Au cœur de la Guyane, uniquement accessible par avion, la petite commune de Saül a choisi de tirer parti de son isolement, de la richesse de sa forêt et de ses terres fertiles pour axer son projet de développement autour de l’écotourisme et de l’agriculture.
« Two hundred, one hundred, fifty, thirty… » : c’est ce que crache la radio du petit avion de la compagnie Air Guyane qui termine sa descente vers l’aérodrome de Saül. La découverte par le hublot de ce petit village au milieu des monts forestiers vient rompre l’uniformité apparente de l’immense forêt observée durant les 35 minutes de vol depuis Cayenne. Implantée au beau milieu de la forêt, en plein centre de la Guyane, Saül n’est desservie par aucune route. Le vol quotidien avec Cayenne ou Maripa-Soula est le seul lien qui la relie au reste du département.
Et pourtant, une centaine de personnes a choisi d’y vivre : « c’est un endroit paisible, un vrai paradis sur terre ! De nos jours, ça n’a pas de prix ! », sourit Hermann Charlotte, le maire de la bourgade. « C’est un endroit idéal pour se reposer et se ressourcer ». Et Saül a ses habitués : « on a des guyanais du littoral, mais aussi des visiteurs d’Europe ou d’Amérique du Nord qui reviennent régulièrement », argumente le maire. D’ailleurs les visiteurs de Saül sont souvent unanimes pour vanter la quiétude des lieux.

Le paradis des randonneurs

Si depuis longtemps Saül est connue des scientifiques et des randonneurs, c’est qu’il existe un important réseau de sentiers qui permet d’arpenter la forêt dans d’excellentes conditions. Porte d’entrée du Parc amazonien de Guyane (PAG) – parc national – depuis 2007, « la commune dispose de plus de 70 km de sentiers1 et layons, le plus vaste réseau de sentiers de Guyane, indique Cédric Cuffit, chargé de mission tourisme au PAG. C’est l’héritage d’un vaste programme de recherche botanique initié en 1965 par l’ORSTOM. Ils s’étaient appuyés à l’époque sur les vestiges des chemins utilisés par les chercheurs d’or du début du XXe siècle », précise-t-il. Depuis 2010, un chantier pour leur réhabilitation a été entrepris par la commune, avec un fort soutien du parc national, ainsi que celui des fonds européens LEADER, du comité du tourisme, du conseil général et de l’ONF. « Aujourd’hui, il n’y a plus de difficultés majeures sur ces sentiers. Grâce à la signalétique, aux ouvrages de franchissement et aux aménagements qui ont été réalisés, pas besoin d’être un randonneur chevronné pour s’y aventurer. Le tourisme familial y a aussi sa place. Les sentiers sont d’ailleurs inscrits au Plan départemental d’itinéraires de promenade et de randonnée du conseil général », constate Cédric Cuffit.

L’éco-tourisme, avenir de Saül ?

Les abords de Saül sont caractérisés par une grande variété de biotopes, allant de la forêt ripicole aux forêts d’altitude parfois baignées dans les nuages. Ces hauts reliefs présentent un grand intérêt écologique et recèlent une biodiversité très importante. Les nombreux visiteurs attirés par cet écrin vert ont convaincu la plupart des habitants que l’avenir de la petite commune se joue en partie dans le développement d’un tourisme à échelle humaine, respectueux du cadre de vie des habitants et de l’environnement.

Justin Raymond est le propriétaire du gîte-restaurant Akenou, qu’il a ouvert dans les années 1980. Ce natif de Saül, est un des premiers à avoir compris qu’il y avait une demande touristique. « Il y avait bien un restaurant à l’époque, mais les jours d’ouverture n’étaient pas fixes. J’ai eu le déclic en lisant un journal qui posait la question : où se loger et où se nourrir à Saül ? ». Près de 30 ans plus tard, son affaire s’est agrandie et marche toujours : « la commune accueille tout de même 4 000 visiteurs par an. Les gens sont attirés par ce petit point au milieu de la carte de la Guyane. Et puis chez nous, il fait plus frais qu’à Cayenne, on vit tranquille et il y a un côté pittoresque avec nos maisons en gaulette ». L’avenir du village ? « Saül a un fort potentiel touristique et agricole. C’est vers là qu’il faut aller » selon Justin.
Aujourd’hui, la commune compte 52 places de hamac, 41 places en lit, 4 points de restauration et les projets pour améliorer l’offre touristique ne manquent pas. L’arrivée de nouveaux habitants ou le retour de saüliens qui étaient partis vivre sur Cayenne semblent insuffler une certaine dynamique. Ici un projet d’épicerie, là un projet de guidage ou encore de restauration : « il y a une synergie d’acteurs qui se met en place, explique Cédric Cuffit. Notre rôle est aussi d’accompagner des porteurs de projets et de les aider à se professionnaliser ». Ainsi, plusieurs saüliens ont participé aux stages et formations proposés par le PAG dans les domaines touristiques et agricoles. Des chantiers d’insertion sont également mis à contribution pour l’entretien des sentiers de randonnée. Maya, elle, vient d’ouvrir un snack. Installée au village depuis 2011, elle souhaite « proposer un package hébergement, restauration et guidage. Car aujourd’hui, il n’y a pas de prestataire qui propose les trois en même temps. Il faut combiner avec les uns et les autres ». Assistante maternelle de formation, elle envisage aussi de monter une structure de garde d’enfants pour les touristes venus en famille. « Comme ça, les parents pourraient effectuer des circuits de randonnée à la journée » sourit-elle. Les saüliens semblent bel et bien motivés à faire vivre ce village fondé par les chercheurs d’or au début du siècle dernier.

Orpaillage : de l’acte fondateur… à la contradiction contemporaine

C’est d’ailleurs l’un d’entre eux, M. Sahul, originaire de Sainte-Lucie, qui a donné son nom au village. Et de nombreux lieux-dits attestent encore de la fièvre qui s’était emparée de ces garimpeiros des temps anciens : Cent-sous, Espoir, Patience, Mes-amis, etc.
L’orpaillage traditionnel fait donc partie intégrante du patrimoine culturel de la commune, qui souhaite le valoriser. « Nous allons réhabiliter une case traditionnelle et l’ouvrir au public, indique le Maire. M. Agasso, un orpailleur du village, nous a légué sa maison à sa mort. Il y a encore tous les outils et les objets qu’utilisaient les anciens de Saül ». L’inventaire est en cours et ce projet s’inscrit dans la démarche de valorisation de l’histoire communale. « Nous avons décidé de postuler au label Villes et pays d’art et d’histoire auprès du ministère de la culture. Nous avons le soutien de la direction des affaires culturelles et du Parc amazonien de Guyane sur ce dossier » détaille le maire.
Si l’histoire de ces chercheurs d’or d’un autre siècle constitue le patrimoine historique contemporain de la commune, ses habitants ne souhaitent pas que le futur s’écrive uniquement sous le sceau du métal jaune. Car l’orpaillage, les saüliens en ont soupé. Le pillage massif du sous-sol guyanais amorcé dans les années 1990 par des milliers d’orpailleurs illégaux venus des pays voisins n’a pas épargné Saül. Entre 2004 et 2008 les saüliens ont subi de plein fouet cette deuxième ruée vers l’or. « Il y avait chaque jour jusqu’à 50 brésiliens qui arpentaient le village avec armes et bagages. Il venaient se faire soigner et se ravitailler. La tranquillité du village en avait pris un coup »., soupire Stéphane.
Cette insécurité physique et sanitaire a conduit un certain nombre d’habitants à prendre le large, à quitter Saül en attendant des jours meilleurs. Les moyens déployés par les forces de l’ordre dans le cadre du dispositif Harpie, conjugués à la création du Parc amazonien de Guyane, a permis à Saül de retrouver sa quiétude. « il n’y a plus de chantiers illégaux actifs à proximité directe des lieux de vie et des sentiers », indique Antonio Lopez, responsable de l’antenne du PAG à Saül.

Saül fait de la résistance

Quant à chercher de l’or légalement, pourquoi pas, mais pas à n’importe quelle condition. Surtout que l’implantation de chantiers légaux risque d’attiser la convoitise des clandestins. « Saül est grande et il y a de la place pour tout le monde. Nous ne sommes pas contre l’orpaillage, déclare le maire Hermann Charlotte. Mais nous n’en voulons pas dans un rayon de 10 km autour du bourg, précise-t-il. C’est un souhait de la population et du conseil municipal, qui a pris un arrêté en ce sens en 2008 ». Aujourd’hui, la volonté de la majeure partie des habitants et des élus est de préserver les alentours du village afin de développer des projets touristiques et agricoles. Des projets « difficilement compatibles avec des activités minières », selon le maire. Ses propos font écho à l’actualité récente qui a fait parler de Saül jusque dans les médias nationaux : la délivrance en décembre 2012, d’un permis minier à la société Rexma, sur la crique Limonade. Le futur chantier serait situé tout près d’une exploitation agricole, à moins de 3 km de bourg et s’étendrait sur plus de 6 km dans la zone d’adhésion du parc national, en limite de zone de cœur, et ce en dépit de l’avis négatif de la plupart des services de l’Etat et de la commune. « Le Code de l’environnement prévoit la solidarité écologique entre la zone d’adhésion et la zone de cœur des parcs nationaux, explique Antonio Lopez. En cas de pollution, il ne fait aucun doute que cette solidarité sera rompue puisque la crique Limonade s’écoule vers le cœur du parc ! ».
Les habitants ne sont pas résignés à subir une décision parisienne. Ils ont créé un collectif et fait circuler une pétition qui a recueilli plusieurs milliers de signatures. De nombreuses ONG, personnalités scientifiques et politiques locales, nationales et internationales les ont soutenu publiquement. Pour Jean-Paul Goudot, représentant des saüliens au comité de vie locale (CVL) du PAG, il en va de l’avenir de la commune : « si une autorisation d’ouverture de travaux miniers est donnée2 à moins de 10 km du bourg, c’est la mort de Saül. Cela créera un précédent et ouvrira une brèche pour d’autres opérateurs miniers, suivi de près par les clandestins. On ne veut pas que Saül devienne une commune minière, vidée de ses habitants et qui n’est plus peuplée que d’ouvriers du secteur minier et d’orpailleurs clandestins ». Dans un élan de solidarité, les membres du CVL ont pris une motion demandant aux maires des communes concernées par le PAG de s’associer à la municipalité de Saül dans son combat contre le projet minier sur la crique Limonade.
Du côté des associations de protection de la nature, ce dossier est tout aussi consternant : « nous sommes dans un parc national, dans un hot spot mondial pour la biodiversité et nous avons une commune qui a clairement affiché sa volonté de développer l’éco-tourisme. La délivrance de ce permis est un non sens total, un déni de démocratie et montre qu’il y a encore du chemin à faire pour mettre en cohérence l’action publique », déclare Christian Roudgé, coordinateur de la fédération Guyane Nature Environnement. D’autant plus que de nombreux fonds publics ont déjà été investis à Saül pour l’aménagement et l’entretien des sentiers, dans la formation des guides ou encore dans l’accompagnement de porteurs de projets. Ce dossier polémique, qui peut remettre en question nombre de projets engagés par des habitants, la commune et ses partenaires, est donc en attente d’une décision du préfet2. Peu de temps avant son limogeage, la ministre de l’écologie Delphine Batho avait redonné une lueur d’espoir aux opposants au permis minier. En effet, le 14 juin, elle prenait officiellement position contre ce projet minier sur les ondes en rappelant que « dans un parc national (…) les enjeux de préservation de la biodiversité doivent prévaloir ». Reste à savoir si son successeur partagera cet avis…
Saül pourrait donc être aujourd’hui à un nouveau tournant de son histoire. Continuera-t-elle à se structurer selon le souhait de ses habitants pour devenir une référence guyanaise en terme de tourisme vert et réussir le pari d’un développement local, choisi et adapté ? Ou bien le métal jaune portera-t-il un coup dur au village, un siècle après lui avoir donné le jour ?

Guillaume Feuillet* & Claudia Berthier*
*Parc amazonien de Guyane
Photos de G . Feuillet , C . Berthier , D .Le Sourne .

Portraits

 

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▲Mme Annette :
« Ca n’a pas tellement bougé »
Annette est une saülienne pure souche « je suis née à eaux-claires, à 6 km du bourg, en brousse ». Comme la plupart des familles saüliennes, Annette à des origines Sainte-Lucienne : « ma mère est arrivée à 12 ans en Guyane ». Mariée à un gendarme, Annette a un jour pris le chemin de la France pour y vivre durant 15 ans : « c’était bien là-bas, j’y ai encore des amis ». Revenue en Guyane pour raisons familiales, c’est à Saül, qui l’a vu naître, qu’elle décide de se poser en 1982 pour y ouvrir un petit restaurant. « Je recherchais le calme » dit-elle. Cayenne et son agitation ? « Awa ! ». Et quand on demande à cette figure locale si le village a changé en 31 ans, le temps semble se figer : « ça n’a pas tellement bougé. Mo fè mo ti bati, mo toujou la. » A sa ki tan lavi danbwa !

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▲Christian Boutrin: « Je veux aider, transmettre… »
Christian est installé à Saül depuis un an. Ce cayennais a eu un coup de foudre en venant passer Noël chez un ami. « Je lui ai dit : trouve‑moi une maison et j’achète ! Il ne me prenait pas au sérieux, mais je l’ai fait ! ». Il est aujourd’hui propriétaire d’une maison qu’il retape et transforme en commerce de proximité : « on m’a dit qu’autrefois, cette maison était une épicerie. Je n’ai pas d’expérience dans le domaine, mais je me lance pour la faire revivre », s’enthousiasme-t-il. Et quand on lui demande ce qui le motive à rester à Saül, Christian parle de prendre son temps, bouquiner, d’aider, de transmettre ses connaissances : « j’ai des compétences que je veux mettre à profit. Je monte une petite école de musique. On a déjà un groupe de kaséko. Et puis je m’engage pour l’école, j’aide l’enseignant à préparer la fête de fin d’année ». Bref, des choses simples de la vie..

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Cyrille Yang: « La terre est bonne pour le riz »
Cyrille et sa famille ont fuit le Laos en 1976 devant la menace des Khmer rouges. « On s’est d’abord établi en région parisienne ». C’est en 1995, à l’âge de 26 ans que Cyrille suit son père en Guyane, à Saül : « il était venu en repérage, et comme la terre semblait bonne, on s’est lancé ». Cyrille travaille dur avec son père pour assurer une production familiale et vendre un peu aux villageois : « on cultive des arbres fruitiers, un peu de légumes et du riz. La terre est bonne pour le riz ici ». L’ensemble du terrain de 15 ha n’est pas encore exploité, mais Cyrille aimerait bien développer son exploitation « pour vendre sur le littoral ».

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Euridice Samuel: « Le choix de la tranquilité »
Euridice n’est pas Saülienne. C’est son mari qui est né là, de parents originaires de Sainte-Lucie. « Nous passions les vacances à Saül, mais notre vie était sur le littoral. J’ai décidé de prendre ma retraite à Saül, à la grande surprise de mon mari » sourit-elle. Sa motivation ? « Faire vivre la maison familiale, et un choix de tranquillité, sans stress au quotidien ». Euridice a travaillé pendant 2 ans au gîte Akenou. Aujourd’hui ? « J’apporte ma petite pierre partout où on a besoin de moi et je m’occupe de ma fille qui suit des cours par correspondance au CNED ». Son mari, qui prendra sa retraite l’an prochain, est pressé de la rejoindre pour profiter lui aussi du calme de Saül .

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Lionel Demailly: « C’est un endroit qu’il faut protéger »
Lionel a 21 ans. Il a grandit à Saül et vient de se réinstaller dans la commune après avoir terminé sa scolarité sur le littoral. « J’ai une formation dans la carrosserie et la peinture automobile. Mais, finalement, la ville ce n’est pas pour moi. La forêt c’est chez moi », dit-il avec un grand sourire. Sur la commune, Lionel vit de petits jobs. « Je travaille parfois pour Air Guyane et je guide aussi des touristes quand les prestataires touristiques me le demandent ». Lionel a d’ailleurs suivi il y a quelques mois une formation de guidage organisée par le Parc amazonien de Guyane. « J’aimerai bien travailler au parc. Ici c’est un endroit qu’il faut protéger. On est au cœur de la Guyane. » Ses projets ? « trouver un emploi stable, acquérir un terrain et construire ma maison, ici à Saül ».