Dans les cinq communes du Parc amazonien, près d’un habitant sur trois a moins de 15 ans. Les parcours sont évidemment multiples : collégiens arrachés précocement à leurs familles au nom de l’obligation de scolarité, mineurs qui doivent jongler avec la coutume, les activités familiales et le marché du travail. 

« Il y a des sacrés parcours chez les enfants de l’intérieur. Il y en a qui ont un destin hors du commun et qui restent liés à leur terre. Il y a aussi une jeunesse laissée pour compte, et qui, pour avoir une formation doit s’extraire de ces espaces isolés » raconte Sandy, une enseignante. “ La jeunesse ” n’est pas qu’une tranche d’âge en Guyane, c’est une invocation constante au redressement, une gageure en l’“ avenir ”. Dans les cinq communes du Parc amazonien, ils sont 10 000 à être âgés de moins de 15 ans, soit près d’un habitant sur trois. Sur leurs épaules frêles, les aînés chargent ce qu’eux-mêmes et leurs contemporains ont en partie raté : refuser l’acculturation, exiger le respect “ de l’apprentissage de la vie” en famille, être considéré et discuter les lois.
À cinq et trois ans, les enfants du village Roger à Trois-Sauts ne s’en soucient pas encore. Espiègles et débordant de bonheur, ils plongent sans relâche dans l’eau écumeuse de l’itu wasu (le grand saut ou Trois Sauts). En ce mardi de rentrée scolaire, il n’y a pas cours car les enseignants ne sont pas encore arrivés. Les vacances de Pâques s’étirent car aucune pirogue n’a ramené les professeurs partis sur le littoral, à deux jours de navigation. La conjugaison à l’indicatif du verbe “ râper ”, épinglée au tableau, attend on heure, tout comme l’abécédaire : « M comme maïs, U comme urubu, J comme jaguar… » Si l’école est à l’arrêt, le village déborde d’activités : les enfants grimpent dans les arbres pour ramasser des anones, les jeunes hommes s’occupent à la vannerie. Courbées et ceintes de mètres de tissus aux motifs de l’Afrique de l’Ouest, les jeunes filles s’affairent à façonner la galette de manioc sur le feu ou à transporter de pesantes charges de ce tubercule.
Sur le Maroni, les eaux sont bordées d’autant de bonnes ondes : les jeunes hommes, par exemple, manient avec une grande dextérité et un vrai courage la navigation malgré le tumulte des flots.
En ce début de mai 2017, le chef coutumier “ par intérim ” de Boniville, Simonet Doudou, se remémore, les yeux mouillés de fierté, le déroulement du puu baaka (levée de deuil) trois semaines plus tôt. « Ils étaient là les jeunes ! Je ne m’attendais pas à en voir autant, à ce qu’ils participent comme ça, notamment au niveau musical. Ils étaient là pour faire les préparatifs avant le jour J. Cette jeunesse, je la vois d’un bon œil. Mais il y a du travail à faire sur la transmission des savoirs et c’est à nous, les vieux, de les y rapprocher car ils vivent dans le modernisme. » En ce qui concerne la passation des connaissances magico-religieuses, telles que les obias, « c’est une autre forme de transmission. Ça ne disparaît pas, même si il n’y a plus autant de remèdes maintenant », exprime M. Doudou.
Modernisme et conscience collective se conjuguent parfois autrement qu’au conditionnel. Agnès et Franck, la vingtaine, sont frères et sœurs et le démontrent. Nés au Suriname sur le Tapanahony, un affluent du Maroni, et détenteurs d’un titre de séjour français, ils mènent parfaitement leur barque. Sous les eaux de mai, Franck encadre plusieurs équipes d’électriciens sur des chantiers communaux et du Parc amazonien dans les villages amérindiens du Haut-Maroni. Sa cadette vient d’être intégrée comme médiatrice énergie au sein d’une association pour préparer l’arrivée de l’électrification.

Carences des acteurs de l’éducation

Chaque année d’étude ou emploi décroché traduit beaucoup d’efforts déployés face aux défaillances des institutions dans tous les domaines et aussi parfois au veto des parents. L’école obligatoire, souvent distante à plusieurs heures de transport des foyers, a ceci de désastreux qu’elle prive les enfants de « l’apprentissage de la vie » en famille et ne leur présente à la place qu’un enseignement en décalage, qui effraye les parents et qui reste fermé aux langues maternelles. En 2017, aucun lycée n’était encore construit dans cette moitié du territoire guyanais, ce qui entraîne un exode partiel et contraint des adolescents. L’éloignement des collèges oblige de nombreux enfants à quitter dès dix ans leur noyau familial, et à ne le retrouver, pour une bonne partie d’entre eux, qu’à deux reprises au cours de l’année scolaire : à Nöel et à Pâques. Au grand dam des plus lucides et concernés, à l’image du territoire national, l’école en Guyane est avant tout un outil de sélection, et trop rarement un vecteur d’émancipation, une porte pour la participation aux choix de société. « C’est important pour les enfants d’aller à l’école, pour apprendre à parler le français, le portugais, le créole, pour remplir les papiers » rappelle l’un des chefs du village Roger à Trois-Sauts, Thomas Palassissi.
Dans un tel contexte, les décrochages scolaires et les déceptions sont massifs et les formations dites de réinsertion, une autre option. À ce titre, plusieurs institutions, comme le Parc amazonien, interviennent « pour apporter des dispositifs d’appui et de formation… Tous ces dispositifs publics qui existent sur le littoral, mais qui sont mal projetés sur l’intérieur, physiquement, linguistiquement et en termes d’adaptation », explique le directeur du Parc amazonien, Gilles Kleitz.
Justement, Alban a 22 ans et est le fils du capitaine Palassissi. « Je ne veux pas rester ici à ne rien faire », explique-t-il assis sous le toit d’un carbet du village. « Je ne sais pas trop ce que je veux faire dans la vie. Je voulais travailler dans le domaine du secrétariat. » Ancien élève au lycée Elie-Castor à Kourou, il a brutalement arrêté sa scolarité en cours d’année, car « [s]es parents ne pouvaient pas payer » l’hébergement et le transport. Malgré tout, Alban a rebondi avec succès grâce au RSMA (régiment du service militaire adapté) qui semble réussir de plus en plus là où l’Éducation nationale échoue. En six mois, « j’ai appris la charpenterie, la menuiserie, l’électricité. Je veux développer Trois Sauts ».
« Quand ils partent au collège, les jeunes ont comme un poids sur leurs épaules : celui de devoir réussir. Quand ils ne peuvent pas réussir, ils sont déçus par eux-mêmes et ont à subir le regard des autres », témoigne un professeur qui intervient sur l’ensemble du territoire.
À Saül, comme dans les autres communes, les merveilles et les difficultés jalonnent aussi la croissance. « Mon premier sentiment, c’est qu’il n’y a pas grand-chose qui attire les jeunes à Saül et pas non plus beaucoup d’activités qui les incitent à rester, partage Euridice Samuel, vice-présidente du Comité de vie locale au Parc amazonien et l’un des cent habitants de Saül. Les seuls qui restent sont ceux dont les parents y vivent et ceux qui aiment la commune et pas vraiment le littoral. »
La bourgade, que l’on définit souvent comme le cœur géographique de la Guyane, est rythmée la semaine par les gazouillis de la vingtaine d’enfants de l’école communale. Les adolescents qui ne souhaitent pas partir à Cayenne, au collège, optent pour les cours par correspondance. Cindy a fait le choix de rester dans son village. Après avoir suivi des cours par voie postale du CP à la seconde, la jeune femme de 25 ans a réussi à décrocher un poste d’employée communale, qu’elle cumule avec la gestion d’une parcelle agricole de 15 hectares. « Il est assez difficile de construire un avenir sûr à Saül, en raison de l’isolement et du très petit nombre de places de travail disponibles. Avoir grandi à Saül m’a forgé un caractère fort, indépendant, et débrouillard. Et malgré les difficultés d’y vivre, c’est aussi un superbe endroit pour avoir une vie saine et sans crainte. » Pour Madame Samuel, « la  génération internet n’est pas trop intéressée par les communes isolées, mais plutôt par ce qui va à la vitesse grand V. Les salles de bal ça ne les intéresse plus, pas plus que de vivre comme nous on aime, avec le calme et la forêt. »
Gwendoline est une Aluku de 25 ans. Mère depuis un an elle est, comme de nombreux jeunes adultes, animée d’un devoir de solidarité avec les plus jeunes. Après avoir travaillé pendant deux ans comme chargée de communication à la mairie de Maripa-Soula, elle a repris ses études universitaires. « Quand je vois le nombre de jeunes qui quittent l’école, je me dis que je pourrais être enseignante d’anglais à Maripa-Soula pour les aider. Par mon expérience, et parce que je parle l’aluku, je peux encourager d’autres jeunes à enseigner. Jusqu’au collège il y a plein d’élèves qui ne parlent pas le français. Comment peut-on avoir plus de réussite, plus d’épanouissement, si à la base on ne comprend pas bien le français ? » D’autant que les enseignants ont parfois « beaucoup de mal à comprendre les élèves » car ils ne parlent pas la langue régionale. « C’est à nous de prendre en main l’éducation de nos jeunes. Beaucoup le font déjà, mais il faudrait qu’il y en ait encore plus, pour montrer qu’ils réussissent », appelle de ses vœux Gwendoline.
Comme de nombreux anciens, André Cognat, fondateur du village d’Antecume Pata, est soucieux. « Ça devient de plus en plus compliqué avec les jeunes, avec l’apparition de violences contre soi-même. Il y a de beaux exemples, comme sur l’Oyapock (Camopi), où ils utilisent des moyens modernes, le chant, pour expliquer leurs problèmes, c’est super. Mais on aimerait que la tendance s’inverse. »
« Face aux mutations socioculturelles, il faut réinventer les modes de transmission, ancrés auparavant dans l’oralité et l’observation-mimétisme. Ceux-ci peuvent s’appuyer sur des outils adaptés aux nouvelles générations, comme par exemple la captation vidéo », exprime Bertrand Goguillon, chef du service Patrimoines naturels et culturels au Parc amazonien.
À la question : « Que représente pour vous le Parc amazonien ? », certains interlocuteurs n’ont pas grande inspiration. « On sait juste qu’ils sont sur le territoire pour observer et pour limiter les clandestins de passer ; et pour mettre des lois », exprime Brandon, lycéen de Camopi. « Ils ne protègent pas les animaux aussi ? » hasarde sa camarade Épiphanie. Marius, originaire du village Lipo Lipo, bondit : « Le Parc amazonien ça a changé des choses pour moi car j’ai été volontaire service civique. J’ai suivi une formation pour l’éducation au développement durable. J’ai fait des animations dans les écoles pendant huit mois, c’était bien », explique-t-il face à une vue imprenable sur les deux gardiens de Zidok : le fromager, haut de  «31 mètres » selon l’ancien 1er adjoint de la commune, Laurent Yawalou, et le kwata kaman (le “  lit du kwata ” – Parkia pendula), qui s’étale massivement.

Texte de Marion Briswalter
Photos Jody Amiet, P-O Jay