Des camps de réfugiés thaïlandais aux zones montagneuses du nord Laos, en passant par l’ancienne capitale royale Luang Prabang, nous avons remonté les traces des migrants hmongs qui ont fui leur pays pour s’installer en Guyane il y a bientôt quarante ans.
L’homme boite un peu, mais a beaucoup de style avec son jogging en nylon des années 90 et sa doudoune sans manche. Ce matin, comme beaucoup d’autres sans doute, le patron de la Sawadee Guesthouse de Nong Khai, au nord-est de la Thaïlande, est d’humeur pour le moins chafouine. Non seulement, le petit homme à la calvitie généreuse n’est pas sympathique pour un baht (la monnaie locale), mais en plus, il a tout l’air de galérer en tentant de recycler une vieille lampe à huile en lampe électrique. Le couple de gérants est originaire du Vietnam. Madame fait tourner la boutique ; monsieur, lui, ne calcule pas les clients, mais s’emploie à mettre en vitrine de vieux morceaux d’obus hérités de la guerre. Une époque douloureuse dont il vaut mieux ne pas ressasser de mauvais souvenirs. Car c’est bien par cette petite ville calme et prospère posée au bord du Mékong, qui fait office de frontière naturelle avec le Laos voisin, qu’ont transité des dizaines de milliers de réfugiés hmong dans les années 1970. Une grande majorité d’entre eux a alors migré vers les États-Unis, le Canada ou la France. D’autres se sont installés en Guyane, après avoir obtenu l’autorisation de créer en 1977 le village de Cacao, puis en 1979 celui de Javouhey, pour développer l’agriculture.

Camp de réfugiés

« Ici, les camps ont fermé il y a plus de trente ans », balaie le gérant de la guesthouse, pour couper court à une éventuelle discussion. Pourtant en 2008, l’ONU dénonçait encore l’enfermement de près de deux cents Hmong dans des conditions de vie particulièrement indignes à Nong Khai. Si les camps de réfugiés ont officiellement fermé entre 1993 et 1995, d’autres prisons thaïlandaises ont été improvisées pendant plus de dix ans faute de législation sur le statut hmong. D’un côté, le régime communiste lao persécutait les ressortissants hmong pour avoir aidé les Français et les Anglais pendant la guerre du Vietnam ; de l’autre, le gouvernement thaïlandais refusait de leur accorder le statut de réfugié et les considérait comme des immigrés illégaux. On comprend que le sujet soit sensible. Et que peu de gens à Nong Khai aient envie de s’épancher sur cette triste période de l’histoire.

Depuis le centre-ville, il faut avaler six kilomètres de bitume pour retrouver les vestiges de ces camps. La végétation a repris ses droits tout autour des bâtiments désaffectés à moitié transformés en décharge sauvage. Il n’y a plus âme qui vive ici, à part quelques cabots errants et un moine bouddhiste qui accepte, entre deux prières, de nous ouvrir les portes de sa maisonnette. à l’intérieur, un écran télé, un vieux transistor, un poster du roi et un autel dédié au grand Bouddha se partagent la décoration. Entouré d’une meute de chiens maigrichons qui montent la garde, le bonze assure la visite des alentours. On comprend alors, dans le langage des signes, que beaucoup de monde vivait là il n’y a pas si longtemps. Mais difficile d’en savoir plus. Pour remonter à la source de la migration hmong, il faut donc franchir le Mékong pour se rendre au Laos et pousser vers le nord du pays jusqu’à la région montagneuse de Luang Prabang.

Luang Prabang, la belle endormie

Contrairement à beaucoup de villes asiatiques en plein développement, Luang Prabang a su garder son authenticité. Nichée au cœur des montagnes, la cité que l’on surnomme “ la belle endormie ” reste empreinte des époques royale et coloniale comme de sa spiritualité. À travers la ville, au bord de la Nam Khan ou au sommet du Mont Phousi, les temples bouddhistes font partie intégrante du paysage. Tout comme les bacs et les sampans qui donnent vie aux rives du Mékong depuis des siècles. Dans cette atmosphère si singulière, à l’abri des tamariniers, on prend pleinement la mesure du « Bo pen nyang » (pas de problème) tant prôné dans le pays. Et même si le tourisme se développe massivement, Luang Prabang reste protégée par son classement au patrimoine mondial de l’Unesco. Depuis 1995, la maison du patrimoine veille au respect des règles d’urbanisme traditionnel. La présence internationale sur place permet également à Luang Prabang de développer son essor culturel. Ce qui a eu le mérite d’apaiser les relations entre les différentes ethnies du pays.
Comme des centaines d’autres Hmongs ces vingt dernières années, Ya Laoxayda, dont l’oncle Joseph Lau Tcho vit aujourd’hui à Cacao, a décidé de quitter son village de Nambo dans le district de Phenxay, situé à deux heures de Luang Prabang, pour s’installer en ville. Il nous donne rendez-vous dans le café le plus occidentalisé du pays, un vrai repère à touristes, pour nous parler de sa famille en Guyane.

On sent que l’Amazonie française l’intrigue, mais quand on lui demande s’il aimerait lui aussi y vivre, le cœur du jeune homme balance. Installé devant son cappuccino qu’il n’ose pas toucher, Ya nous explique le regard vif, mais adouci par la pudeur propre aux habitants de la région qu’il ne pourrait pas vivre à l’étranger : « Le gouvernement veut garder les forces vives dans le pays. Les jeunes ne sont même pas autorisés à voyager de peur qu’ils ne reviennent pas ».
Lui a pourtant eu la chance de voir New-York et le Venezuela en tant que coordinateur de projet éducatif pour l’ONG Pencils of promises. Il est basé dans une agence de Luang Prabang pour développer l’apprentissage du lao dans le pays, et peut être amené à se rendre aux quatre coins du monde où Pencils of promises intervient. Dans un anglais parfait, il poursuit en résumant simplement qu’il est heureux ici : « Contrairement à mes parents, j’ai eu la chance de faire des études et de choisir mon cadre de vie. Je retourne souvent au village pour rendre visite à ma famille qui vit de manière plus traditionnelle. » Du haut de ses vingt-six ans, il semble persuadé que la mondialisation est un vecteur de modernité.
D’ailleurs, lui, le Hmong chamaniste, est bien marié à une Lao bouddhiste avec qui il a un petit garçon. « Les gens se mélangent de plus en plus, raconte-t-il. Les mentalités évoluent. Moi, je me sens aussi bien hmong que lao ». Dans les galeries d’art de la ville, on voit de plus en plus d’artistes hmong exposer leurs broderies, comme Tcheu Siong, “Le génie au bout des ciseaux ”. Tous les soirs, aux abords de l’ancien palais royal devenu musée national, les allées sont investies par les vendeurs de vêtements, tissus et broderies traditionnels fabriqués dans la région. « La plupart des Hmong vivent de l’agriculture et de l’artisanat, résume Ya. C’est dans les coutumes. »

Jean-Jacques Goldman et le Petit Prince

Son cousin, Por, suit lui aussi des études supérieures dans l’espoir de « changer de vie ». Autrement dit, faire autre chose qu’agriculteur, épicier, ou conducteur de tuk-tuk. Por apprend donc le français, doucement, mais sûrement, persuadé que la maîtrise d’une langue étrangère est un sésame pour la réussite. Et comme tout jeune qui se respecte, lui aussi passe une bonne partie de son temps à “ geeker ” sur son smartphone dernier cri et sur lequel il révise régulièrement ses bases dans la langue de Molière grâce à une application spéciale lao-français. Derrière ce visage poupon, imberbe et malicieux, se cache un jeune homme désireux de découvrir le monde. Alors, quand on lui présente un vieux numéro d’Une Saison en Guyane, Por semble autant fasciné par le portfolio consacré au jaguar que par le dossier réalisé sur la Station spatiale internationale. Après plusieurs tentatives avortées d’explication de la notion d’espace, le jeune homme profite tout de même de notre présence pour boucler ses devoirs du lendemain, en l’occurrence un petit résumé de texte inspiré par son seul livre de chevet : Le Petit Prince.
Por est encore loin d’être bilingue, mais chante quand même du Jean-Jacques Goldman par cœur. « Elle met du vieux pain sur son balcon… Pour attirer les moineaux, les pigeons… » Parmi les dizaines de tubes composés par l’Enfoiré préféré des Français, le jeune homme apprécie donc tout particulièrement la vie par procuration. Comme si la chanson avait été écrite pour tous ces Hmong qui ont un jour vu s’exiler un des leurs.

En voyage à Cacao

Por nous invite dans la maison familiale, perdue au bout d’un chemin de terre défoncé et poussiéreux, à une heure de route de la capitale. Voilà trois ans que la famille, originaire des montagnes, a fait construire ici, au milieu de nulle part. On est chaleureusement accueilli par une armée de ti mouns visiblement peu habitués à échanger avec des gens de notre espèce. Sous cette imposante bâtisse en béton bizarrement agencée, vit une bonne quinzaine de personnes : le chef du clan, sa mère, ses deux femmes, ses huit enfants, ainsi que quelques cousins. Tous dorment sur des matelas posés à même le sol, répartis dans trois petites chambres. La pièce principale, elle, fait plus penser à un hangar de luxe qu’à un vrai salon, avec une étonnante colonne de style roman érigée au centre de la pièce. La décoration est minimaliste. Seule une photo du président laotien est accrochée au mur, avec une carte du monde qui trône, elle, au-dessus du canapé. Une télé et un lecteur DVD sont entreposés dans un coin (avec un DVD pirate de Wolverine). Mais ce qui impressionne d’entrée, c’est cette soixantaine de sacs de 50 kilos de riz entassés contre le mur, comme si l’on se préparait à un siège de plusieurs mois. En fait, la famille vit essentiellement de l’agriculture.
« Ma mère et ma sœur font les allers-retours dans les rizières », explique Por. Les hommes, eux, ne travaillent pas. « À part un frère qui habite encore dans les montagnes, à Ban Houy Mark, et qui vit en vendant des vêtements traditionnels ». Les mêmes que les touristes s’arrachent pour quelques dizaines de milliers de kips (quelques euros) sur le marché de Luang Prabang.
Dans son polo bleu à petites rayures blanches, le patriarche est ravi de recevoir. Por assure la traduction comme il peut, mais on arrive tout de même à comprendre que l’homme, âgé de 66 ans, a déjà séjourné « deux fois en Guyane ». Et à lire la nostalgie qui transpire de ses grands yeux globuleux, on imagine qu’il a passé du bon temps avec son frère de Cacao. En parfait touriste, le père a donc « visité le village hmong, Cayenne, Régina, le zoo de Montsinéry ». De cette expérience assez inédite, vu les conditions dans laquelle vit la famille, Lao Valy n’aura ramené que de « bons souvenirs ». Mais Por, lui, rêve plutôt de « Marseille, Paris, LyonOu la Suisse ». Sans doute à défaut de devoir choisir !

Dans la brume de Long Lao

Si l’exode rural est toujours d’actualité au Laos, ils sont des centaines, aujourd’hui encore, à continuer à vivre dans des petits villages isolés dans les montagnes, et accessibles uniquement à pied, au bout de quelques heures de randonnée. D’autres villages hmong restent plus accessibles, à condition bien sûr de prendre son mal à patience et de ne pas avoir le mal des transports. Situé à deux petites heures de piste de Luang Prabang, Long Lao est perché plus haut dans la montagne. Ici, la brume épaisse qui enveloppe la végétation luxuriante semble ancrée dans le paysage. Quelques maisons en dur équipées d’une parabole sortent du lot. Mais le village est composé essentiellement de simples cabanes en bois autour desquels gravitent des grappes d’enfants qui, faute de pouvoir s’asseoir sur un banc d’école, s’amusent comme ils peuvent avec des jeux fabriqués “maison” à base de bouts de bois, de cailloux et de bouchons en plastique.
Les jeunes filles un peu plus âgées confectionnent, elles, le toit des huttes avec des palmes séchées.
Pas grand-monde ne s’aventure ici, où vit une demi-douzaine de familles. Aussi, le chef du village, un certain Neng Maï Lao, est tout fier de nous accueillir. Parka militaire sur le dos, casquette sur la tête et tongs aux pieds, le bonhomme au look de brigand affiche une dentition parfaite qui contraste drôlement avec l’état de ses pieds. Ce matin-là, le village est plongé dans sa torpeur habituelle. Comme si le temps s’était arrêté. Ici, l’animation est assurée par les cochons qui se baladent en toute liberté, alors que les habitants ont tout l’air d’attendre que la vie se passe. On sent que le mot “ avenir ” ou “ perspective ” ne résonne pas comme dans la tête de Por ou Ya. Eux ne rêvent que d’une seule chose : voyager.

Textes et photos Guillaume Aubertin et Léa Autran