Faut-il bannir le bagne ? Les vestiges et l’histoire de l’administration pénitentiaire et de ses transportés sont bien souvent laissés à l’abandon et voués à l’oubli.
Mais l’idée de préserver et de valoriser ce patrimoine historique émerge dans le territoire. Reportage.

Dès 1852, la Guyane devient une colonie pénitentiaire. Criminels, prisonniers politiques, petits délinquants et parfois innocents sont envoyés sur cette terre pour purger leur peine. À Saint-Laurent-du-Maroni, sur les îles du Salut ou à Montsinéry-Tonnégrande, les lieux de réclusion sont nombreux. En proie aux maladies et aux sévices, nombreux sont les bagnards à mourir dans ces camps. Pour exemple, entre 1852 et 1889, sur les 20 000 transportés, 12 900 décèdent.
Après des décennies de fonctionnement, les bagnes ferment leurs portes en 1946. Longtemps laissés à l’abandon, certains sites sont aujourd’hui restaurés et ouverts au public. D’autres sont oubliés, engloutis par la végétation. Plus de soixante ans après leur fermeture, que reste-t-il de ces bagnes ?

« Les îles du Salut, un point du monde réprouvé. On passe au large », écrit le grand reporter Albert Londres en 1923 lors de son voyage en Guyane. Frappé par les conditions inhumaines de détention, le journaliste rédige un pamphlet à l’encontre de l’administration pénitentiaire. Les politiques et l’opinion publique s’emparent du sujet, mais il faut attendre les années 40 pour que les bagnes ferment leurs portes.
Daniel William, chef coutumier d’Awala-Yalimapo, est arrivé en 1950, il avait trois ans. Son père a travaillé sur La Martinière, fameux “ bateau prison” qui transportait les bagnards depuis Saint-Martin-de-Ré, en France, vers les bagnes coloniaux. « Je connais cette histoire que me racontait mon père, explique-t-il. À Awala, je jouais dans les anciennes cellules, à la pointe des Hattes. J’y voyais encore les menottes et les liens qui servaient d’attaches aux prisonniers. Je croisais Antoine, un ancien bagnard qui essayait d’entretenir les bâtiments et qui me parlait de cette époque. »
Avec le temps, Daniel a vu ce patrimoine tomber en ruines. Aujourd’hui, la mairie d’Awala voudrait implanter un musée sur la commune. « On s’y est pris un peu tard. Les touristes qui sont venus ici ont emporté avec eux des souvenirs, comme des briques estampillées “AP” (Administration pénitentiaire, NDLR)… », reconnaît-il, à demi-mot. Un “ pillage ” des sites qui a vu disparaître tout un pan du patrimoine. Selon Daniel William, les Guyanais méconnaissent leur histoire. « Ils pensent peut-être que cela ne les concerne pas. J’entends parfois dire que ces bagnards l’ont mérité. Mais moi, j’ai appris beaucoup de choses sur le bagne. Des choses à raconter. »

Vers une prise de conscience collective
Sur l’ensemble du patrimoine et des bâtiments du bagne, certains ont été restaurés comme le Camp de la Transportation à Saint-Laurent du-Maroni, classé Monument historique, ou les îles du Salut, au large de Kourou. D’autres camps, comme celui de la montagne d’Argent, l’îlet-la-Mère ou Saint-Augustin à Cacao, ont été laissés à l’abandon.
Avant de pouvoir entamer des politiques de conservation et de restauration, l’opinion publique doit connaître son histoire et prendre conscience de son patrimoine. C’est la théorie que défend Michel Verrot, directeur adjoint de la Dac, Direction des affaires culturelles, à Cayenne. « Le patrimoine est une notion complexe. Il n’y a pas de patrimoine sans conscience et acceptation locale de ce dernier. Le bagne, par exemple, empreint d’une connotation négative, n’est pas un élément fondateur de la communauté guyanaise. Fondamentalement, jamais une loi ne pourra créer un patrimoine. »
Une affirmation nuancée par Brice Chantrelle, délégué régional Guyane de l’association CHAM (Chantiers, histoire et architecture médiévale). Cette structure développe des chantiers de restauration et favorise l’insertion en faisant intervenir de jeunes Guyanais. « L’histoire du bagne est peu reluisante. Les Guyanais n’ont pas envie de remuer le passé. Mais les choses avancent. À Saint-Laurent-du-Maroni, avec l’obtention du label “Ville d’art et d’histoire”, la municipalité a favorisé cette prise en compte de l’histoire. »
Un argument également défendu par Catherine Corlet, responsable depuis novembre 2010 du Conservatoire du Littoral, propriétaire notamment de l’îlet la-Mère et du bagne des Annamites à Montsinéry : « C’est un passé douloureux que l’on a peut-être voulu cacher. Mais, il y a une réelle prise de conscience. »
L’opinion publique a donc un rôle à jouer et “ l’apprentissage” débute dès l’école primaire. À Saint-Laurent, Anne-Laure Dobros enseigne l’histoire-géographie au collège Paul Jean-Louis. Installée depuis sept ans dans l’Ouest guyanais, cette professeure note que « dès le primaire, les écoliers visitent le camp de la Transportation. Ils ont quelques connaissances. Mais l’histoire du bagne s’apprend en classe de 4e sur quelques heures de cours. »
En outremer, un bulletin officiel de l’académie préconise des ajouts ou des substitutions au cœur des programmes “ classiques ” afin d’y intégrer, par exemple en Guyane, l’histoire du bagne ou de l’esclavage.
La prise de conscience se développe sur les bancs de l’école, mais l’enseignante tempère : « Nos élèves au collège sont principalement des bushinengués. Pour eux, les bagnards sont des esclaves. Il est important de casser ces mythes. Peu de jeunes connaissent cette histoire, car ils vivent dans l’immédiateté et confondent les époques. Il n’y a pas selon moi de rejet ou de déni, mais une simple méconnaissance car ils ne s’approprient pas cette histoire. »

« On ne peut pas tout préserver »
Pour l’ensemble des acteurs du patrimoine, l’opinion publique sensibilisée sera donc plus favorable à la protection des sites historiques. Et si la prise de conscience collective semble prendre de l’ampleur, tout le patrimoine ne pourra être préservé.
Au vu du nombre important d’édifices liés à l’histoire pénitentiaire, restaurer l’ensemble des bâtiments serait une hérésie. Michel Verrot insiste : « Les sites sont dans des états de délabrement plus ou moins avancés. Il ne suffit pas d’allouer des fonds pour restaurer le patrimoine, il faut pouvoir l’entretenir et maintenir chaque année, un fonds de roulement. Un monument historique restauré et sans fonction, c’est absurde. »
Il faut donc développer toute une classification afin de prioriser certains lieux. Aujourd’hui, le camp de la Transportation et les îles du Salut témoignent de cette politique locale de préservation.
Concrètement, chaque lieu peut être soumis à l’approbation de la commission régionale du patrimoine et des sites, placée sous l’autorité du préfet de Région. Cette structure définit une stratégie de préservation et émet des avis, notamment sur l’inscription ou le classement des sites au titre des Monuments historiques. Le panel de “ protection” du patrimoine est complexe. « Il existe plusieurs niveaux de classements, explique le directeur adjoint de la Dac. Le niveau local avec les mairies, l’inscription aux Monuments historiques par la préfecture de Région et le classement aux Monuments historiques par l’Etat. » Une réglementation qui, selon Bernard Castieau, architecte à Saint-Laurent et instigateur de projets de réhabilitation, dessert la conservation du patrimoine. « Il y a 25 ans, nous faisions les choses simplement. Lorsque l’on classe un bâtiment en Monument historique, on doit ensuite faire intervenir des architectes spécialisés, on multiplie les études, etc. Tout ceci ralentit le processus de restauration et les travaux. Or, avec ce climat, tout se dégrade très vite. Un bâtiment a deux ans pour survivre, après c’est trop tard. Aujourd’hui, tout le monde veut se mêler de tout, et cela ralentit les processus de restauration de certains bâtiments. Il y a trop de bureaucratie. »
L’architecte reconnaît cependant d’importantes avancées. Sur les îles du Salut par exemple, propriété du Centre spatial, un partenariat entre la Dac, le CNES, la Fondation du patrimoine et le CHAM a permis de restaurer les lieux. « On a débuté à l’île Royale par la rénovation de l’escalier qui donne accès au musée puis les murs de soutènement, précise Brice Chantrelle du CHAM. Tout ceci se fait conjointement avec le ministère de la Culture et le CNES qui cofinancent. » La troisième tranche, avec l’île Saint-Joseph, devrait se terminer en fin d’année. Le parcours de visite pour les touristes sera sécurisé. À terme, une passerelle, située à environ six mètres du sol, permettra “ d’observer” les lieux.
D’autres chantiers sont à venir, notamment sur la commune de Montsinéry-Tonnégrande. Le bagne des Annamites, propriété du Conservatoire du Littoral depuis 2012, devrait subir un petit nettoyage. Thomas Moussu est tailleur de pierres et intervient en tant que chef technique auprès du CHAM. « À Montsinéry, on va stopper la ruinification. Il n’est pas question de rebâtir les cellules mais d’éviter leur dégradation. » Le professionnel suit les directives de l’Architecte des bâtiments de France. « On utilise les matériaux de l’époque avec les pierres que l’on trouve sur place et aussi de la chaux. On doit adapter nos techniques à chaque chantier. »
Au bagne des Annamites, les travaux devraient durer environ six mois. Catherine Corlet, du Conservatoire, précise qu’une signalétique spécifique sera mise en place afin d’informer les visiteurs de l’histoire de ce camp. « Nous travaillons avec les lycéens du BTS gestion et protection de la nature à Matiti. Ce sont eux qui élaborent cette signalétique. » La directrice en est persuadée : il faut une meilleure éducation de la population sur l’histoire de ces sites.
Une seconde vie pour ces camps
Une fois classés et parfois restaurés, certains anciens bagnes retrouvent une seconde vie. C’est le cas du camp de la Transportation à Saint-Laurent-du-Maroni, ville faite par et pour les bagnards.
Après le départ de l’administration pénitentiaire, le camp fut occupé par plusieurs familles. En 1987, le maire, Léon Bertrand, décide de racheter les murs et entame une politique de restauration des lieux.
Depuis 2003, c’est la compagnie de théâtre K’s and Co qui a investi le site. Codirigée par Ewlyne Guillaume et Serge Abatucci, l’équipe occupe plusieurs cases du camp. À leur installation, certains Saint-Laurentais ont été choqués. « La population ne semble pas totalement réconciliée avec ce chapitre et nous pouvons le comprendre. On nous a dit plusieurs fois : “Mais de quel droit êtes-vous là ?” sous-entendu, “Vous manquez de respect à ces lieux”. » Les deux comédiens se sont longuement interrogés sur leur légitimité à s’installer dans cette enceinte. « Nous avons conscience de travailler dans un lieu chargé d’Histoire et n’oublions jamais que nous sommes dans ce bagne, précise Ewlyne Guillaume. À nous de faire de cet outil de coercition, un espace de liberté, de se le réapproprier. »
Aux côtés de la compagnie, le Camp est aussi le lieu de développement du CIAP, Centre d’Interprétation de l’Architecture et du Patrimoine. En 2007, sous le mandat de Léon Bertrand, alors ministre délégué du Tourisme, la ville décroche le label “ Ville d’art et d’histoire”. Derrière cette vitrine, la municipalité, en partenariat avec le ministère de la Culture, s’engage notamment à développer un CIAP (inscrit dans le cahier des charges) pour sensibiliser le public au patrimoine.
À la fin de l’année, quatre nouveaux bâtiments devraient ouvrir leurs portes avec un espace conçu notamment en partenariat avec le musée de Saint-Martin de Ré (ancienne place du bagne, sur l’île de Ré). Ce “ musée ” retracera le voyage des condamnés entre la Métropole et la Guyane et leur arrivée à Saint-Laurent. Il témoignera également des conditions de vie au camp de la Transportation et au camp de la relégation à Saint-Jean. « Cette exposition sera permanente avec des collections venues de Métropole, mais aussi des musées Franconie et des Cultures guyanaises à Cayenne », explique Léa Castieau, chargée des publics au CIAP. Petite, elle jouait au cœur du camp de la Transportation, alors en proie à la végétation. Aujourd’hui, elle constate que le site a été complètement réapproprié. « D’autres personnes que les bagnards ont vécu entre ces murs. Une vie a remplacé celle du bagne. Cela aide peut-être à mieux digérer l’histoire. »
Au-delà de la volonté de conservation, préserver le bagne est aussi un axe de développement touristique. « La venue des touristes est essentiellement liée à la famille et aux amis, constate Brice Chantrelle. Les acteurs locaux doivent réaliser le potentiel existant et s’emparer de ces dossiers. »
Aujourd’hui, les îles du Salut sont le premier site touristique du département. Alors qu’en 1923, Albert Londres interpellait l’opinion publique et témoignait en faveur de la fermeture de ces lieux de réclusion, aujourd’hui, le bagne reste un atout majeur du développement touristique de la région.
Texte de Nolwenn Leboyer
Illustrations Joub
Photos de N . Leboyer, Den Lam, T . Montford