Vivre sur un joli petit caillou, perdu au milieu de l’Atlantique Nord, s’apparente à une vie paradisiaque. Mais pour la jeunesse de l’île de Saint-Pierre-et-Miquelon, l’envers de la carte postale est loin d’être idyllique. Le sujet de leur santé mentale est devenu une priorité pour les élus et les acteurs sociaux.
La scène se passe sur l’île de Saint-Pierre, place du Général de Gaulle, un après-midi de juillet. Côté météo, le thermomètre affiche 11°. Une brume à couper au couteau plombe le paysage, et ça dure depuis une bonne semaine. Assises sur le banc en face de la Poste, Manon et ses deux copines râlent en dégustant un sorbet rose bonbon. « On n’en peut plus de ce temps pourri, peste Manon, 15 ans. On a le moral à zéro, on ne peut pas se baigner, se balader… Pour se croire en été, ben, il nous reste les glaces ! » Et l’espoir d’un ciel bleu pour chasser le vague à l’âme et goûter à l’ambiance estivale. « Tu déprimes quand tu vois pas le soleil, commente sa voisine Lola, 14 ans. On se tape des hivers super froids alors si c’est pour passer les grandes vacances enfermées ou dehors avec des pulls et des bottes, non merci ! Déjà que c’est tout petit ici, y’a pas grand-chose à faire, vraiment c’est dur pour les jeunes. »
Le ronchonnement sur l’humeur du baromètre pourrait paraître anecdotique. Pourtant, il sous-entend bien d’autres réalités sur ce que cela veut dire de grandir sur un archipel de 242 km2 au total et seulement 26 km2 pour l’île principale de Saint-Pierre.
D’un côté, la version idyllique d’une existence insulaire paisible, où l’on sort en toute tranquillité dans la rue avec les potes dans une ambiance de village. De l’autre, l’impression oppressante d’être enfermé dans une bulle. Voire une « prison dorée », assène Manon. Pas facile pour les jeunes de se construire entre ces deux visions. Alors si, géographiquement, la collectivité d’outre-mer est un p’tit caillou sur une carte de l’Atlantique Nord, psychiquement, elle peut représenter un désert à traverser.
Une étude de Santé publique France, réalisée en 2020, l’a acté : « Les problématiques de santé mentale sont importantes chez les jeunes de l’archipel puisque 25,6 % des 18-24 ans ont déclaré au moins un épisode dépressif caractérisé dans l’année précédant l’enquête. » C’est 14 points de plus que les jeunes du même âge dans l’Hexagone (11,7 %).
Plus inquiétant, 19,2 % ont reconnu avoir eu des pensées suicidaires contre 4,6 % de l’autre côté de l’océan. Second signal alarmant, le niveau de consommation d’alcool et de cannabis est là aussi plus élevé que dans le reste de la jeune population française.
Face à ce mal-être, les autorités ont décidé de renforcer la prévention et la prise en charge médicale. Depuis 2017, un Centre médico-psychologique de l’enfant et de l’adolescent (CMPEA) a ouvert ses portes au sein du Centre hospitalier de l’île. « Il y avait un énorme rattrapage à faire parce que la santé mentale des jeunes est longtemps restée un angle mort et tabou, explique Claire Chevreuil, pédopsychiatre, responsable de la structure. Il était temps de mutualiser les ressources pour accompagner les familles. Aujourd’hui, nous avons une file active de suivi de 150 jeunes patients. Ce qui montre tout le travail à faire. »
Dans ce territoire de 5 600 habitants, on a longtemps qualifié les îliens de farouches taiseux. Sur cette terre de marins, la mer et le vent parlent avant les hommes. Les maux se barricadent, à l’image des corps transis de froid que l’on protège du frimas hivernal derrière les jolies façades des maisons colorées.
Dans ses consultations, Claire Chevreuil écoute souvent les mêmes histoires. « Des jeunes qui souffrent de l’insularité parce qu’ils ont le sentiment de voir tout le temps le même décor, de partager leur temps avec les mêmes personnes. Ils disent vivre dans un cocon, douillet en apparence, mais vite étouffant. »
Dans un périmètre de vie aussi restreint, les copains d’école sont les mêmes de la maternelle au lycée. Votre voisin sait avec qui vous flirtez. Suite à la fermeture de la seule boîte de nuit de l’île après la crise sanitaire du Covid, aucun endroit pour danser. L’un des principaux bars convoités par les jeunes, le Rustique, est aussi le repaire de leurs parents et grands-parents… « Il y a le sentiment d’être toujours sous l’œil des autres. C’est compliqué pour apprendre l’autonomie, l’indépendance, si importantes à l’adolescence. »
Et quand les liens se brisent, « vous n’êtes jamais loin de celui que vous ne voulez plus voir et, plus grave, de votre harceleur. Nous avons, comme dans l’Hexagone, beaucoup de cas de harcèlement à l’école ». Il y a aussi les victimes de violences intrafamiliales qui, faute de familles et de structures d’accueil, ne peuvent prendre de la distance avec la souffrance du foyer.

Aux côtés du CMPEA, d’autres acteurs se mobilisent au quotidien pour « accroître la vigilance et repérer toute situation de détresse », comme le rappelle Dominique Pascal, la directrice de l’Agence territoriale de santé. Un travail étroit avec l’Éducation nationale, notamment la psychologue scolaire et le Centre de soins et d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) a abouti à la création d’un réseau de sentinelles, veilleurs bienveillants formés par des psys du CHU de Brest.
Le tissu associatif, très dense sur l’île, n’est pas en reste. Cet été, un nouveau lieu complètement dédié aux jeunes a ouvert, sous la houlette de la ville et de l’Association jeunesse éducation populaire (Ajep). Imaginé en partenariat avec Animaje, association de loisirs et d’animations pour les jeunes située à Clisson en Loire-Atlantique, l’endroit accueille désormais les 14-18 ans dans un vaste espace sur les hauteurs de la ville.
On y joue au baby-foot, au billard, écoute de la musique, y concocte des crêpes ou des barbecues ou bien on « chille » tout simplement. « Notre idée est de permettre aux jeunes de faire vivre cet endroit comme ils le souhaitent », explique Audrey Hacala, 23 ans, l’une des animatrices. Elle-même saint-pierraise, elle a quitté son archipel comme 60 % des jeunes pour « partir aux études », comme on dit ici. De biologie pour Audrey. Mais après quatre années loin des siens et de son caillou, l’envie de revenir et de se reconvertir s’est imposée. « Apprendre un métier auprès de la jeunesse est devenu évident. Je me souviens de mon adolescence sur l’île, ça n’a pas toujours été facile, on a l’impression de manquer d’horizon et de liberté. Mais quand on s’en va, on réalise que c’est quand même chouette de grandir ici. Finalement, perdu dans une grande ville, dans l’anonymat, parfois loin de la nature, de la mer, c’est pas toujours très bon non plus pour le moral. »

Texte et photo de Valérie Parlan