitaires»
Tandis que la ville se développe jusqu’à la fin des années 80, selon le rythme de mise en œuvre des programmes spatiaux, qui donnent par ailleurs leurs noms aux premiers quartiers de la ville (Véronique, Diamant, Eldo, Europe pour Europa), le village Saamaca accueille de plus en plus d’habitants et se dégrade encore tout en restant enclavé. A la faveur du regroupement familial, des nouveaux grands chantiers de construction qui fleurissent partout en Guyane puis de l’afflux migratoire entraîné par la Guerre civile du Suriname, le village s’agrandit et abrite un nombre désormais croissant de femmes et d’enfants. En 1985, lors des chantiers de l’Ensemble de lancement Ariane (ELA2), le directeur du CSG, Marius Lefèvre, fait visiter Kourou au bras droit du président François Mitterrand, venu assister au lancement de Vol 15. Celui-ci l’amène devant un dortoir loué par un particulier à des ouvriers brésiliens où plus d’une dizaine d’entre eux dorment sur une quinzaine de m2. L’information remontera au président qui aura cette phrase désormais célèbre et révélatrice des enjeux de développement présents à Kourou : « On tire des fusées sur toits de bidonvilles »

Un bidonville intégré au reste de la ville à partir des années 90

En 1987, 20 ans après sa naissance, le village est effectivement devenu un immense bidonville qui compte plus de 2 500 habitants. L’État, le CNES et la commune de Kourou prennent enfin conscience de la nécessité de mettre un terme au développement de bidonvilles et d’habitats spontanés, particulièrement au Village saamaca et dans le bourg originel de Kourou (bidonville Maryse Bastier, bidonville Azor etc…). En 1994, c’est le début de la RHI du village Saramaca, programme de Résorption de l’habitat insalubre qui s’intègre au Projet urbain de Kourou (PUK), premier véritable schéma directeur débouchant sur une refonte de l’urbanisme de la commune. En 1998, on compte 2 800 habitants au village, soit près de 16 % de la population de la ville.
La SIMKO et la commune s’appuient alors sur les chefs coutumiers des trois groupes bushinenge présents au village pour lancer une vaste opération de transformation d’un quartier qui n’est toujours pas terminée. Le capitaine Adaïsso N’Gwete pour les Saamaka, le capitaine Bruno Apouyou pour les Aluku et le capitaine Paul Afuya Kago pour les Ndyuka sont ainsi les relais du programme de RHI. Les familles en situation régulière sont relogées dans des logements de qualité comparable à ceux des autres quartiers, afin d’éviter la création de ghetto. Le chef coutumier aluku et adjoint au maire Bruno Apouyou confie au quotidien France-Guyane que « sans le vouloir, la RHI a stoppé l’immigration dans le village. »
Pour favoriser l’intégration du quartier à la ville, on construit des équipements de voierie. Le PUK prévoit la réalisation d’un boulevard urbain qui reliera le bourg de Kourou à la Pointe des Roches via le Village saamaca, insérant celui-ci dans la trame urbaine. Baptisé boulevard Bellony, il ne sera ouvert qu’en 2011.
Les nouveaux logements et l’ensemble du quartier, grâce à un aménagement concerté avec les habitants, les autorités coutumières et appuyé sur une étude d’anthropologie urbaine respectent ainsi l’identité des populations (regroupement par ethnie et par lignage) et proposent des choix en matière de logement et en matière de localisation (au village ou hors village, en accession ou en location). D’après l’architecte Franck Brasselet, dont ce fut le premier projet en Guyane, « le résultat est très loin des projets de départ, pour des questions de coût et de temps, ils ont préféré opté pour les projets de première catégorie, très éloignés des ambitions affichées dans le domaine d’un logement adapté au relativisme culturel. Le discours est là mais pas le bâtiment ». Mais la Simko rappelle que « il est apparu que le produit le plus approprié était l’accession à des logements évolutifs sociaux, avec transfert de propriété différé et apport des accédants sous forme de participation aux travaux ou auto-construction encadrée […] 15 logements prototypes différents ont été réalisés afin de vérifier que les produits proposés correspondaient bien aux attentes de la population. Les critiques ont été prises en compte et certains produits ont même été abandonnés » Ce sont les habitants eux-mêmes qui rejettent les constructions « écologiques » tout en bois qui leur sont alors proposées.
Les interventions sur le bâti sont accompagnées par des actions de politique de la ville sur l’animation, l’emploi, les chantiers-écoles, la scolarisation, la santé, la culture, la lutte contre la délinquance. Différentes associations voient le jour pour prendre en charge ces actions, dont notamment Libi Na Wan (Vivre ensemble), créée en 1994, ou Papakay, devenue aujourd’hui une régie de quartier employant plusieurs dizaines de jeunes en insertion. Libi Na Wan est avec Mama Bobi, située à Saint-Laurent du Maroni, l’association qui promeut le mieux les cultures bushinenge sur le territoire, avec plusieurs publications à son actif. Au village, elle gère des ateliers-écoles spécialisés dans la sculpture ou la peinture sur bois, permettant à la fois de transmettre les savoirs et savoir-faire traditionnels et d’assurer le développement et la commercialisation de l’artisanat bushinenge. Bon nombre d’artiste-artisans aujourd’hui reconnus, comme Franky Amete ou Eddy Paillé, sont passés par ces ateliers. Aujourd’hui, la démarche se poursuit par la construction le long du boulevard Bellony d’un « Carbet des Arts Bushinenge », dont le grand bâtiment en bois domine désormais le village.
19 ans et 23 millions d’euros dépensés plus tard, il ne reste plus que quelques logements à terminer et quelques familles de la cité d’accueil, construite à l’occasion de l’incendie de 2006, à reloger ailleurs dans la ville. Si le village saamaka a peut-être perdu son charme d’antan – selon certains observateurs nostalgiques de l’esprit convivial et festif que l’on y trouvait toujours, mais qui n’y résidaient pas –, il est devenu aujourd’hui un quartier d’habitat social modéré enfin relié au reste de la ville. Depuis l’incendie de 2006, si la RHI s’est accélérée, le quartier reste néanmoins, comme le reste de la ville, soumis à de graves problématiques sociales liées à l’emploi et la délinquance, que ne peuvent masquer la seule réhabilitation du bâti .

Texte de David Redon
Photos de Katia Clamaran
Tembe de Eddy Paye , Franky Amete