Le père de Thomas était un marin norvégien connu et reconnu. Il a navigué de longues années en famille sur presque tous les océans du globe. Dans la vie des père et fils Tangvald, la Guyane trouve une place centrale. En effet, bien avant le passage et la disparition de Thomas, Peter s’y était installé quelques années et y avait construit sa goélette Artemis de Pytheas en bois amazonien. Il y avait aussi rencontré Lydia, la mère de Thomas. La notoriété du père en Norvège fait que la disparition du fils a été relayée dans certains médias de ce pays. Elle est en revanche passée totalement inaperçue en Guyane.
De mère française et de père norvégien naturalisé américain, Thomas avait la double nationalité, américaine et française, ne gardant de la Norvège que son nom et ses origines. La mer était le point central de la vie de ce marin chevronné. En effet, si sa vie commença en mer à bord du voilier de son père Peter, c’est aussi la grande bleue qui lui prit une partie de sa famille et qui laisse aujourd’hui ses deux enfants orphelins.
Que ce soit le père Peter, ou le fils Thomas, leurs vies de marins ont chacune pris une tournure dramatique. Le père ne voulait pas de technologie sur son bateau et naviguait sans moteur et sans électronique, « à l’ancienne » diront certains. Thomas suivit le même chemin. De nombreux points communs lient l’histoire maritime du père et du fils. Retour sur ces deux personnages atypiques, liés l’un comme l’autre par la mer, les bateaux, mais aussi la Guyane.

Le père

Un premier coup d’œil à la couverture de l’autobiographie de Peter Tangvald annonce la couleur. Le titre : « At any cost. Love, life and death at sea » est sans équivoque et résume à lui seul la vie si originale de ce marin. Publié en 1991 à titre posthume, ce livre raconte donc l’histoire de Peter, marin américano-norvégien au parcours dramatique et fascinant à la fois, mais il raconte aussi la jeunesse de son fils Thomas, qui aura voyagé toute son enfance avec son père jusqu’au naufrage du voilier familial Artemis de Pytheas dont Thomas sera le seul survivant.
Globalement inconnu du grand public, Peter faisait partie du petit milieu de circumnavigateurs d’après-guerre. En fouillant un peu, on retrouve ses traces dans la littérature maritime de l’époque. Par exemple, Bernard Moitessier trace un profil de Peter dans son livre Cap Horn à la voile. Alors que ce dernier est en train de préparer son mythique Lnavire Joshua dans le port de Marseille, il retrouve Peter et décrit ces retrouvailles : « D’autres romanos arrivent : Pierre et Simone Tangvald terminent leur tour du monde sur Dorothéa, cotre de 10 mètres à tableau, sans moteur auxiliaire, équipé d’un pilotage automatique à girouette. Henry et moi avions rencontré Pierre aux Antilles à l’époque où il naviguait en solitaire (décidément la tradition se perd). […] Ils ont réalisé le parcours Martinique-Marseille dans ce laps de temps [1 an] en passant par la mer rouge. C’est extrêmement rapide, surtout sans moteur auxiliaire pour faciliter la remontée de la mer Rouge, effectuée d’un seul jet à cause des abris peu sûrs pour un bateau naviguant à la voile pure. »
Peter arriva en Guyane à bord de Dorothéa à la fin des années 60 afin d’y construire son « bateau de rêve », car le bois en Guyane est de meilleure qualité « que le meilleur teck venu d’Asie ». Il décrit son installation à Cayenne ainsi : « J’ai loué une grande maison dans la périphérie de Cayenne […]. Juste à côté de la maison, j’ai construit un large hangar de 60 pieds de long et 40 pieds de large. Ici, je souhaitais construire le bateau et y stocker mes outils et machines. […] La Guyane Française possède tout le bois dont j’ai besoin, mais rien de plus. Ici il n’y avait […] pas d’outils, pas de machines, pas de quincaillerie et aucun accessoire pour n’importe quel type de bateaux ».
Il séjourna à Rémire plusieurs années, le temps que sa goélette Artemis de Pytheas puisse prendre la mer. Il semblerait qu’encore aujourd’hui, Peter reste le seul à avoir construit un tel bateau sur les plages de Cayenne.
C’est aussi en Guyane qu’il rencontra Lydia, la fille d’expatriés français qui embarqua avec lui, à tout juste 18 ans et contre l’avis de ses parents. Elle devint par la suite la mère de son premier enfant, Thomas.

Le fils

En 1977, alors que l’Artemis de Pytheas croise le golfe de Bengale et l’entrée du détroit de Malacca, Thomas naît à bord du bateau de ses parents. Rapidement orphelin de mère suite à une attaque de pirates en mer de Chine en 1979, sa jeunesse est d’une part naturellement très liée à la vie de son père, mais aussi à la navigation et à la mer, n’ayant alors connu que cela. Sa jeunesse maritime prend une seconde tournure quelques années plus tard à la suite de la disparition de Peter lors du crash du bateau familial sur les récifs de Bonaire en 1988.
Il est alors recueilli par un ami de son père à Andorre, avant de prendre la direction de l’Angleterre pour ses études universitaires en architecture navale et mécanique des fluides. Une fois diplômé, il achète un petit cotre Melody et reprend la mer, sans moteur comme il l’avait quittée, et traverse l’Atlantique jusqu’a Porto-Rico. Il s’y installe avec une jeune « du pays ». Melody n’étant plus en état de naviguer, il achète un ancien bateau de la pêche traditionnelle de Porto Rico, l’Oasis, qu’il considère être un des meilleurs voiliers pour la navigation côtière comme hauturière. Il le transforme dans un premier temps en navire de course avec lequel il participe localement à des régates, puis dans un second temps en navire de croisière pour quitter Porto Rico avec sa famille (le couple a alors un enfant). En 2013, souhaitant s’installer au Brésil, il décide, avec sa femme, que leur second enfant naitra là-bas afin d’y faciliter administrativement l’installation. Ils quittent donc l’île américaine pour le sud. Le second petit nait à Oyapoque, puis la famille remonte en Guyane, lieu que Thomas connait très peu (il y a juste fait une courte escale en 81 avec son père) mais auquel il est très attaché. Ce petit retour sur leurs pas semble au départ être juste une courte escale, mais elle devint bien plus longue que prévu et sera l’origine du drame de la vie de Thomas.

Thomas et la Guyane

De retour en Guyane et 2 enfants plus tard, Thomas accoste donc en famille aux pontons de Degrad Des Cannes. Au départ ravi de remettre les pieds sur ce territoire, il déchante assez rapidement, car dès les premiers jours, après avoir laissé son bateau sans surveillance au ponton, comme, dit-il, il l’a fait dans toutes les autres marinas du monde, il le retrouve gitant a 45° et les œuvres vives en grande partie hors d’eau. En effet, les 200 kg de lest de son bateau en bois ont été volés et la légèreté de son bateau fait qu’il se retrouve quasi entièrement hors d’eau et exposé au dur rayonnement solaire de la saison sèche guyanaise.
Racheter 200 kg de plomb rapidement afin de réimmerger le bateau est impossible au vu des moyens financiers du couple. Oasis souffre très rapidement du soleil, le bois se rétractant en séchant et créant ainsi des voies d’eau sur l’ensemble de la partie située sous la ligne de flottaison.
Les mois passent à Cayenne et ce qui devait être un rapide passage tourne au calvaire. Même si le matériel de construction navale est plus accessible sur le territoire qu’à l’époque de son père, le matériel spécialisé et surtout bon marché lui manque pour réparer rapidement son voilier. Dans la tourmente, sa femme décide de repartir à Porto Rico avec les enfants, et il se retrouve donc seul avec son bateau, gardant en tête comme unique objectif de rejoindre au plus vite Natal pour que sa famille l’y retrouve et qu’ils entament ensemble une nouvelle vie, brésilienne cette fois-ci.
Trainant beaucoup autour de la marina, c’est à cette période que je rencontre Thomas. Je passe alors beaucoup de temps à discuter avec lui et découvre son histoire. Par ailleurs, je tente bien évidemment de l’aider, avec mes faibles moyens, à bricoler son bateau. Son bateau s’étant grandement dégradé, il en devient inhabitable et Thomas trouve donc un hébergement de fortune dans un squat de Cayenne, en compagnie d’une famille d’exilés illégaux boliviens. Son quotidien se résume à des allers-retours en vélo jusqu’à la marina pour travailler sur son voilier, mais il lui est difficile de garder le moral, cette restauration avançant très lentement. La vie dans le squat est elle aussi compliquée à cause des contrôles récurrents et à toutes heures de la police aux frontières. Sachant le peu de risque qu’il encoure, ayant lui des papiers en règle, il porte alors un soin particulier à se mettre « en première ligne » lors des contrôles afin de permettre à ses colocataires de fortune de s’enfuir et ainsi leur éviter un passage au Centre de Rétention administrative de Matoury. Malgré un moral en dents de scie, il réussit début 2014 à reprendre confiance et à voir le bout de cette mauvaise passe. L’Oasis commence à redevenir navigable, même s’il reste encore très fragile. Thomas décide de quitter le squat pour réhabiter son voilier et pouvoir passer plus de temps chaque jour à travailler à sa restauration. Un petit contrat d’architecte naval avec un constructeur de coques alu guyanais (qu’il qualifiera de vol intellectuel et d’arnaque au vu du gain financier qu’il percevra), lui permit de financer la fin de sa restauration et d’envisager un départ proche.

Epilogue

Courant mars 2014, en pleine rechute dépressive, il décide de tester son voilier en allant jusqu’à l’îlet la Mère. Il se rend compte alors qu’Oasis prend encore beaucoup l’eau ce qui n’améliorera pas son moral. Il passera alors quelques jours à travailler de manière intensive aux dernières réparations et aux derniers préparatifs. C’est malheureusement le moral au plus bas et donc au pire moment qu’il décide sur un coup de tête de partir pour le Brésil. N’étant jamais arrivé à Natal, Thomas Tangvald est définitivement déclaré disparu en mer en Mai 2014. Depuis aucune trace ni de Thomas ni de son voilier n’ont été retrouvée.

 

couv at any cost«At any cost», l’autobiographie de P.Tangvald a été terminée et publiée a titre posthume par Thomas dans les années 90. Ce livre est aujourd’hui très compliqué a trouver en dehors d’internet. L’histoire de Peter et indirectement de Thomas y est raconté de manière très détaillée. Une histoire aussi stupéfiante qu’émouvante.

Texte de Arthur Alt
Photo Arthur Alt, Jean Heylbroeck
tangvald.wordpress.com