Après plus de quarante-deux ans de sommeil, la Soufrière de Saint-Vincent-et-les-Grenadines est entrée en éruption en avril dernier. Et depuis quelques mois, le Kick’em Jenny, au nord de la Grenade, et la Montagne Pelée, à la Martinique, montrent eux aussi des signes d’activité. Une simple coïncidence ? Doit-on craindre des éruptions volcaniques en chaîne ?

carte2Que se passe-t-il dans le sud des Petites Antilles ? Le 9 avril dernier, à 8 h 41 heure locale, la Soufrière de Saint-Vincent-et-les-Grenadines entrait en éruption après plus de quarante-deux ans de sommeil. Une explosion propulsait à 8 kilomètres de haut une épaisse colonne de cendres et de gaz. Le début d’une longue série… Car entre le 9 et le 22 avril, au moins 32 autres ont en effet été enregistrées. Les plus violentes ont envoyé leurs projections plus haut encore, jusqu’à une vingtaine de kilomètres d’altitude !
Emportées par les vents, les cendres grises sont peu à peu retombées sur Saint-Vincent et les Grenadines mais aussi les îles voisines de la Barbade, de Sainte-Lucie et même de la Martinique. Plus problématique encore, les panaches ont fini par s’effondrer sous leur propre poids, engendrant des nuées ardentes (mélanges incandescents de gaz et de cendres) qui ont dévalé à grande vitesse les pentes du volcan détruisant tout sur leur passage.

Une multitude de petits séismes

Cela faisait des mois que le volcan donnait des signaux d’alerte. Les appareils de surveillance déployés sur l’édifice par le Centre de recherche sismique de l’université des West Indies avaient permis d’enregistrer une multitude de petits séismes. Puis un magma noir et visqueux avait commencé à s’accumuler lentement dans le cratère et à former un dôme. Autant de signes qui avaient poussé les autorités à décréter l’alerte jaune puis orange le 29 décembre 2020.
Le 19 mars, le dôme s’étendait sur 921 mètres de long, avait plus de 243 mètres de large et près de 105 mètres de haut (soit 13,13 millions de m3 de lave) !
Quelques semaines plus tard, les séismes étaient devenus plus fréquents et plus forts et avaient changé de nature. Autant d’éléments qui annonçaient une éruption imminente. Le 8 avril dernier, le Gouvernement de Saint-Vincent-et-les-Grenadines plaçait la Soufrière en alerte rouge en raison de son éruption imminente. Et ordonnait l’évacuation par voie terrestre et maritime de quelque 13 000 personnes vivant à proximité. Ce qui a permis d’éviter les pertes humaines. En 1902, une éruption du même type avait fait près de 1700 victimes…
Depuis le 22 avril, l’éruption semble marquer le pas. Mais tout danger n’est pas pour autant écarté. Si les dômes de 1979 et de 2020-2021 ont volé en éclats lors des événements d’avril, un autre pourrait se former et on ne peut exclure la survenue d’autres explosions. Surtout, avec les pluies intenses de ces derniers temps, des lahars, des coulées de boue formées de cendres et d’eau de pluie, ont commencé à se former. Le bilan économique et humain s’annonce d’ores et déjà catastrophique. Outre les nombreuses personnes déplacées, les dégâts sur les infrastructures routières, l’agriculture, la pêche… s’élèvent à plus de 46 millions d’euros. Une facture destinée à s’alourdir à mesure que la crise s’allonge.

Les scientifiques sont en alerte…

Plus étonnant, la Soufrière n’est pas la seule à montrer des signes d’activité. Au cours de 2020, le Centre de recherche sismique de l’Université des West Indies a enregistré une forte recrudescence de l’activité sismique associée au volcan sous-marin le Kick’em Jenny, situé à 9 kilomètres au nord de la Grenade ; celui-ci restant en vigilance jaune.
À la Martinique également, les scientifiques sont en alerte depuis plusieurs mois. Sur leur conseil, les autorités ont d’ailleurs placé, le 4 décembre 2020, la Montagne Pelée en vigilance jaune du plan ORSEC (le second niveau sur une échelle de couleurs qui en compte quatre). Une première depuis 1932, date de la dernière éruption. Car après des décennies d’une tranquillité trompeuse, le volcan montre des signes de réactivation. « À partir du printemps 2019, nous avons enregistré un nombre croissant de séismes au niveau de l’édifice volcanique, à moins de 2,5 kilomètres seulement sous la surface. Et cette augmentation est encore plus notable depuis novembre 2019. Pas moins de 316 secousses se sont produites sur les seuls quinze premiers jours du mois de décembre 2020 ! Depuis, l’activité sismique connaît des hauts et des bas tout en restant au-dessus de la moyenne mensuelle établie entre le 1er janvier 2015 et le 1er avril 2019 et qui est de deux séismes par mois », précise Fabrice Fontaine, directeur de l’Observatoire volcanologique et sismologique de la Martinique (OVSM), de l’Institut de Physique du Globe de Paris (IPGP).
Entre le 23 et le 30 avril, 312 secousses ont ainsi été recensées dont 241 entre le 27 et le 19 avril et 163 sur la seule journée du 28 avril. Des séismes très fréquents, mais qui ne présentent aucun danger pour la population qui ne les ressent d’ailleurs pas tant leur magnitude est faible (inférieure à 1).

Leur origine n’est pas encore totalement établie

« Ils peuvent être liés à un changement de la répartition des contraintes au sein de l’édifice, lui-même conséquent d’une augmentation de la sismicité régionale. Ou dus à la réactivation du système hydrothermal de la Montagne Pelée. Mais les deux causes ne s’excluent pas l’une l’autre » poursuit le chercheur. Seule certitude : « il existe une zone entre la rivière Claire et la rivière Chaude où des éruptions phréatiques se sont déroulées dans le passé (en 1792, 1851 notamment), engendrées par l’interaction entre l’eau, les roches et la chaleur. Les 8 et le 9 novembre 2020, nous avons d’ailleurs observé un « trémor » volcanique, c’est-à-dire une vibration continue durant plusieurs minutes, typique de celle générée par un déplacement de fluide et, plus vraisemblablement, de gaz en profondeur. D’autres signaux du même type ont suivi qui le confirme. » Autre indice en faveur d’une réactivation du système hydrothermal mis en évidence par les équipes de l’Observatoire après deux campagnes d’analyses géochimiques : l’existence d’un dégazage diffus et passif de dioxyde de carbone d’origine volcanique à partir du sol. Lequel est suffisamment important pour entrainer la dégradation voire la disparition de la végétation sur une vaste zone entre la rivière Claire et la rivière Chaude et visible sur Google Earth.
Un changement dans l’activité du volcan…
Mais ce n’est pas tout. Les scientifiques ont aussi noté l’apparition depuis avril 2019 de séismes prenant leur source à une quinzaine de kilomètres sous le niveau de la mer. Or, comme le souligne Fabrice Fontaine, c’est à cette profondeur que pourrait se situer l’un des réservoirs magmatiques de la Montagne Pelée. L’autre se trouvant vers 6 ou 8 kilomètres. « Ces séismes profonds témoignent probablement d’une arrivée de magma dans le réservoir le plus profond », note-t-il. En revanche, nulle trace pour l’instant de fumerolles, c’est-à-dire d’émanations de vapeur d’eau et de gaz volcaniques s’échappant depuis un orifice ou une fissure. Aussi discrets soient-ils, tous ces signaux traduisent un changement dans l’activité du volcan. Pour autant, annoncent-ils la survenue prochaine d’une éruption ? La Montagne Pelée est connue pour ses colères ravageuses.
Sur l’île, tous ont encore en mémoire la terrible éruption qui, en 1902, a enseveli les villes de Morne Rouge et de Saint-Pierre, le « Petit Paris des Antilles », sous une nuée ardente. Une effroyable catastrophe qui, en quelques minutes, a fait quelque 28 000 victimes et laissé un champ de ruines. « Pour l’heure, nous écartons la possibilité d’un tel événement à court terme. Mais la comparaison avec d’autres volcans du même type montre que la mise en place d’une éruption peut être très rapide, en quelques semaines seulement ou quelques mois » assure Fabrice Fontaine.
Pour parer à cette éventualité, l’Observatoire a étoffé son réseau de capteurs avec un nouveau sismomètre, un GPS et utilise maintenant les images satellitaires pour scruter les moindres déformations de l’édifice. En outre, les scientifiques continuent de mesurer grâce à un détecteur spécifique les émanations diffuses et passives de dioxyde de carbone. Un drone et des images satellitaires permettent également de suivre l’évolution de la zone de végétation affectée. Et le 6 janvier dernier, un comité de vigilance « Montagne Pelée » a été mis en place. L’objectif ? Permettre aux différents membres de la société civile (élus, associations, scientifiques…) d’échanger notamment sur les dispositifs de surveillance ou les plans d’évacuation des communes proches du volcan.

Simple coïncidence ?

La Soufrière, le Kick’em Jenny et la Montagne Pelée qui se réactivent simultanément en 2020 dans la même région… Est-ce, ou non, une simple coïncidence ?
Tous les trois sont issus, comme l’ensemble de l’Arc des Petites Antilles, du même phénomène géologique : la subduction. Petit à petit, mais inexorablement, la plaque tectonique sud-américaine se rapproche de la petite plaque des Caraïbes et s’enfonce sous elle. Ce lent mouvement (de l’ordre de 2 cm/an) provoque des séismes comme celui qui s’est produit le 29 novembre 2007, de magnitude 7,4 ou celui qui a été enregistré le 26 mars 2021, d’une magnitude proche de 6. Il est aussi à l’origine des nombreux volcans qui parsèment la zone. À mesure qu’elle s’enfonce, la plaque plongeante est en effet soumise à des températures et des pressions croissantes. Il arrive un moment où les minéraux constitutifs des roches changent de structure, se réorganisent. Et cela s’accompagne d’un dégagement de chaleur qui lui-même entraine la fusion partielle de la zone située au-dessus. Ce matériel chaud et moins dense a tendance à remonter et à s’accumuler dans des réservoirs magmatiques qui alimentent les différents volcans. « Chacun d’entre eux a son propre système d’alimentation. Il n’existe pas de connexion entre les réservoirs. Sur les différentes éruptions récentes qu’ont connues La Soufrière de Saint-Vincent-et-les-Grenadines et la Montagne Pelée, seule une s’est produite en même temps sur les deux édifices, en 1902 », observe Fabrice Fontaine.
Une simple coïncidence donc sur cette terre à haut risque que sont les Antilles…

Texte de Fabienne Lemarchand
Photos de Nadia Huggins