Avant d’être députée de la Guyane, puis ministre de la Justice, Christiane Taubira, étudiante, a vécu les mouvements autonomistes de Guyane.Nous lui avons donc posé quelques questions autour de l’idée d’indépendance et sur la relation entre la République française et son ancienne colonie.

Pourquoi le Mouvement guyanais de décolonisation (MoGuyde) est-il né en 1974 et quels étaient ses objectifs ?
J’étais étudiante à Paris lorsque des militants indépendantistes ont créé le MoGuyDe en Guyane. À peine quelques mois plus tard, leurs principaux dirigeants étaient arrêtés pour atteinte à la sûreté de l’État, et transférés à la prison de la Santé à Paris, pour un prétendu projet d’attentat. Les perquisitions n’avaient donné lieu qu’à la saisie d’un fusil de collection chez l’un d’entre eux. Je me suis fortement impliquée, comme de nombreux autres étudiants, dans le mouvement de solidarité qui consistait à leur apporter des vêtements et des objets utiles en prison, essayer d’obtenir des permis de visite, sensibiliser les forces anticolonialistes en France et dans le monde, assurer le relais avec le collectif d’avocats, organiser des meetings de soutien. Cette campagne fut à la fois formatrice et très mobilisatrice. Nous y revendiquions également la libération de Nelson Mandela et la solidarité avec les Chiliens sous Pinochet. Nous relayions le mot d’ordre d’indépendance du MoGuyDe, qui s’était constitué dans le sillage des grèves ouvrières de 1971. La principale centrale syndicale, l’UTG, avait adopté cette année-là le mot d’ordre d’indépendance. En tant que mouvement politique, le MoGuyDe permettait de dépasser les limites de l’action syndicale. Peu après s’est constitué un syndicat indépendantiste d’enseignants. Cela relevait d’une longue dynamique depuis les mouvements autonomistes de 1956 par la SFIO, le PSG, l’UPG.

D’après vous, est-ce que la relation entre la France et la Guyane a changé au cours des 30 dernières années ?
Pour une bonne mesure, il faudrait remonter à 35 ans. Incontestablement, l’arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981 constitue une césure. De nouvelles arrestations de militants indépendantistes avaient eu lieu en 1980. Même scénario : arrestations, gardes à vue sans avocats, transferts à la Santé et à Fleury-Mérogis. Des dirigeants échappent aux interpellations et entrent en clandestinité. François Mitterrand fait adopter une loi d’amnistie, abroge la législation d’exception et la Cour de sûreté de l’État. Il autorise les radios libres, desserrant l’étau de la parole muselée. Il engage dès 1982 la première loi de décentralisation qui va rapprocher le pouvoir des citoyens, en accordant des prérogatives aux collectivités locales. Si l’on remonte une vingtaine d’années, l’ordonnance Debré de 1960 autorisait le préfet à décider, arbitrairement, par simple arrêté, de l’expulsion du territoire de tout fonctionnaire, sur le seul motif que ses propos sont de nature à nuire à l’ordre public. Trente ans plus tôt, c’est par un simple décret-loi que le gouvernement de 1930 décide la partition de la Guyane en créant le territoire de l’Inini sur 90 % de la surface totale, placé sous l’autorité du gouverneur. La mince bande littorale restante relève de la compétence du Conseil général. Ce décret-loi est abrogé en 1969, mais aussitôt un arrêté détermine la ligne Waki-Camopi comme limite de libre circulation. Quant à l’égalité, d’une façon générale, elle est tardive et incomplète. Le SMIC n’est aligné qu’en 2000, les allocations familiales étaient versées au père jusqu’en 1998, et les taux de non-scolarisation, de déscolarisation, de chômage notamment chez les femmes et les jeunes, prouvent de réelles inégalités. Il existe encore par-ci par-là des manœuvres sournoises ou des passe-droits, mais il est incontestable que depuis 1981, de vrais espaces de liberté ont été ouverts.
Est-ce que l’existence même d’un ministère de l’Outremer n’est pas la preuve que cette relation entre la République française et ses anciennes colonies n’a guère évolué ?
Il y a sans doute une ambiguïté dans le maintien de ce ministère. En sachant que chaque ministère traite des Outremers dans son champ de compétence. Cette ambiguïté tient à la fois de la géographie, de l’histoire, de la sociologie et de la culture. Soit on considère que les Outremers sont parfaitement assimilables à l’Hexagone, alors il n’y a pas lieu de considérer que des politiques publiques spécifiques doivent y être menées. Et on invalide tous les discours sur les particularismes, l’environnement géopolitique, les appartenances géoculturelles, etc. Soit on considère que les Outremers présentent des caractéristiques particulières, avec des enjeux économiques, des problématiques de développement, des sujets diplomatiques, etc., et il faut des marges d’initiative et d’action spécifique. En réalité, le nœud est davantage dans l’ambivalence entretenue par les classes politiques qui jonglent entre l’aliénation assimilationniste, et la revendication de singularité en réclamant constamment des mesures spécifiques.

Aujourd’hui les JT, même ceux de France TV, ne parlent que peu des Outremer. Comment agir pour faire évoluer ces mentalités et intéresser davantage les médias au destin de ces territoires ?
La perception des Outremers reste biaisée, alternativement exotique, évènementielle, sensationnelle. Pour changer le regard des autres sur les Outremers, il faut d’abord que les Outremers changent le discours sur eux-mêmes. Il revient aux stations du réseau de faire surgir ce qu’il y a d’extraordinairement original, créatif, énergique dans ces territoires où la vigueur et l’inventivité de la jeunesse, la richesse du patrimoine, la dextérité des artisans, le talent des artistes, la pugnacité des acteurs économiques, constituent de solides atouts et alimentent une effervescence revigorante. Pour rendre cela possible, il faut sans doute repenser les politiques de recrutement, les politiques éditoriales, les politiques de coopération.

Vous avez refusé le poste de ministre de l’Outremer en 2012 ; si vous l’aviez occupé, quelles actions phares auriez-vous menées vers la Guyane pour plus d’équité ?
Je n’ai pas refusé ce poste, car il ne m’a pas été proposé, même si je l’aurais assurément refusé. Le président de la République m’a demandé si j’acceptais de prendre en charge le ministère régalien de la Justice. J’avais plutôt envisagé de tourner la page de ma vie politique, mais le défi était immense et immensément beau. Cela ne m’empêche pas de considérer ce qui conviendrait à la Guyane : vision et courage. Le potentiel est considérable : espace terrestre, espace maritime, richesses terrestres, halieutiques et sous-marines, biodiversité, ressources énergétiques renouvelables, la population totale équivalente d’une agglomération moyenne, et par-dessus tout, une jeunesse vive, dynamique, instruite, qualifiée ou facile à former. Bref, un avenir à construire à échelle humaine. Il faut une dynamique au lieu de comptes d’apothicaires et d’annonces d’aubaine. Il conviendrait de concevoir un contrat économique et social avec l’État et l’Union européenne sur quinze ans, avec objectifs et échéanciers contraignants. Plus une politique culturelle volontariste. Mais pour cela il faut sortir de l’ambivalence que j’évoquais à l’instant.

Certains territoires, comme la Nouvelle-Calédonie, ont fait le choix de plus d’autonomie, d’autres, comme Mayotte, se rapprochent de la République française, comment expliquez l’état d’esprit actuel de la Guyane, révélé par le référendum de 2010 ?

C’est un combat politique d’une bonne dizaine d’années qui a permis de faire admettre la pluralité des Outremers, et donc la singularité de chaque territoire. De là découle la prise en compte différenciée de la réalité physique, du potentiel économique, du bassin régional, de l’Histoire, et par conséquent de la trajectoire d’avenir. Le statut institutionnel en est une conséquence. Il revient aux habitants de chaque territoire de choisir le cadre de ses relations avec l’Hexagone. Un choix limité, d’ailleurs puisque hors la Nouvelle-Calédonie qui dispose – à quel prix ! – d’un Titre dédié dans la Constitution française, ce choix est entre l’article 73 d’identité législative et le 74 de spécialité législative. Le choix majoritaire pour l’article 73 en Guyane lors du référendum de 2010 révèle une incohérence et une inconséquence. L’incohérence tient au processus politique qui a conduit des revendications d’autonomie à l’indépendance puis aux discours sur les spécificités, alors que le choix 73 est celui de l’assimilation. L’inconséquence tient à ce que dès les lendemains du référendum, les mêmes qui avaient fait campagne pour ce choix de l’article 73 réclamaient de l’état des mesures financières spécifiques et contestaient à haute voix l’autorité préfectorale.

Comment imaginez-vous la Guyane politiquement en 2050 ?
Politiquement, je n’en sais rien : l’Histoire des peuples n’est pas linéaire, elle résulte de combats et de choix, y compris de non-choix. Sociologiquement et culturellement, j’imagine la Guyane enfin désenclavée, facilitant une meilleure connaissance mutuelle entre les habitants du littoral et ceux de l’intérieur ; et grâce à de constants échanges culturels, tous les jeunes au moins seraient polyglottes français-créole-amérindien-bushinengué. Ses relations avec les pays voisins et le reste du continent seraient construites sur une prise en charge volontariste des espaces communs, forêt, sous-sol, océan. Économiquement, elle aurait la maîtrise locale de l’exploitation des ressources, engagée depuis belle lurette dans des recherches sur la pharmacopée, les énergies renouvelables, les agricultures et industries propres, grâce à des laboratoires universitaires de recherche sur la biodiversité. Bref une Guyane épanouie. Si c’est le cas, la politique aura tout simplement été à la hauteur.

Entretien par Pierre-Olivier Jay
Photos Jody Amiet, Guillaume Aubertin