C’est l’un des hauts-lieux du tourisme du département. Plus vaste zone humide française, la réserve naturelle de Kaw-Roura attire à elle toutes les convoitises, les curiosités, les amours passionnées. Les volatiles s’y ébattent avec joie, les humains ont parfois tendance à se voler dans les plumes.

A l’aube claire ou lorsque l’obscurité infuse le ciel rosé, le lac Pali se transforme. Sous le soleil irradiant d’un zénith sans nuage, la vie se réfugie entre les herbes humides des savanes flottantes ou à l’ombre d’une ébène. Là, à l’aplomb, la montagne semble imprenable, dominant forêts et mangroves.
Destination délicieuse, les marais de Kaw-Roura (situés à 80 kilomètres au sud-est de Cayenne) occupent la troisième place des réserves naturelles de France par leur superficie, derrière les gigantesques Terres Australes ; et la réserve scientifique des Nouragues située dans le quart nord-est de la Guyane.
Créée en 1998, la réserve accumule les superlatifs : elle est classée Zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique (Znieff) de type 1. Il s’agit de la plus vaste zone humide française protégée par la convention de Ramsar relative aux zones d’importance internationale. C’est aussi l’un des sites touristiques les plus visités de la Guyane et au devenir ascensionnel. Une balade en pirogue dans les savanes ou une nuit sur un carbet flottant à guetter les cris des singes hurleurs figurent parmi les immanquables.
Etendue sur près de 100 000 hectares, la réserve tutoie les forêts denses à l’est et se fond dans le littoral atlantique au nord. Elle offre plusieurs visages : des savanes inondées, des rivières, des forêts de palmiers s’éclipsant au profit de la mangrove.
S’élevant du vaste espace ouvert, le massif montagneux de Kaw, culmine à 300 mètres et est le mont le plus arrosé de Guyane, ce qui expliquerait qu’il aurait servi de refuge pour la faune et la flore lors des périodes de grande sécheresse de l’ère du Pléistocène.

Un éclat de pépite dans les yeux

Certaines personnes ne s’encombrent malgré tout pas de ce descriptif foisonnant, trop occupées à maintenir la tête dans le sous-sol. C’est ainsi qu’en juillet 1995, les premiers miniers se voyaient accorder deux permis de recherches sur la montagne de Kaw à l’extremité de la réserve. Le coin fait alors briller les yeux des opérateurs miniers- car selon l’inventaire du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) alors juste rendu public, la montagne est assise sur des gisements aurifères conséquents.
De longues années d’affrontement s’ouvrent entre les sympathisants miniers et leurs détracteurs. Le projet d’une mine d’or à ciel ouvert à Camp Caïman de l’entreprise Cambior périclite, sous l’accumulation des critiques, avant de repartir à la charge, à l’initiative du canadien IamGold. Le 30 janvier 2008, l’Elysée sonne le glas de ce projet déplacé. Selon les experts, « Les méthodes de travail utilisées – notamment la cyanuration – dans le contexte de forte pluviométrie de la montagne de Kaw – font courir à l’environnement et à la biodiversité locale un risque majeur ».

Le camp phénix

Alors que les opposants au projet Cambior exultent, les plus sceptiques craignent que la richesse des sous-sols de Kaw ne lui réserve un funeste destin, tôt ou tard. Après trois ans de silence, le dossier ressurgit sur la table du président du Conseil régional. En avril 2011, Rodolphe Alexandre prend fait et cause pour le projet rebaptisé « Harmonie », au nom aussi savoureux qu’un dizé milé. Le président du Conseil régional assure que ce projet sera une « locomotive comme le spatial, avec 4 millions d’octroi de mer et quatre-cents emplois directs ».
Et pour avoir toutes ses chances, IamGold revoit son site à la baisse : 170 hectares contre les trois cents hectares de feu le projet Camp Caïman. « Harmonie » a par ailleurs été déplacé de douze kilomètres. Le jour où la Région obtiendra la compétence minière qu’elle réclame prestement à Paris, une harmonie toute subjective risque de s’inviter à Kaw.

Une biodiversité d’intérêt mondial

Si des poches du sous-sol de Kaw sont faites d’or, en surface, les paysages sont un trésor incommensurable, un refuge d’ampleur. « 500 espèces d’oiseaux nichent dans la réserve sur les 718 répertoriées en Guyane » souligne Nyls de Pracontal, le directeur du Groupement d’étude et de protection des oiseaux de Guyane (Gepog).
Parmi ceux-ci la plus grande colonie au monde de hérons agami (Agamia agami). Ces superbes volatiles à la robe bleue nuit partagent la vedette avec le caïman noir (Melanosuchus niger). Une espèce emblématique qui fut « longtemps classée par l’Union mondiale pour la nature comme une espèce « en danger » du fait d’une chasse intensive jusqu’au siècle dernier, et de la destruction de ses habitats » selon l’association Kwata et qui semblait avoir trouvé dans les eaux de Kaw un lieu de convalescence.
Cette nature généreuse est si facilement observable et d’un accès si simple, que les marais de Kaw-Roura sont l’une des destinations les plus plébiscitées de Guyane.Les touristes aiment y venir le week-end pour se reposer au frais dans l’un des gîtes perchés sur la montagne, ou s’embarquer pour une incursion dans les savanes inondées, à la chasse aux paires d’yeux rouges des caïmans à lunettes (Caiman crocodilus) et des caïmans noirs.
Selon les données de l’organisme touristique pour l’Etat Atout France, les savanes ont enregistré 21 000 passages en 2011. Un chiffre minimal car il n’inclut pas les visiteurs qui viennent en balade depuis Waiki village, les randonnées sur la montagne Favard, les sorties sur le lac Pali et toutes les visites de ceux qui découvrent les lieux par leurs propres moyens.
« A 80 % la clientèle est affinitaire et vient de métropole » explique Stéphane, l’un des quelques opérateurs qui proposent des excursions en pirogue. Il ouvrait il y a dix ans une entreprise avec son père, conquis par le lieu et conscient du potentiel touristique. « Depuis 2010, il y a une baisse de la fréquentation » note-t-il cependant. Incarnant la vision des autres professionnels du tourisme, il déplore l’absence d’entretien du site et un manque de volonté politique et des riverains de développer les offres touristiques. « Ça n’est pas géré comme une vraie réserve ». « Je n’attends plus rien parce qu’il y a toujours un truc qui coince » tranche l’opérateur.

Une réserve mal gérée

Quinze ans après la délimitation du périmètre, de nombreux sujets font en effet grincer les dents des opérateurs, villageois et associations de protection de l’environnement. Chacun ayant ses propres intérêts à défendre, de quoi pimenter le bouillon.
Pour l’un des anciens conservateurs de la réserve naturelle, Marc Gayot, le fonctionnement erratique de la réserve a eu des effets dommageables, notamment sur la surveillance ainsi que sur la mise en place de suivis scientifiques qui permettraient d’enclencher une méthode de préservation appropriée. « Aucun programme rigoureux de suivi des espèces ou du milieu (oiseaux, caïmans, flore, moucou-moucou, sédimentation, etc.) n’a pu être durablement mis en place par la réserve. Les savanes de Kaw semblent se refermer, est-ce naturel ou dû aux activités humaines ? Les poissons sont-ils vraiment plus rares ? à cause de la pêche ? Y-a-t-il un lien avec les stocks de caïmans ou d’oiseaux ? Les caïmans sont-ils plus rares, plus discrets, plus jeunes ? Une réserve sert justement à comprendre ce type de dynamiques pour mieux préserver ces milieux naturels et leurs espèces… Faute de données, nous en savons presque aussi peu aujourd’hui qu’avant la création de la réserve… » Preuve que les gestionnaires ont failli à leurs missions, en quinze ans d’existence, cette troisième plus grande réserve  naturelle nationale française n’a toujours pas de plan de gestion validé par le Conseil national de protection de la nature !
Par ailleurs, les chasseurs qui sont autorisés à tirer sur une partie du secteur sont suspectés de dépasser les frontières ; c’est ainsi que selon certains experts, la réserve souffre d’une raréfaction du gibier (lire aussi Une Saison en Guyane n°9. Autour de la question de la chasse).
Lors du comité de gestion de la réserve de juin 2013, Carmélite Madère, habitante de Kaw et présidente de l’association Chimins Lontan et Patrimoine rappelait qu’ « à la mise en place de la réserve, douze agents étaient censés être recrutés à Kaw. Cela n’a néanmoins jamais été le cas. Elle estime que douze agents ne seraient pas encore suffisants pour la gestion de cet espace ».

« Une réserve normalement sert d’abord à la protection et à la connaissance du patrimoine naturel national. Le défi du prochain gestionnaire sera de ne pas se laisser lui aussi détourner de cet objectif par les intérêts privés que certains guides, usagers ou élus ne manqueront pas de vouloir sauvegarder. Il faudra être un conciliateur habile et suffisamment ferme pour tenir la la barre d’un navire depuis longtemps à la dérive.» explique l’ancien conservateur. Malheureusement, à l’unanimité, les proches du dossier déplorent une faille dans la gestion de la réserve depuis sa création. En moins de deux décennies, deux associations se succédèrent à sa tête, l’Arataï présidée par un conseiller municipal de Régina Alexis Domput, puis l’Agep, association pour la gestion des espaces protégés de Guyane, présidée par le maire de la même commune, Justin Anatole. « Des problèmes de gouvernance des élus [qui] se retrouvent en porte à faux lorsqu’ils deviennent gestionnaires » auront eu raison d’un portage optimal, soulevait l’ex secrétaire générale de la préfecture, Anne Laubiès lors d’un comité de gestion. « La mairie de Régina a joué le jeu des services de l’Etat, nous avons créés l’Agep pour la protection de l’environnement » assure le maire Justin Anatole qui réfute une accusation de mauvaise gestion de la réserve, même s’il reconnaît qu’ « il y a eu quelques incidents ; le départ du conservateur ». Le Gepog déplore cette situation : « la réserve nationale c’est l’outil le plus puissant, le plus contraignant pour protéger un site, c’est même potentiellement plus fort que le cœur du parc national, il vise à une seule chose : la protection ». Une efficacité limitée, le droit au chapitre, une retombée financière pour le village, c’est le combat que mène une poignée d’habitants de Kaw qui lors du classement de la zone en Réserve avaient tout bonnement été mis devant le fait accompli. Si le bourg est exclu de la réserve, il se retrouve au nombril, au milieu de la zone protégée.

Depuis des décennies certains des cinquante habitants dont le tempérament est pareil à du bois de fer refusent d’être « pris pour un parasol chinois », réclament d’être entendus et dénoncent des interdictions amenées par la création de la réserve telles que « le brûlis » pour citer la présidente de Chimins Lontan.
Face au « milieu [qui] se dégrade, ils souhaitent aussi amener leurs connaissances et faire perdurer cette transmission des savoirs » qui valurent à Kaw d’être considéré pendant longtemps comme un village éco-responsable.
Cette revendication de prendre part aux décisions est dopée par un amer sentiment de promesses non-tenues. Car lorsque la réserve est créée à la fin des années 90, on assure aux habitants que la labellisation de leur milieu environnant sera un « outil de développement pour le village ».

Des créations d’emploi, « le développement de l’agriculture », des rétributions versées par les touristes, Kaw envisage toutes les possibilités. Mais une décennie et demi plus tard, les promesses se sont envolées. Ne reste que le dépit et des murs qui se lézardent. C’est avec rancœur et agacement que les rares personnes qui n’ont pas quitté les lieux assistent au balai quotidien des touristes au fil de l’eau, qui mettent pied à terre pour immortaliser sur la carte mémoire de leur appareil numérique une scène bucolique, avant de s’en retourner sur l’hébergement flottant des prestataires, loin du bourg qui n’a jamais su retenir les passants. Les euros transitent de la poche des touristes à celle des opérateurs, mais ne passent pas par la case Kaw. « Une charte avec les opérateurs touristiques aurait dû voir le jour » pointe Carmélite Madère. « Partout dans le monde, on a de l’argent qui est reversé aux villages qui jouxtent des réserves, mais pas à Kaw » déplore le Gepog. L’UICN [Union internationale pour la conservation de la nature en France], et le Fonds mondial pour la nature (WWF) le disent : on ne peut plus gérer sans les habitants ». Aujourd’hui, la voix des riverains est audible uniquement au comité de gestion de la réserve qui se réunit périodiquement dans l’année. Mais les décisions qui émanent de ce comité sont uniquement consultatives.
Fin 2012, un changement de gestionnaire était acté. Il y a quelques mois, la candidature du Parc naturel régional (PNRG) était retenue par le comité de gestion sous conditions et abstentions. La réponse définitive est attendue pour le troisième trimestre. D’autres voix en revanche s’élèvent pour un classement de la zone en Parc national. Suite au Grenelle de l’environnement qui prévoyait la création du premier Parc national de zone humide français, de nombreuses ONG, des acteurs locaux et le ministère de l’Ecologie avaient soutenu en 2012 la candidature de Kaw-Roura. Mais aujourd’hui, malgré les relances locales, le ministère semble avoir suspendu dans les airs l’instruction des candidatures. Figer le calendrier, c’est aussi ce qu’ont décidé les trois ex-préfets de Guyane au sujet d’un arrêté préfectoral de protection de biotope proposé en 2008 par l’administration et attendue de pied ferme par les ONG. Cet arrêté protègerait la réserve contre toute activité minière par exemple. La réserve est à un carrefour de son destin , elle qui est amenée à devenir dans le demi-siècle prochain l’un des derniers bastions naturels du centre littoral.

Texte de Marion Briswalter
Photos de Thierry Montford
Illustration de Joub