Né en 1953 en Angleterre, Kris Wood a passé son enfance au Nord de Londres. Après avoir passé une licence en Environnement à l’Université de Norwich, il décide d’embarquer en octobre 1976 avec une équipe de pacifistes qui partent livrer en Namibie une cargaison de 7000 livres interdits par le régime ségrégationniste d’Afrique du Sud. Pour rappel, la Namibie était, à l’origine, une colonie allemande passée sous l’égide des Nation Unies, après la 2eme guerre mondiale. Intéressée par ses précieuses ressources naturelles (uranium et diamants), l’Afrique du Sud annexa la Namibie, quelques années plus tard, et y imposa l’apartheid. Le navire baptisé “Golden Harvest” (la Moisson d’Or) était un ancien bateau de pêche de la mer du nord, de 21 m de long.

L’équipage du Golden Harvest venait de l’Angleterre, Irlande, USA, Chine, Japon, Australie, Nouvelle-Zélande et l’Allemagne. Partie de Portsmouth, l’équipe commença à longer la côte de l’Afrique. A l’arrivée aux ports d’attaches, en plus de s’occuper de la maintenance du bateau, les équipiers devaient animer des conférences sur la situation namibienne.
En Gambie, après avoir heurté des rochers, le bateau doit effectuer de lourdes réparations. C’est ici que le vieux bateau de pêche devient une goélette à voile, gréée de manière traditionnelle grâce à des mâts et de l’accastillage provenant de vieux arachidiers. le Golden Harverst reprend la mer à destination de Monrovia, capitale du Libéria. Le Président Tolbert soutiendra leur initiative en leur offrant 2500 $.
A ce moment, un second bateau, prend la mer avec le même objectif. Il s’agit du « Fri », (Liberté en danois) connu du monde entier pour ses provocations navales, en 1973, dans le Pacifique, lors des essais français de bombes atomiques.
Au Ghana, si le port d’Accra s’avère hospitalier, c’est au Nigeria, que les ennuis vont commencer. Très certainement influencées par le gouvernement sud-africain qui n’avait aucun intérêt à voir cette expédition débarquer dans sa nouvelle province du nord, les autorités du port de Lagos appréhenderont le bateau à son arrivée. La presse locale, déclinera même les pacifistes comme de vulgaires trafiquants et espions de surcroît. On expulsa violemment le navire et son équipage, non sans leur avoir confisqué la radio de bord et tous les passeports. Kris s’y opposa tant et si bien qu’il se retrouva dans une sordide geôle, passé quotidiennement à tabac. Grâce à l’intervention de l’ambassadeur britannique, l’anglais retrouvera la liberté et tous les passeports. En compagnie de Barry, et d’une nouvelle recrue, Raphaël, un jeune marin allemand, le trio va rejoindre le Togo, où s’était réfugié le Golden Harvest. Malgré la joie d’être à nouveau réunis, de graves divergences idéologiques font leur apparition au sein du groupe. Malgré tout, le bateau prend la direction de Sao Tomé (îles Principe). Ici, des miliciens cubains et angolais, les incarcéreront et pratiqueront des simulacres d’exécutions, pour être finalement expulsé et négligemment mitraillé quand le navire s’éloignera du port. Dès lors, une grande partie de l’équipage lâcha prise : certains abandonnèrent cette mission semée d’embûches. Elise, une Américaine décéda du paludisme. L’Opération Namibia était terminée, tous les autres membres de l’équipage repartirent dans leur pays. Kris Wood mouilla le GH au Gabon et organisa, avec le financement des Nations Unies, l’envoi de la cargaison de livres vers Lukana (Zambie).
Néanmoins, après quelques mois, se souvient Barry, « Kris et moi-même avons décidé de retourner au Gabon., chargés de pièces de rechange ». C’est ici, à Port-Gentil que Jean-Marc va croiser l’histoire de l’équipe. « C’était en 1980, à Libreville, quelqu’un m’a parlé d’un bateau, resté en rade d’une plage paradisiaque de Port Gentil.C’est là que j’ai rencontré Kris. Il passait au moins deux heures par jour à pomper, à la main, l’eau de la cale. En effet, le pauvre navire en bois était infesté de tarets, des vers mangeurs de bois. » Le seul remède contre ses mollusques consiste à mouiller en eau douce ou le mettre en cale sèche de longues semaines. A l’issue, le bateau est maintenant fin près pour la traversée de l’atlantique, avec Barry comme skipper. Fin près, mais « incroyablement, sans fil à voile ! Les voiles, de toile avaient beaucoup souffert. Les coutures pourries éclataient.« Il a fallu défaire de vieux sacs de jute pour en faire du fil. (…) C’est comme un chiffonnier que la goélette est arrivée au Brésil en février 1981. » nous précise Kris dans un interview accordé à France-Guyane.
C’est à Salvador de Baya, que Yayo, néerlandais d’origine, charpentier de marine à l’occasion, monte à bord. Ici, le GH est resté 15 mois au mouillage, servant d’auberges des routards tandis que les équipiers gagnaient de l’argent pour payer les dettes de l’opération Namibia.
Le 1er juillet 1983, sans hélice, sans timonerie et avec les voiles de flèche, le Golden, se montrait comme un vrai voilier, en partance pour l’Australie, via le canal de Panama. Mais un arrêt aux fameuses Devil’s Island était inévitable.
Le 24 décembre 1983, l’équipage se la coule douce dans la rade Foraine, entre l’île Royale et St-Joseph. Dans la nuit, une tempête d’une rare intensité s’abat au large des côtes de Kourou. Yayo, se souvient très bien de ce jour sans fin : « La houle était tellement forte qu’on y a laissé rapidement trois ancres, et le Golden continuait de dériver au large malgré la dernière ancre. Quand nous avons glissé hors de la rade, la gîte était tellement forte que parfois le haut du mat touchait la crête des vagues ! La chaine de l’ancre se comportait comme une barre d’acier ; pour éviter que le navire se disloque, j’ai du couper l’ancre à la disqueuse. La goélette de 70 tonnes va alors surfer sur des vagues de 8 mètres, durant 48 h. Les premières voiles hissées seront déchirées par un vent de force 9 et le bateau finira à 17 miles des îles. »
Le 31 décembre 1983, les colonnes de France-Guyane relateront le périple de ce navire en perdition, repéré par un hélicoptère de l’armée puis remorqué par la vedette des Douanes : « A bord, se trouvait sept adultes et un bébé ! » Soit dit en passant, cette fillette s’appelait Tajah, et exerce, de nos jours, la fonction de professeure de Portugais dans un lycée de Cayenne ! Une fois les voiles recousues et les ancres retrouvées, la décision est prise de rejoindre Saint-Laurent.
Pendant 3 ans, les Saint-laurentais pourront apercevoir cette goélette amarrée contre l’Edith Cavell, ce navire britannique échoué sur un banc de sable, à l’époque du bagne. L’Opération Namibia devait durer 5 mois… mais 7 ans plus tard, la goëlette était définitivement hissée sur une plage du village de Balaté. Le diagnostic fut vite établi : ce bateau ne pourrait plus jamais naviguer. La communauté ne tiendra pas longtemps après ce constat. On partagea la caisse de bord et chacun tenta de découvrir la Guyane à sa façon. Certains trouveront des emplois, la plupart reprendront la route, Yayo commencera un travail de longue haleine, en aménageant la goélette en un pied-à-terre ! De son côté, Kris Wood fasciné par le Maroni deviendra l’un des guides touristiques le plus apprécié du fleuve. Maitrisant rapidement le Nengué tongo, ses périples lui feront rencontrer les chefs coutumiers des ethnies, du Maroni au Tapanahoni. Au fil des années 90, le Golden Harvest s’est métamorphosé en restaurant gastronomique à l’embouchure de la crique Balaté. Kris Wood deviendra, tout comme son homonyme Robin Wood, le défenseur de la forêt et de ses habitants. C’est alors une autre histoire, celle de l’association Pou d’Agouti que vous découvrirez dans ce magazine .
Texte de Philippe Boré avec l’aide de l’équipage du GH .