En 1950, le carnet de route du jeune Raymond Maufrais est retrouvé à Dégrad Claude, au bout du sentier des Émerillons. Soixante ans après sa disparition, Jérémy Banster consacre un biopic à l’explorateur et réactive le mythe Maufrais. Fitzcarraldo faisait traverser la jungle à un bateau, Banster y filme un métro qui ne sait plus trop dans quoi il s’est embarqué.

C’est quelques semaines avant la sortie du film, dans le bar d’un hôtel parisien, que Jérémy Banster m’accueille. J’ai trois quarts d’heure : le réalisateur enchaîne ensuite sur un autre entretien avec un journaliste, avant de filer pour une projection en région. Pour faire vivre son premier long-métrage, Jérémy Banster déplace des montagnes.
La sortie nationale de La Vie Pure a eu lieu le 25 novembre dernier (sur une vingtaine de copies seulement), deux semaines après sa première diffusion à l’Agora en présence du réalisateur et de l’acteur guyanais Stany Coppet – qui livre une interprétation saisissante, brute et parfois bestiale de Raymond Maufrais. Les deux hommes se sont rencontrés sur le tournage d’un court-métrage à Cayenne (dont personne ne semble se souvenir du titre !), en 2009. Le courant est tout de suite passé. « Le père de Stany, Bernard, m’a offert Aventures en Guyane (le journal de bord de Raymond Maufrais, ndlr), explique Jérémy Banster. C’était une vieille édition. Il m’a dit : “Écoute Jérémy, je t’offre ce bouquin, tu en feras ce que tu veux, mais je sens quelque chose. Vous vous entendez bien avec Stany. » Un an après, on avait acheté les droits et on était dans l’écriture. C’était en 2010. »

Le film a pourtant bien failli ne jamais voir le jour. « On est partis sans distributeurs, continue le réalisateur. Donc toutes les aides, les guichets financiers qui devaient nous suivre, se sont désistés. Premier film, jeune acteur, tournage au bout du monde… “Bon, c’est super votre histoire, c’est génial, mais on n’ira pas finalement”. Ce que je peux comprendre. Mais en même temps, s’il y avait plus de monde avec un peu plus de… tempérament, ce ne serait pas mal. Ça n’a pas été facile, mais en même temps ça nous a soudé pour aller au bout. Avoir fait le film dans ces conditions, qui s’approchent de celles de Maufrais, permet d’obtenir le film tel qu’il existe aujourd’hui ! »
On peut en effet tenter certains parallèles entre le film et l’aventure de Raymond Maufrais. Un budget minime – avec 988 000 euros, La Vie pure est un poids plume dans le cinéma français – ou encore l’espoir de voir sa carrière s’envoler. Comme Raymond Maufrais, qui comptait notamment sur cette expédition en Guyane pour s’affirmer comme explorateur-écrivain-journaliste, Banster et Coppet, coproducteurs du film (le premier à travers sa boîte de production Cantina Studio, l’autre à titre personnel), espèrent aussi faire leur place dans le cinéma français.
Pour autant, avec 11 500 entrées à la mi-décembre, dont 7 000 en Guyane et en Martinique, le pari n’est qu’à moitié rempli. La Vie pure peine à trouver son public. « Nous continuons son exploitation dans une dizaine de salles et il y a une vingtaine de projections spéciales prévues au mois de janvier, » tempère Olivier Compère, producteur, dans un mail. Le film, déjà vendu en Australie et présenté dans de nombreux festivals, a néanmoins obtenu des prix à la Réunion et à Cholet, et les critiques de la presse nationale sont plutôt positives.

La vie pure, c’est ce qu’a cherché à toucher du doigt le jeune Raymond Maufrais, explorateur dans le sang. Depuis tout gamin, il rêve des Tumuc-Humac, ces légendaires monts qui forment la frontière entre la Guyane et le Brésil.
À 23 ans, il décide de quitter sa ville de Toulon pour l’Amazonie. Son but : relier seul et à pied la source du Maroni à celle de l’Oyapock, puis poursuivre sa route jusqu’à Belém. Sa famille, puis les Guyanais qu’il croise tout au long de son périple tentent de le dissuader, en vain. Raymond Maufrais, quelque peu jusqu’au-boutiste, fonce bille en tête vers son rêve.

« Pourquoi je pars en Guyane ? écrit-il dans la revue Élites françaises. Parce que c’est une région inconnue et que j’ai soif de découverte. (…) J’avouerai aussi que j’ai horreur de la vie dite civilisée, horreur des gens qu’on y rencontre et des habitudes qu’on y prend. J’aurais pu, évidemment, entreprendre un voyage dans une région moins rébarbative : mais j’aurais rencontré, dans les endroits connus, ces margoulins et ces faux aventuriers qui sont la honte de toute société. Je préfère respirer l’air pur du risque.
Pourquoi je pars seul ? Parce que j’aime la vie dangereuse et que sans porteur, sac au dos, la hachette à la main, en pleine jungle, j’aurai vraiment le sentiment d’exister pleinement, de prendre mes pleines responsabilités d’homme, de tenter une chance qui en vaut la peine.
L’aventure de l’exploration est une aventure de pureté et d’humilité. Je vais essayer de comprendre des hommes primitifs, je vais vivre avec eux. Je vais retrouver les vieux instincts oubliés. »
Raymond Maufrais débarque à Cayenne en août 1949. Quelques semaines plus tard, il rejoint Maripasoula,
et entreprend son odyssée solitaire le 13 décembre. Mal préparé, plumé par diverses mésaventures, il s’enfonce dans la forêt avec le strict minimum : un maigre sac à dos et un fusil. Durant un mois, il parvient tant bien que mal à traverser le sentier des Émerillons… mais arrive dans un piteux état à Dégrad Claude, sérieusement blessé, épuisé et affamé. Sans autre alternative possible, il se résout à se jeter dans la rivière Tamouri, espérant sans trop y croire, pouvoir se laisser porter jusqu’au village d’orpailleurs de Bienvenue. Son journal de bord, qu’il a soigneusement rédigé tout au long de son périple, est retrouvé au début de l’année 1950 par le chef émerillon Monpéra, à Dégrad Claude. Raymond Maufrais ne donnera plus jamais signe de vie. Clap de fin ? Non, car rongé par la culpabilité et refusant de croire à la mort de son fils, le père Edgar Maufrais va remuer ciel et terre pour le retrouver. Entre 1952 et 1964, il montera une vingtaine d’expéditions et ratissera l’Amazonie… sans résultat.

UN RAYMOND MOINS BOY-SCOUT

Pour La Vie pure, Banster s’est accordé quelques libertés. Il a notamment essayé de «  donner de l’importance » aux femmes, grandes absentes de Aventures en Guyane et de À la recherche de mon fils. Janine, compagne de Raymond au moment de son départ en 1949, apparaît ainsi à plusieurs reprises alors qu’elle n’est citée qu’une fois dans le livre. « Au début du carnet, il y a 5-7 pages arrachées, qui correspondent à son histoire avec Janine. J’ai pris la liberté de dire qu’elle [était] enceinte au moment où il est parti. (…) En fouillant dans toutes les archives de Geoffroi [Crunelle, président de l’“Association des Amis d’Edgar et Raymond Maufrais”], je pense que je ne suis pas loin de la vérité », affirme Banster.
Et puis, le Raymond interprété par Stany Coppet tranche avec l’image de gentil boy-scout des carnets : il s’enivre avec les « vieux blancs« , perd sa montre au poker… Des détails confirmés par plusieurs témoins, mais absents des carnets — l’une des raisons qui font penser à une version expurgée, censurée par le père ou l’éditeur avant publication.
Raymond Maufrais n’en reste pas moins un personnage fantasmé par Banster et Coppet : « Il a touché du doigt la vie pure, répète le réalisateur à longueur d’interviews. Il y arrive presque ». Après cinq ans passés à travailler sur le sujet, on comprend que le réalisateur se soit pris d’affection pour son héros… Au risque d’en exagérer parfois la postérité. « Aujourd’hui, en Amazonie, c’est resté une légende pour les Amérindiens wayana. Pour eux, il est toujours vivant. C’est un « blanc » qui vit en forêt, qui a huit enfants avec une femme amérindienne et qu’ils connaissent tous, qui habite après Antecum Pata, que personne ne peut voir parce qu’il te tire des flèches si tu approches. Il est très aimé là-bas. Pour les Bushiningués, c’est un grand fromager de la forêt. C’est-à-dire que c’est l’âme de la forêt. Pour les métropolitains, il s’est fait bouffer par un caïman, c’est beaucoup moins poétique… Dans toute l’Amérique du Sud, surtout au Brésil, au Suriname et au Venezuela, l’histoire est très connue. Ils le considèrent vraiment comme le dernier explorateur du XXe siècle. Il est parti naïvement, pas préparé… Tout ça on le sait, mais c’est ce qui fait aussi la beauté du geste. »
Un « beau geste« , c’est sans doute aussi ce que voulait réaliser Jérémy Banster. On y voit l’amour sincère du cinéaste pour son sujet. L’envie, aussi, de faire découvrir aux Français ce morceau de chez eux en Amérique du Sud, ses cultures, ses paysages. On peut se réjouir que la Guyane attire de jeunes réalisateurs. Mais il est vrai que la région n’a pas encore eu droit à son grand film — la claque, visuelle, émotionnelle, qui lui rendrait justice, comme le fait en ce moment L’étreinte du serpent pour l’Amazonie colombienne.

Texte de Maxime Brousse & Stéphanie Bouillaguet
Illustration Association des Amis d’Edgar et Raymond Maufrais & Geoffroi Crunelle.
Photos Antoine Morin – Cantina Studio