Il est des navires qui marquent l’histoire de la navigation et restent ancrés dans toutes les mémoires. On peut citer le Titanic, ou encore le Manureva disparu en 1978 pendant la première Route du Rhum. Sur l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, un nom est présent dans tous les esprits depuis 62 ans : le Ravenel. Qu’est-il arrivé à ce chalutier flambant neuf en cette fin de mois de janvier 1962 alors qu’il pêchait entre l’archipel et Terre-Neuve ? Le 23 mai 2021, une campagne de recherches, cette fois avec des moyens scientifiques, est lancée. La science va-t-elle enfin donner des réponses aux familles endeuillées ?

Saint-Pierre. Les salines, face à la mer ; cette mer si généreuse et si cruelle. Une saline est une petite cabane où les pêcheurs stockaient leur matériel avec leur bateau devant : le doris. Une de ces salines a été transformée en lieu d’exposition et de rencontres le temps des recherches sur les disparus du Ravenel. Il faut expliquer aux jeunes générations l’histoire tragique de ce chalutier construit en 1959 à Saint-Malo. Tout juste arrivé sur l’archipel, il fait la campagne de pêche de 1961 avant de sombrer en janvier 1962. Dans ce lieu d’exposition et de mémoire, Sybil Olano, qui a perdu son père Frédéric Olano dans la tragédie, est un des derniers « gardiens du temple » de la mémoire du Ravenel.
Avec sa silhouette longiligne et son béret basque sur la tête, il en connaît les moindres détails. Comme pour les autres familles, il voudrait enfin pouvoir faire son deuil et connaître les circonstances de la mort de son père et de ses 14 collègues. « Le Ravenel était un chalutier classique. On chargeait et déchargeait les filets sur les côtés contrairement aux chalutiers actuels où cette manœuvre se fait par l’arrière. Il a quitté Saint-Pierre le 21 janvier 1962 pour une campagne de pêche de 10 jours. Le 27 janvier, vers 17 h, comme tous les jours, il appelle son armateur, la SPEC (Société de Pêche et de Congélation), pour lui indiquer les lieux de prise et le fruit de leur labeur. Le lendemain, 28 janvier, 9 h 30, il appelle un autre chalutier, le Galantry, qui n’a pas répondu. Mais cet appel a été entendu par plusieurs Saint-Pierrais se trouvant à terre. D’autres navires ont tenté d’appeler ce soir-là, mais sans succès. Les conditions climatiques se sont dégradées : une tempête de neige avec des vents de 60 nœuds et une température comprise entre -10 et -15 °C. D’après certaines études, avec ces conditions climatiques épouvantables, plus de 100 tonnes de glace pourraient couvrir les superstructures du chalutier, mettant clairement en danger le bateau. Le 29 janvier, il doit rentrer au port pour livrer son poisson avant 7 h. Malheureusement, il n’est pas là. On pense qu’à cause du mauvais temps, il rentrera plus tard dans la journée. Ce n’est pas le cas. Une alerte est donnée aux bateaux se trouvant sur zone pour obtenir des infos. Sans succès. Les recherches débutent le 30 janvier avec des navires saint-pierrais et canadiens. La triste nouvelle arrive dès le 30 janvier. Le 1er février, des objets sont retrouvés sur les côtes de Terre-Neuve et reconnus par un Terre-Neuvien qui a navigué sur le Ravenel : la bouée couronne, des étagères et des morceaux de bois. Il y a aussi une porte de la timonerie identifiée par M. Lévêque, charpentier à la SPEC. »

40 ans d’attente
C’est à partir de ce moment-là que toute l’histoire, les recherches et les mystères débutent. En effet, tous les objets ayant visiblement appartenu au Ravenel sont rapatriés sur l’archipel et stockés dans les locaux de la SPEC. Étrangement, tout a disparu. Les familles n’ont jamais pu les voir.
En 1964, une première campagne de recherches se met en place. Deux plongeurs canadiens, payés par le gouvernement français, font de maigres recherches au large de l’île verte – un petit bout de terre situé entre l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon et Terre-Neuve. Ils sont simplement tractés par un bateau à faible profondeur. Sans succès.
Ensuite, pendant près de 40 ans, plus rien ne se passe. La volonté des familles est toujours intacte. Elles veulent connaître la vérité : tant que questions sont sans réponse. Où ? Dans quelles circonstances ? Peut-on rechercher quelque chose ? Peut-on encore trouver des indices ?
À force de courage et de ténacité, en 2003, Sybil Olano et son frère demandent au préfet de l’époque, M. Claude Valleix, des moyens pour relancer les recherches. Très compréhensif et lucide, le préfet leur conseille de créer une association pour pouvoir bénéficier de fonds et avoir plus de crédibilité. L’association Ravenel était née.
À partir de cette date, tout s’enchaîne. En 2004, le Fulmar, bâtiment de la Marine Nationale affecté sur l’archipel, et trois plongeurs de la DTAM (Direction des Territoires, de l’Agriculture et de la Mer) effectuent une mission au large de Terre-Neuve, du côté de Bob’s Rock car, selon certaines sources, le Ravenel aurait été aperçu non loin de là.
Entre 2009 et 2014, M. Bernard Decré est venu un mois chaque année sur l’archipel pour faire des recherches sur l’Oiseau Blanc, l’avion de Nungesser et Coli qui aurait disparu en mer non loin de l’archipel. Pendant chaque mois de recherches, il consacrait une semaine à la poursuite des investigations autour de l’archipel, de Terre-Neuve et de l’île Verte pour localiser l’épave du Ravenel. Sans succès, car les zones visitées ne sont pas très précises. En 2011, un navire de l’Ifremer lors de la mission Extraplaque se consacre aussi au chalutier saint-Pierrais. C’est au tour du Service hydrographique et océanique de la Marine (SHOM) d’envoyer deux navires en 2014 (Le Laplace) et en 2018 (Le Pourquoi pas ?) pour des missions de cartographie des fonds sous-marins. Enfin, le département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM) est venu à Saint-Pierre de 2017 à 2019 pour poursuivre les recherches. Mais, jusqu’à présent, les missions de recherches pour le Ravenel se sont greffées sur des missions existantes, il n’y a jamais eu de « mission Ravenel ».

Un nouveau logiciel : MOTHY
En 2018, un des tournants dans les recherches de l’épave tient en 5 lettres : MOTHY. Il s’agit d’un logiciel de Météo France qui permet de remonter à l’origine des dérives de nappes d’hydrocarbures. Pourquoi ne pas en faire de même avec le Ravenel ? Réussir à remonter le temps à partir des objets trouvés sur les côtes terre-neuviennes pour délimiter une zone où le chalutier aurait sombré. M. Olano rencontre Nicolas Cormier de la DTAM, responsable des plans Polmar (lutte contre les pollutions). Nicolas se met en relation avec le CEDRE (Centre de documentations de recherches et d’expérimentations sur les pollutions accidentelles des eaux). Il en parle ensuite à Météo-France où les ingénieurs acceptent de relever le défi. Comme le souligne Pierre Daniel, directeur des opérations pour la prévision à Météo-France : « Pour cela, nous avions besoin d’énormément d’informations pour paramétrer leur logiciel. Il fallait retrouver les conditions climatiques de la fin janvier 1962 (force de vent, conditions de mer, les marées, les courants, les particularités locales…) afin d’être le plus précis possible pour pouvoir délimiter LA zone. Pour pouvoir débuter les calculs, il fallait aussi connaître l’heure exacte à laquelle les débris se sont échoués sur les côtes de Terre-Neuve. Personne ne le sait. La seule certitude est qu’ils ont été découverts le matin des 30 janvier et 1er février 1962. Mais depuis combien de temps se trouvaient-ils sur le rivage ? Telle est la plus grosse énigme qui n’a toujours pas été résolue. Météo-France a établi 3 rapports en prenant en compte tous ces paramètres. » Il faut pouvoir maintenant aller vérifier sur place. Mais, comment et avec quels moyens ?

Une campagne de recherches dédiée au Ravenel
Les recherches ont connu une grande avancée en février 2021 quand la ministre de la Mer, Mme Annick Girardin – originaire de l’archipel -, se rend à La Ciotat à la société X-Blue pour découvrir un drone marin pour la recherche scientifique et l’archéologie, le Drix, qui pourrait être grandement utile au repérage de l’épave entre les côtes saint-pierraises et canadiennes. Comme le drone devait partir pour Halifax en juin 2021, elle demande si une halte à Saint-Pierre d’un mois ne serait pas possible pour conduire une mission de recherche spécifique au Ravenel pour la plus grande joie des veuves, des orphelins et de leurs familles encore en vie. Sébastien Grall, vice-président du chantier IX-Blue, souligne : « Notre société collabore déjà avec le DRASSM sur des travaux hydrographiques. J’ai entendu parler du Ravenel grâce à la ministre de la Mer et Michel Lour du DRASSM. Notre drone marin mesure 7,7 mètres de long, il a une vitesse maximale de 14 nœuds. Il peut sonder jusqu’à 400 m de profondeur. La mission Ravenel a débuté le 23 mai. Pour mettre en œuvre ce drone dans les meilleures conditions, il faut la présence en mer d’un navire à proximité pour qu’il puisse transmettre directement ses données aux opérateurs à bord en WIFI. Nous avons donc travaillé avec le bâtiment de la Marine nationale, le Fulmar et le Petit Saint-Pierre. L’avantage du Fulmar est que nous pouvions travailler H24, nos 3 opérateurs se relayant toutes les 8 heures. Chaque jour, nous suivions les plans tracés à l’avance dans les zones déterminées. Nous effectuons des rails pour obtenir un maximum d’images. D’un point de vue technique, pour avoir des images d’excellente qualité qui pourront être ensuite exploitées dans les meilleures conditions par le DRASSM, la vitesse du drone ne doit pas dépasser les 6-7 nœuds et les conditions de mer doivent être inférieures ou égales à 4. Pour prendre ces images sous-marines, notre drone dispose de deux principaux capteurs : un sondeur multifaisceaux HD pour cartographier les fonds sous-marins et un magnétomètre qui enregistre les anomalies magnétiques. Il dispose aussi d’un GPS dont la précision est d’un centimètre, d’un sonar laser à 360°, des caméras et d’une centrale de navigation. Ensuite, toutes les images sont transmises au DRASSM à Marseille pour étude dans les moindres détails et ainsi détecter les anomalies sous-marines. Notre mission a pris fin le 27 juin. Notre drone est parti au Canada et la suite de la mission est prise en charge par le DRASSM qui vient avec un robot sous-marin afin d’inspecter les zones présentant des anomalies magnétiques pour, je l’espère, retrouver cette épave si chère aux Saint-Pierrais. »

Après le Drix, le ROV
Cécile Sauvage, conservateur du patrimoine au DRASSM, connaît bien l’archipel et le Ravenel pour y être venue à plusieurs reprises. Elle est archéologue responsable des littoraux des Hauts-de-France, de Normandie et de Saint-Pierre-et-Miquelon. Elle précise les modalités de sa venue pour cette mission de recherche spécifiquement dédiée au Ravenel : « Pour la première fois, les zones de recherche ont été validées scientifiquement. Le Drix nous donne plus de précisions sur le relief sous-marin et sur les éventuelles anomalies détectées. Effectivement, certaines zones ont déjà été sondées par le passé, mais les détails fournis par ce drone nous sont très précieux, car si on compare avec les précédentes missions du SHOM, la précision des images est multipliée par 8. Nous sommes arrivés sur l’archipel pour débuter la seconde phase de la mission, du 22 juin au 13 juillet. Je suis venue avec un géophysicien et un ROV, un robot sous-marin téléguidé [Remotely operated underwater vehicle] qui va vérifier chaque anomalie magnétique que le Drix nous avait signalée. Nous ne pouvons pas crier victoire trop vite. Il faut être patient et attendre que les images soient interprétées pour pouvoir peut-être enfin lever le mystère du Ravenel. »
Pour terminer, Sybil Olano ajoute simplement : « On veut juste pouvoir faire notre deuil, savoir où le chalutier a sombré. On ne demande pas d’argent. On ne veut rien. Si, par hasard, l’épave se trouvait entre 30 et 40 m de profondeur, on ne souhaite pas localiser l’épave pour éviter les pillages de certains plongeurs indélicats. Il ne faut pas déranger les morts, il faut les respecter. »
La mission Ravenel n’a, à ce jour, pas apporté plus de réponse. La population locale s’est appropriée la saline le temps des recherches. Il y avait clairement une envie de savoir et comme l’impression de chercher un trésor. Chacun émettait des hypothèses. C’est une histoire malheureusement réelle qui n’a pas de fin. Le mystère reste entier. Aucune question n’a de réponse. La science et ses nouvelles technologies ne permettent pas non plus, à ce jour, d’entamer un deuil. Une histoire malheureusement digne des plus grands films de cinéma où les larmes sont réelles et la note salée.

Texte & Photos de Caroline Dujardin

Les mystères du Ravenel
En mars-avril 1962, on apprend à Saint-Pierre qu’un corps a été retrouvé à Terre-Neuve. Le directeur de la SPEC demande à M. Autin qui a navigué sur le Ravenel lors de la première campagne de pêche, de se rendre au Canada pour aller identifier le corps qui a un tatouage sur le bras. M. Autin sait parfaitement quel marin a ce tatouage. Mais, au moment de partir, il apprend que les Canadiens auraient identifié le corps et qu’il s’agit d’un Terre-Neuvien. Il ne fait donc pas le voyage. Mme Olano, la mère de Sybil et la femme de Frédéric disparu sur le Ravenel, trouve cela bizarre. Elle veut quand même se rendre à Terre-Neuve pour aller constater. Elle part sur une petite embarcation. En arrivant sur place, la police locale refuse de lui montrer le corps retrouvé et elle reviendra sans savoir.
À la fin de l’année 1962, trois chiens sont repêchés entre l’île aux Marins et Saint-Pierre par des pêcheurs. En les mettant à bord de leur doris, un marin s’aperçoit qu’un des chiens a un collier. Sur une plaque était inscrit : A.Fily (pour Adrien Fily, le nom du commandant du Ravenel qui avait pris son chien pour partir en mission).
Les 3 chiens ont été débarqués à terre. Quand la nouvelle s’est répandue, certains ont voulu vérifier mais les dépouilles des 3 chiens avaient disparu, de façon aussi mystérieuse que les objets du chalutier retrouvés à Terre-Neuve et entreposés à la SPEC. Pourquoi tant de mystère autour de ce naufrage ? La frustration des familles ne fait qu’augmenter, les colères se mêlent à l’émotion d’un deuil impossible.
Une première pour la Marine nationale
Le drone marin, lors de ses sorties, a été accompagné pendant une partie de la mission par le patrouilleur de la Marine nationale basé à Saint-Pierre-et-Miquelon, le Fulmar. Le lieutenant de vaisseau (LV) Marc Duvoux, commandant du bâtiment, revient sur cette mission très particulière : « Il s’agit d’une première pour notre bâtiment et pour la Marine nationale que d’effectuer des recherches avec le drone marin d’iXblue. Une convention de collaboration a été signée entre cette société et l’État. Nous avions 3 missions principales : rester en permanence à portée de WIFI pour une transmission en direct des images aux opérateurs qui étaient à bord ; prévenir les usagers de la mer de la présence du drone afin d’éviter tout incident et pour terminer, remorquer le drone au port en cas d’avarie. Nous avons fait 9 jours de mer en patrouillant dans les eaux françaises et canadiennes. Les opérateurs ont pu travailler 24 h/24 afin d’augmenter les chances de détecter les anomalies sous-marines et trouver le lieu de l’échouage du chalutier saint-pierrais.

Une première pour la Marine nationale
Le drone marin, lors de ses sorties, a été accompagné pendant une partie de la mission par le patrouilleur de la Marine nationale basé à Saint-Pierre-et-Miquelon, le Fulmar. Le lieutenant de vaisseau (LV) Marc Duvoux, commandant du bâtiment, revient sur cette mission très particulière : « Il s’agit d’une première pour notre bâtiment et pour la Marine nationale que d’effectuer des recherches avec le drone marin d’iXblue. Une convention de collaboration a été signée entre cette société et l’État. Nous avions 3 missions principales : rester en permanence à portée de WIFI pour une transmission en direct des images aux opérateurs qui étaient à bord ; prévenir les usagers de la mer de la présence du drone afin d’éviter tout incident et pour terminer, remorquer le drone au port en cas d’avarie. Nous avons fait 9 jours de mer en patrouillant dans les eaux françaises et canadiennes. Les opérateurs ont pu travailler 24 h/24 afin d’augmenter les chances de détecter les anomalies sous-marines et trouver le lieu de l’échouage du chalutier saint-pierrais.