À 45 ans, Drupa Angénieux a déjà un beau parcours derrière elle. Cette infirmière diplômée, qui a travaillé pendant quelques années en tant qu’infirmière scolaire dans l’ouest de la Guyane, a décidé un jour de se consacrer à ce qui la faisait vibrer depuis toute petite.

Formant un grand corridor de biodiversité avec l’Amazonie, le Plateau des Guyanes regroupe sous une même appellation géologique le sud du Vénézuéla, le Guyana, le Suriname, la Guyane et le nord Brésil. Cette grande aire géographique où s’étalent des forêts fluviales, des mangroves et des savanes est plantée depuis des milliers d’années. On y rencontre des cacaoyers. « Lorsque j’étais infirmière scolaire, je me suis rendu compte que les enfants ne connaissaient absolument pas les fruits qui existent en Guyane. Ils ne connaissaient que la banane et la pomme. J’ai alors décidé de me former auprès d’une maison familiale et rurale (MFR) car je voulais monter un projet de jardin pédagogique. Là où je suivais ma formation, à Mana [dans l’ouest de la Guyane], il y avait une cacaotière. Je me suis dit : “waouh !” j’aimerais bien transformer le cacao en chocolat […], d’autant qu’il y a un potentiel énorme en Guyane ».
À partir de là, Drupa obtient une parcelle entièrement boisée de dix hectares, aujourd’hui labellisée « bio », à Saint-Laurent du Maroni, commune guyanaise séparée du Suriname par le grand fleuve Maroni. Dans le même temps, elle commence ses « expérimentations » pour faire sécher, fermenter et torréfier les graines de cacao, et façonner la pâte de chocolat. « Je travaillais dans un petit atelier à la maison. Alors, j’ai fait une demande de fonds européens pour avoir un atelier avec une petite ligne de production ». Une demande de financement est déposée auprès du Leader [fonds européens à disposition du monde rural] sur la programmation 2014-2020. Le dossier est accepté et permet à l’artisane chocolatière d’acheter dans un premier temps du petit outillage de transformation : « À l’époque, ces matériels-là étaient plus difficilement accessibles que maintenant », se remémore-t-elle. Elle s’équipe d’un four pour torréfier les graines, d’une concheuse pour mélanger le chocolat et d’une armoire à chocolat pour garder les exquis dans de bonnes conditions. Cette montée en gamme lui permet d’asseoir son savoir-faire naissant et d’envisager une production régulière. « Une fois que j’avais l’assurance que la production serait possible, j’ai demandé des fonds Feader pour mettre en place mon unité de production de chocolat et du matériel agricole [hangar et matériel pour la conduite de la plantation de cacao] ».

Asseoir son savoir-faire
Madame Angénieux a ainsi reçu l’accord d’un soutien par l’Europe à hauteur de 150 000 euros. Elle a reçu à ce jour 75 % du montant attribué. Le montage des dossiers, les délais de livraison et de paiement par la collectivité territoriale, gestionnaire des fonds européens en Guyane, « c’était un parcours du combattant », se souvient non sans soupirer l’agricultrice-chocolatière.
Mais le travail a payé. La créatrice dispose aujourd’hui d’une gamme de dégustations intéressantes : des carrés au curcuma, au gingembre, à l’oseille de Guinée, au cupuaçu (fruit crémeux d’Amazonie). Deux variétés de cacao sont travaillées : le Theobroma forastero amelonado et plus récemment, sous protocole partagé avec le Cirad (Centre international de recherche agronomique et de développement), la variété guiana. « 300 à 500 kilos de chocolat » sont produits chaque année à l’atelier.
Drupa compte parmi la nouvelle vague d’agricultrices et agriculteurs du département à orienter leur travail selon les concepts millénaires de l’agroforesterie, qui consiste à faire profiter les cultures nouvellement plantées des bienfaits qu’offrent les arbres. « Sur les dix hectares que j’ai obtenus, je ne voulais exploiter que quatre-cinq hectares et garder le reste en forêt. J’ai commencé par une parcelle où j’ai planté la banane et le cacao en association. Ensuite, mon but était de faire une parcelle expérimentale en plantant les cacaoyers en forêt. Pour la troisième parcelle, celle sur laquelle je travaille actuellement, l’idée est d’associer des petits arbres de repousse et le cacao. » Car à terme, son projet est de pouvoir agrémenter ses chocolats de pâtes de fruits confits et épices cultivés directement sur ses parcelles. Mais pour l’entrepreneuse, il convient aussi de continuer à travailler avec les artisans et artisanes guyanaises qui disposent d’un savoir-faire spécifique, comme celles et ceux du fleuve Maroni où est cultivée et transformée la cacahuète, que l’on appelle « pinda » [créole de « peanut »] et à laquelle est ajoutée de la semoule de manioc torréfiée, le kwak, connu pour être à l’origine des kassav. Citons aussi l’huile d’awara, produite à Saint-Laurent du Maroni. Une huile rouge et dorée obtenue du fruit d’un palmier très apprécié en Guyane. « Depuis le départ, ma démarche, c’est de travailler avec les artisans locaux. Ma démarche est complètement militante puisque je veux mettre en valeur ces produits qu’on trouve de moins en moins sur les étals. En plus, je suis infirmière donc les alicaments m’intéressent : gingembre, curcuma… Les gens connaissent de moins en moins ces épices, ce qui est vraiment dommage. »

Texte de Marion Briswalter
Photos de Johan Chevalier

LEADER (Liaison Entre Actions de Développement de l’Economie Rurale) est une mesure du Programme de Développement Rural de la Guyane (PDRG) qui représente 10 % de l’enveloppe FEADER. LEADER finance des projets à destination des zones rurales via les Groupes d’Action Locale (GAL). Le GAL associe des acteurs privés et publics territoriaux. Il élabore et met en œuvre sa Stratégie de Développement Local (SDL) définie pour son territoire.