Les coraux des Antilles françaises sont actuellement confrontés à un phénomène de blanchissement sans précédent, qui met en péril tout l’écosystème littoral et l’économie qui en découle. Si ce phénomène délétère est lié au réchauffement climatique, des solutions existent localement pour améliorer la résilience des coraux.
81%de coraux touchés par le blanchissement cette année. C’est le chiffre, alarmant, établi en octobre 2023 par la dernière étude réalisée pour l’Office de l’eau (ODE) de la Martinique, au niveau de 11 points de suivi situés tout autour de l’île. « 12 % en sont déjà morts récemment, l’avenir des autres est encore incertain, mais inquiétant », précise Alexandre Arqué, chargé d’étude sur les eaux littorales à l’ODE de la Martinique. Un protocole participatif de surveillance de l’ensemble des coraux a été mis en place en septembre par la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DEAL) de la Martinique et l’Asso-Mer, association locale qui mène des actions de sensibilisation et de protection des milieux marins. Plus les plongeurs et randonneurs marins y feront remonter de données sur la présence ou l’absence de coraux blanchis, plus l’état des lieux sera complet. S’il n’y a pas encore de chiffres précis pour la Guadeloupe, la situation y semble tout aussi critique. « Les remontées de terrain font état d’une tendance similaire dans l’Archipel : les coraux des Antilles traversent leur pire épisode de blanchissement », déplore Malika René-Trouillefou, responsable du laboratoire de biologie des organismes et des écosystèmes aquatiques (BOREA) à l’Université des Antilles.
Cause première de cette mortalité sans précédent : la température de l’eau anormalement élevée cette année, due au réchauffement climatique. Une situation qui avait été anticipée par l’Agence américaine d’observations océanique et atmosphérique (NOAA) dès la mi-juin et qui a duré jusqu’à la mi-octobre. « Le blanchissement est une manifestation du stress subi par le corail qui expulse ses zooxanthelles, les microalgues avec lesquelles il vit en symbiose et sans lesquelles sa survie est compromise, explique Gwenaël Quenette, président de L’Asso-Mer. La microalgue donne aussi sa couleur aux tissus du corail. En son absence, le squelette calcaire devient visible et les coraux apparaissent blancs. » Ce phénomène se déclenche notamment quand la température de l’eau dépasse les 30°C pendant plusieurs jours. Si toute la Caraïbe est actuellement concernée, « les zones qui subissent le plus de pressions humaines sont celles qui subissent le plus de mortalité », souligne Jessica Crillon, chargée de mission au Parc naturel marin de Martinique (PNMM). Le phénomène est en effet aggravé par la mauvaise santé des coraux qui subissent depuis des décennies des agressions, principalement d’origines humaines dans la région Caraïbe – destruction physique, pollutions chimique et biologique – qui s’ajoutent aux épisodes périodiques de canicule maritime. Bilan : « 80 % des colonies coralliennes des Antilles françaises ont disparu au cours des quarante dernières années », alerte Malika René-Trouillefou.
Les coraux rendent pourtant de nombreux services aux sociétés humaines, dans la Caraïbe comme ailleurs : indispensables à de nombreux poissons, ils favorisent les activités de pêche, ils protègent les côtes en atténuant la houle lors de phénomènes météorologiques extrêmes, ils représentent également un attrait touristique indéniable, par leur beauté et la biodiversité exceptionnelle qu’ils abritent et ils sont à l’origine du sable blanc des plages. Ils sont aussi le réservoir de molécules nouvelles d’intérêt pharmaceutique, cosmétique ou alimentaire. Il y a urgence à les préserver : comment agir pour lutter contre les agressions qui altèrent leur santé et diminuent leur capacité d’adaptation face au réchauffement climatique ?
Améliorer les réseaux d’assainissement des eaux usées et pluviales constitue le principal levier d’action contre les pollutions chimiques et biologiques, comme le souligne le rapport de l’Initiative française pour les récifs coralliens (Ifrecor) de 2020, ainsi que celui de 2022 de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) [2,3]. Concrètement, cela passe par la mise en place de stations d’épuration, l’amélioration de l’efficacité des traitements, l’extension des réseaux collectifs et le raccordement des usagers là où cela est possible, la disparition des rejets en mer des eaux usées non ou mal traitées. « En Martinique, les stations de traitement collectives ne représentent que 42 % de l’assainissement des eaux usées, indique Alexandre Arqué. Moins de la moitié sont suffisamment performants pour être conformes à la norme, et la tendance semble à la dégradation. Des solutions techniques existent afin d’améliorer la qualité des milieux aquatiques. Pour cela, il est nécessaire que les politiques publiques mettent en place des systèmes de traitement des eaux opérationnels et efficaces. ». La situation est encore plus critique pour les systèmes d’assainissement non collectifs, non conformes à 90 %, du fait de leur vétusté ou du manque d’entretien, ou absents. « Des aides financières existent, comme par exemple le dispositif de financement de l’accompagnement des particuliers (DFAP) pour aider les particuliers à réhabiliter leur système ou le raccorder au réseau collectif, rappelle-t-il. Il est nécessaire d’agir plus vite. »
Concernant les eaux de pluie et fluviales, elles contribuent également à la dégradation des eaux littorales en y amenant d’une part, les matières nutritives contenues en excès dans les sols amendés par des engrais chimiques, qui entraînent le développement d’algues nuisibles aux coraux, et d’autre part, les pesticides et les métaux qui polluent les sols et dont certains sont toxiques pour les récifs coralliens.
Les activités en mer peuvent également être la source de pollutions chimiques et biologiques qui affectent les coraux. Selon une étude publiée en 2022 par l’ODE Martinique, 80 % des bateaux de plaisance, par exemple, rejettent des eaux noires (issues de leurs toilettes) à moins de 3 milles nautiques (5,56 km) du littoral, ce qui est interdit et passible d’une amende. Une des raisons est le non-respect d’une directive européenne qui impose que tous les ports et marinas soient équipés en station de pompage des eaux noires. Seule la marina du Marin en est pourvue sur l’île. Bateaux hors d’usage (BHU) ou encore microplastiques, crèmes solaires, dont certaines contiennent des filtres UV toxiques pour les coraux, sont aussi d’autres sources de polluants préoccupants. Sans oublier les pressions physiques qu’y s’exercent sur les coraux, lorsque que les ancres sont jetées sur un corail. « Sur les 140 BHU que nous avons recensés, nous en avons retiré une cinquantaine. Et nous avons posé 20 mouillages à destination des acteurs du nautisme », indique Jessica Crillon.
Malgré la mobilisation d’associations et d’institutions locales, et la disponibilité d’outils et de moyens d’action collectifs et individuels, la situation peine à s’améliorer. Il y a urgence à agir, ici et maintenant, avant qu’il ne soit trop tard pour les coraux, et pour l’ensemble des écosystèmes des Antilles françaises.

Katia Delaval