Un hamac au bord de la plage sous les cocotiers. Des Amérindiennes fabriquant des colliers à l’ombre d’un carbet. D’imposantes tortues marines déposant leurs œufs dans le sable sous un ciel étoilé. Voila des clichés souvent associées à Awala Yalimapo. Pourtant, à bien observer l’histoire récente de ce territoire, cette impression de calme et d’intemporalité est trompeuse. En quelques décennies, la vie des Kali’na d’Awala Yalimapo a évolué de manière spectaculaire…Focus sur une commune en mouvement.

Entre Maroni et Mana : un pays kali’na

Le nombre d’Amérindiens présents sur le territoire guyanais à l’arrivée des premiers colons est difficilement quantifiable aujourd’hui. Toutefois, la majorité des chercheurs s’accorde à dire qu’il était important. Pour certains il est même possible que la population amérindienne à cette époque ait été supérieure en nombre à la population guyanaise actuelle.

Positionné à la fois en bord de mer et à l’embouchure des fleuves Maroni et Mana, le territoire de la commune d’Awala Yalimapo devait être particulièrement attractif et, accueillir une population très importante. Les nombreuses découvertes de céramiques ainsi que la présence des champs de culture surélevés de Piliwa en atteste. De même, lorsque l’anglais Lawrence Keymis longe les côtes des Guyanes en 1596, il note à l’embouchure du Maroni la présence d’un très gros village kali’na (« very great town » dans le texte original), déjà nommé “ Iaremappo ”.

Au cours des décennies suivantes, les maladies apportées par les colons, bien plus que les combats, ont considérablement réduit le nombre d’Amérindiens (cf. article p.40). Au milieu du XIXème siècle, le nombre de Kali’na vivant en Guyane et à l’Est du Surinam ne s’élevait probablement plus qu’à quelques centaines. Toutefois, les Kali’na n’ont jamais abandonné ce territoire, déplaçant leurs villages sur les rives de la Mana et du Maroni, au gré de leurs besoins et pour fuir la pression de la colonisation.

C’est donc sur un territoire très peu peuplé que l’Etat français installe en 1858 le bagne des Hattes à l’emplacement actuel de la commune d’Awala Yalimapo. Ce camp pénitentiaire eut d’abord une vocation agricole et d’élevage avant d’accueillir des condamnés impotents, âgés, ou incurables jusqu’à sa fermeture définitive en 1950.

En quelques années, les Amérindiens vont alors reprendre possession de ce territoire. Des familles du village d’Apotili sur la Pointe Isère traversent le fleuve et fondent Awala peu avant 1950, avec quelques familles qui avaient quitté des villages situés plus haut sur la Mana. D’autres familles originaires d’Iracoubo et du village de Galibi, sur la rive surinamienne du Maroni, s’installent à Yalimapo en 1950 et au village d’Ayawande sur la crique Coswine. Comme nous le rappelle Daniel William, chef coutumier de Yalimapo : « à l’époque il n’y avait pas d’Indiens qui habitaient là parce que c’était un site du bagne, les gens avaient peur des bagnards ». Les villages amérindiens se situaient donc en périphérie de la zone occupée par l’administration pénitentiaire.

Le nombre d’habitants de ces deux villages a alors augmenté de manière régulière, puis a connu un apport important vers 1986, lorsqu’a éclaté la guerre civile du Surinam. De nombreuses familles des villages kali’na de la rive ouest du Maroni, fuyant la menace des combats, sont alors venues se réfugier chez leurs parents d’Awala et surtout de Yalimapo, entraînant le doublement de la population en quelques années.

Aujourd’hui, les villages d’Awala, de Yalimapo et d’Ayawande regroupent plus de 1 300 habitants, dont la très grande majorité est Kali’na Tilewuyu, un peuple dont certains craignaient l’extinction physique il y a moins d’un siècle. Toutefois, si les recensements actuels gomment cette inquiétude, le souvenir de cette époque reste encore profondément gravé dans la mémoire collective kali’na, tout particulièrement chez les anciens.

Du militantisme à une administration amérindienne

« Nulle haine n’habite aujourd’hui l’esprit et le coeur des Amérindiens de Guyane, seulement la colère du juste. (…) Nous voulons obtenir la reconnaissance de nos droits aborigènes, c’est-à-dire, la reconnaissance de nos droits territoriaux, de notre droit à demeurer amérindiens et à développer nos institutions et notre culture propre ».

Ce discours du président de l’Association des Amérindiens de Guyane française, Félix Tiouka, prononcé à Awala en 1984 lors du premier rassemblement des Amérindiens de Guyane avait provoqué la colère du sous-préfet et l’étonnement du monde non amérindien. Aujourd’hui, il représente toujours le moment fondateur du militantisme amérindien en Guyane.

Ce mouvement collectif, porté initialement par Appolinaire Thomas, aujourd’hui décédé, Paul-Henri, premier maire d’Awala Yalimapo et Felix Tiouka, a connu très rapidement d’importants succès. Ainsi en 1987, trois ans après la “ prise de parole ” de 1984  l’Etat, dans un décret ministériel, apporta une réponse partielle aux revendications amérindiennes en instaurant des « zones de droit d’usage collectifs ». Cette législation autorise au profit des Amérindiens et des Bushinenges de certains territoires « la pratique de la chasse, de la pêche et, d’une manière générale, (…) l’exercice de toute activité nécessaire à la subsistance de ces communautés ». En 1988, le combat politique kali’na aboutit à la création de la commune d’Awala Yalimapo par détachement de celle de Mana.

Aujourd’hui, le défi de la municipalité est de concilier les impératifs administratifs associés au statut de commune et le mode de vie kali’na ; en d’autres termes d’inventer une “ commune kali’na ”. Au fil des années, cela a conduit  à une réglementation communale particulièrement originale. Ainsi, à Awala Yalimapo le foncier appartient à la communauté et non à un individu, les maisons sont donc bâties sur un terrain collectif. Il est notamment interdit d’installer une clôture autour de sa maison. Par ailleurs, toute personne désirant s’installer sur la commune doit obtenir l’autorisation du chef coutumier avant de faire sa demande à la mairie.

La “ modernisation” en avance rapide

Téléphone portable à l’oreille, Albert sort de sa camionnette EDF pour aller jouer au foot. Il a 42 ans et pourtant, à l’écouter raconter les soirées de sa jeunesse à Yalimapo, elles semblent émaner d’une époque bien plus ancienne : « à la nuit tombée toutes les familles du village se réunissaient autour du feu chez la famille Gipet. On buvait du café et mon grand père, Panami, nous racontait des contes et des histoires drôles ou parfois diaboliques pendant que je m’endormais sur les genoux de ma maman ».

Aujourd’hui, ses enfants consultent leur compte Facebook en wi-fi à la médiathèque ou jouent à la console en costume de spider-man. A quelques pas, leurs grands parents de retour de l’abattis pressent le manioc broyé dans une couleuvre en vannerie pour faire le kasili (la bière), le kasilipo (le jus de cuisson), l’alepa (la cassave) et le couac.

En quelques années, la vie quotidienne à Awala Yalimapo a été transformée de manière radicale. Suite à la politique de “ francisation ” mise en œuvre par l’Etat, la majorité des Amérindiens de Guyane sont devenus des citoyens français vers la fin des années 1960. Cette nouvelle nationalité leur accorde des droits, comme le droit de vote, mais aussi des obligations. C’est notamment à cette période que se généralise la scolarisation massive des enfants dans des internats gérés par le clergé, les “ homes ” de Mana. Habitués à vivre en relative autarcie, ces nouveaux français d’Awala et de Yalimapo connaissent à partir de cette période d’importants bouleversements économiques. La perception des allocations familiales à partir du milieu des années 1970 et du RMI en 1988 ainsi que l’accès progressif des hommes à des activités salariées, notamment dans les grands chantiers qui s’ouvrent en Guyane, les font entrer rapidement dans une économie monétaire et de consommation.  Ensuite, le raccordement au réseau de distribution d’électricité vers 1990 à Awala et en 1992 à Yalimapo a bouleversé les habitudes alimentaires et sociales. Le “ chinois ”, le poulet congelé et la télévision ont constitué autant de révolutions. La construction du pont de Mana, en 1990, puis le revêtement de la piste reliant Mana à Awala Yalimapo d’une couche de bitume, en 1991, ont conduit au désenclavement de la commune. En quelques années, ce territoire relativement isolé est devenu l’un des principaux sites touristiques de Guyane, notamment en raison de l’importante plage de ponte de tortues marines. La richesse de ce patrimoine naturel a aussi conduit en 1998  à la création de la Réserve naturelle de l’Amana, confrontant ainsi les habitants de la commune à un autre regard sur leur territoire tout en leur imposant aussi de nouvelles contraintes, parfois source de tensions et de conflits.

La vie des habitants d’Awala et de Yalimapo a donc été bouleversée à plusieurs reprises en quelques décennies. Aujourd’hui, près de 60% de la population a moins de 20 ans et les jeunes générations n’ont pas connu cette mutation rapide. Si ces jeunes Kali’na n’ont pas à digérer cette transformation brutale de leur mode de vie, les défis qu’ils doivent relever aujourd’hui restent tout de même importants. Le premier de ces défis est probablement la recherche d’un emploi dans une zone où le marché du travail est relativement faible, ce qui les conduit fréquemment à se déplacer vers les villes de St Laurent, de Kourou ou de Cayenne ainsi qu’en métropole.

Être Kali’na aujourd’hui… et demain

Dans ce contexte de changement radical du mode de vie, le patrimoine culturel joue un rôle identitaire crucial. Qu’est ce qu’être Kali’na ? La question ne se posait probablement pas de manière aussi aigüe il y a encore quelques années. Aujourd’hui à Awala Yalimapo elle parait essentielle.
Afin de bien comprendre l’évolution du patrimoine culturel kali’na, il est important de ne pas appréhender cette question uniquement en comparant passé et présent. L’adresse des Kali’na au tir à l’arc, par exemple, a probablement nettement diminué, mais a-t-elle encore le même intérêt et le même sens aujourd’hui ? La préservation de la culture kali’na passe évidemment par le respect des traditions, mais aussi par un certain dynamisme permettant d’accompagner la modernisation de la société.

La langue kali’na fournit à cet égard un bon exemple. Awala et Yalimapo sont parmi les derniers villages de Guyane où le kali’na est la langue parlée au quotidien. Afin de s’adapter à cette spécificité et de la préserver, la langue kali’na est depuis quelques années employée à l’école primaire. La modernisation de la société a aussi conduit au besoin d’écrire cette langue encore récemment uniquement orale. Né à Awala-Yalimapo, un groupe de travail comprenant chercheurs et Amérindiens kali’na a ainsi mis en forme une graphie et identifié les règles de l’orthographe de la langue. Dans le même temps, les jeunes Kali’na inventent leur propre langue écrite, au travers des SMS ou des messages électroniques échangés chaque jour.

Localement, de nombreux responsables politiques constatent tout de même une dégradation de la transmission culturelle aux jeunes générations. Ainsi, les aliments et les boissons traditionnelles comme le kasilipo, l’alepa et le kasili sont toujours très appréciés à Awala Yalimapo, mais rares sont les jeunes qui savent les préparer. De même, les décès récents de Romuald Thérèse, premier chef coutumier d’Awala, grand vannier et chamane respecté, ou de Joseph Lieutenant, chanteur, musicien et grand vannier de Yalimapo, ont tristement mis en évidence la disparition d’une partie des connaissances et des savoir faire  kali’na et souligné l’importance de la transmission de ce patrimoine.

Pour faire face à ce risque de voir se creuser l’écart entre la culture dont les jeunes générations kali’na se réclament et la connaissance qu’ils en ont, la municipalité met en place le Centre des arts et de la culture kali’na. Dans cet esprit, certaines actions comme le développement de l’école de musique et de danse Yuwae et “ la nuit du sanpula ” – le tambour kali’na – ont remporté un franc succès. Alors que, il y a quelques années, les sanpula étaient peu nombreux et rarement joués en dehors des fêtes traditionnelles, cette manifestation a totalement relancé l’usage de ces instruments. A voir la place qu’occupent aujourd’hui dans les villages les principaux groupes de sanpula, comme Palana Bonon ou Ayawande, il est difficile de croire qu’ils ont à peine deux ans d’existence. Dans le contexte des cérémonies de deuil, comme les omakanon et les epekotonon, ces groupes interprètent les chants rituels de manière traditionnelle. Cependant, dans d’autres contextes ces mêmes groupes font évoluer les règles, explorent d’autres voies : nouvelles manières de danser, création de nouveaux types de tambours, fusion avec d’autres musiques comme le hip hop… et ce n’est probablement qu’un début.

La vie des Kali’na sur le territoire d’Awala Yalimapo a donc profondément évolué au cours des dernières décennies. A bien regarder la situation actuelle il serait étonnant que cela cesse dans un futur proche. L’augmentation de la population communale ou le fait que les jeunes soient de plus en plus diplômés et connectés au monde globalisé pousse à cette évolution. Un des défis de ces jeunes générations est de dessiner dès aujourd’hui ce que sera « être Kali’na » demain.

Texte de Johan Chevalier
Photos de David Damoison
Illustration de Joub

Pour aller plus loin

  • Collomb, G. & Tiouka, F. – 2000 – Na’na Kali’na : une histoire des Kali’na en Guyane – Ibis Rouge Editions.
  • Ahlbrinck Willem – 1931 – L’encyclopédie des Caraïbes. Texte traduit du néerlandais, accessible en ligne :
  • Le site internet du groupe de sanpula, qui présente aussi les principaux ouvrages de référence sur la culture kali’na : http://ayawande.doomby.com/

Remerciements

L’auteur tient à remercier Gérard Collomb, Daniel François, Dennis Lamaison, Thomas Mouzard, Alexis Tiouka, Félix Tiouka et Albert William pour leur aide lors de la rédaction de ce texte. Cette participation n’engage toutefois pas ces personnes sur le contenu de cet article, qui reste largement le point de vue personnel d’un non Kali’na habitant la commune d’Awala Yalimapo.