Cet article est extrait du n°08, actuellement en kiosque dans l’Hexagone

La boutique est attenante à la pharmacie. Une case en tôle, façon garage. Quelques boîtes de conserve, des paquets de lessive, l’essentiel pour ceux qui ne descendent jamais en ville ou dans les centres commerciaux. Pas de voiture. Pas d’argent. Pas envie. Trop compliqué.
À côté des légumes, quelques sacs de feuilles, sans indication thérapeutique, juste un nom de plante et le tampon du producteur. Le vendeur n’y « connaît rien », il est « là pour encaisser l’argent ». Lui ne se soigne qu’avec ce qu’il cultive sur son balcon, ou que sa mère lui apporte. Il ne comprend pas « pourquoi les gens achètent ça ». Mais bon. « Les bois d’olive ça part bien, c’est pour le diabète mi crois ». Les autres sachets sont, effectivement, recouverts de poussière.
À côté, c’est climatisé. Il y a 20 employés et 4 allées dédiées à la phytothérapie sous toutes ses formes. Bien propres et bien alignées, les tisanes locales n’en représentent qu’un petit mètre carré. Leurs prix varient de 8 à 12 €. « Cela fait trois ans que nous proposons des plantes locales », précise la responsable. En l’absence de notice d’utilisation – seulement un panneau fourni par l’Association pour les Plantes médicinales et aromatiques de La Réunion (APLAMEDON) croisant 16 plantes avec 21 symptômes – l’équipe s’efforce de sensibiliser les clients aux contre-indications, interactions et risques d’allergies.

Pourquoi choisir ?
Il n’y a pas de public type, si ce n’est qu’il ne s’agit que de Créoles. Les personnes âgées prennent des tisanes surtout contre les rhumatismes, les jeunes c’est pour faire tomber la fièvre ou pour des problèmes de peau. « C’est rare qu’ils demandent conseil, ils savent à l’avance ce qu’ils veulent, soit parce qu’ils ont l’habitude soit parce qu’ils se sont renseignés par ailleurs ».
Avant même de savoir parler, on grandit avec le tabou de celles qu’il ne faut pas porter à la bouche et le goût de celles qui font du bien. L’apprentissage se fait en famille ou de soignants à soignés, à travers des médiateurs culturels, tisaneurs mais aussi voisins, grands-parents, enseignants passionnés.
En raison de leur isolement, sans doute, et de l’absence d’une culture pouvant se revendiquer comme première ou dominante, les Réunionnais n’ont jamais eu à choisir entre les médecines occidentales, africaines, malgaches, chinoises, ayurvédiques, ni entre leurs religions d’ailleurs.
Le partage de connaissances, la mise en commun et l’inventivité est de rigueur, depuis les débuts du peuplement par quelques Français et plusieurs Malgaches, jusqu’à l’épidémie de Chikungunya de 2005 qui mit un tiers de l’île à genoux. Renforçant la complémentarité entre médecine traditionnelle et médecine officielle, légitimant tout ce qui permettait – chimiquement ou psychologiquement – de soulager les symptômes.
Quatre ans plus tard, les « plantes médicinales d’usage traditionnel dans les départements et collectivités d’outre-mer » font l’objet d’un enregistrement « simplifié » à la pharmacopée française. « La démonstration d’une pratique ancienne et à large échelle » fait foi de leur innocuité et permet de valoriser leur plantation, collecte, et revente. « Il y a des personnes que cela rassure d’acheter en pharmacie, même si c’est beaucoup plus cher ».
Pourtant, « tout ce qu’on sait de ces plantes par rapport à celles qui ne sont pas réglementées, c’est qu’elles ne sont pas toxiques ». Du moins pas à court terme, et pas pour tout le monde. La procédure d’autorisation spécifique a été votée dans le cadre de la Loi pour le développement économique des Outremer
A ce jour, 27 plantes réunionnaises sont inscrites, 3 nouvelles plantes seront évaluées en avril, précise la Professeure Émérite Jacqueline Smadja, membre du Comité Français de la Pharmacopée « Plantes médicinales, Huiles essentielles et Homéopathie » de l’Agence Nationale de Sécurité des Médicaments et des Produits de Santé. L’inscription des plantes médicinales de La Réunion à la Pharmacopée française est une initiative de l’APLAMEDOM. La direction de la rédaction des monographies a été confiée au Professeur Jacqueline Smadja en collaboration avec l’Aplamedom, 16 plantes ont ainsi été inscrites en 2012, 3 en 2014, 3 en 2016 et 5 en 2019.
Pour autant, « Il ne s’agit que d’une étape ». Seul un travail d’extraction et de recensement des molécules qui composent chacune de ces plantes, suivi de recherches in vitro (laboratoire) puis in vivo (animaux) et enfin d’essais cliniques permettrait de savoir si elles ont un intérêt médical avéré – et supérieur à celui des substances déjà utilisées dans le même cadre.
Un processus d’une dizaine d’années auquel s’efforce de contribuer le Laboratoire de Chimie et de Biotechnologie des Produits Naturels (CHEMBIOPRO) désormais dirigé par la professeure Anne Bialecki. « La recherche de molécules bioactives pour des applications pharmaceutiques ou cosmétiques ne représente qu’une partie de notre travail. Nous sommes également sollicités pour d’autres domaines d’intérêts en lien avec les produits naturels : l’agroalimentaire (recherche de pigments ou colorants naturels) ou encore les biocarburants par exemple».

Biodiversité locale et enjeux économiques
La sélection des plantes candidates au statut officiel de plante médicinale traditionnelle n’échappe pas à l’urgence de créer des emplois. Outre le maintien des plantations existantes, pour la DAAF Réunion, il s’agit d’échapper par le haut à la concurrence d’autres pays producteurs et de « favoriser l’émergence de produits transformés sur le territoire », de préférence « innovants ».
Les producteurs d’huiles essentielles sont les premiers encouragés à se diversifier. Des structures collectives voient le jour, une entreprise se lance dans la production de dosettes individuelles. D’autres agriculteurs lancent leurs propres gammes, en vente directe ou en vente en ligne, explorent d’autres marchés. Les producteurs de thé, de crèmes ou de savons les incorporent à leurs préparations. L’écotourisme rajoute une corde à son arc. Il faut dire que la filière bénéficie de 14 aides financières distinctes, et cumulables.
Le Conseil Départemental, en charge du développement agricole de l’île, y voit « l’occasion de réconcilier la biodiversité locale exceptionnelle avec des enjeux économiques et scientifiques ». L’APLAMEDON veille en effet à toujours associer les praticiens tisaneurs, les associations de défense de l’environnement et le Parc national à ses démarches de valorisation des plantes médicinales. Leurs expertises ont d’ailleurs été cruciales, avec une évaluation au cas par cas des implications qu’une officialisation pouvait avoir sur les prélèvements sauvages.
Concrètement, il y a convergence d’intérêts. Non seulement 28 % des plantes de l’île sont endémiques, mais La Réunion – un des 36 hotspots de la planète en termes d’extrême diversité des habitats, 116, et des microclimats, plus de 100, a le potentiel de révéler des propriétés chimiques inactives sous d’autres climats. Récemment, une doctorante a identifié deux plantes comportant chacune 30 « nouvelles molécules » soit « des structures chimiques qui n’avaient jamais été identifiées précédemment ».
Comme le rappelle Madame Smadja, qui a effectué sa thèse d’État en 1987 sur le Vétyver Bourbon « La qualité des huiles essentielles de La Réunion est mondialement reconnue ». Le géranium Bourbon avait fait l’objet de la thèse d’État de Monsieur Jean-Claude Pieribattesti en 1982. Le café Bourbon Pointu, trois fois plus cher que le Blue Mountain, est un autre exemple de l’extraordinaire potentiel de l’écosystème réunionnais.
Acteur central au sens propre, le Parc National a choisi d’aller à la rencontre des tisaneurs venant cueillir des plantes sur ses terres et d’encourager les exploitations dans la couronne immédiate du Parc, dite « espace boisé classé ». Pari réussi. Quatre ans plus tard, « les prélèvements en forêt ont radicalement diminué et l’occupation de terrains initialement abandonnés et dégradés tend à protéger les zones à fort enjeux écologiques ».
Nicolas et Gregory font partie de ces agriculteurs accompagnés. « On a passé les deux premières années à enlever les pestes végétales », s’amusent-ils. « Les gens pensent que c’est facile de faire des tisanes, mais déjà il faut se frayer un chemin à travers la forêt. Et puis les plantes, elles ne sont pas alignées ! »
Les associés se sont rencontrés sur les bancs du lycée agricole. Un ancien les a pris sous son aile, leur a appris à reconnaître les plantes. Ils refusent cependant de conseiller, estimant n’avoir « aucune légitimité ». Pour leur site internet, ils ont fait appel à une naturopathe et, sur les marchés, proposent d’aller se renseigner auprès d’un tisaneur.

De l’économie populaire
Le duo est fier de contribuer à préserver tangible et intangible, plantes et traditions. Ils estiment cependant qu’il n’est pas possible de vivre, à La Réunion, des plantes médicinales, « il faudrait être dans une logique productiviste ». Incompatible, selon eux, avec le principe même de la santé.
A l’image de sa biodiversité, la pratique réunionnaise du soin par les plantes est à la fois valorisée et mise en danger par ce nouvel engouement. Les plantes médicinales font l’objet de chroniques hebdomadaires, de pages spéciales, et de chaînes YouTube. Les offres de formations se multiplient autant que les groupes Facebook.
Le sujet a ses influenceurs, aussi divers que les Réunionnais, tous sympathiques, tous authentiques. Les livres d’experts réunionnais se perdent au milieu d’ouvrages réalisés à la chaîne, par thématique, et par région ultramarine. Ôtant la parole aux personnes âgées, revendiquant une vérité qui n’existe pas.
D’une part, parce que l’usage de tisanes en prévention ou en remède est avant tout une affaire de famille, de confiance, d’économie populaire, d’échange de boutures de plantes, de bon sens et de jardin créole. D’autre part, parce que l’effet d’une plante n’est pas exclusivement celui de son principe actif mais d’une synergie avec un individu dans un contexte culturel particulier, à un moment donné de son existence.
Les pionniers de l’exploration des plantes réunionnaises, Roger Lavergne et Robert Vera, notent à quel point « le climat religieux et magique dont s’entoure souvent le tisaneur joue aussi un rôle dans le résultat thérapeutique. Dans certaines prescriptions, il aura un pouvoir égal à celui de la plante ».
Sans oublier que les amateurs de tisanes ne sont pas les mêmes que ceux des fast-foods, et que la plupart des maladies guérissent spontanément en une dizaine de jours.

Texte de Stéphanie Marqui

Photos de Bastien Doudaine