La famille Ostorero joue gros en ce moment. Le Conseil d’État va devoir se prononcer dans les mois qui viennent sur la demande de renouvellement et d’extension de la concession minière Espérance à Apatou que cette famille d’influence détient depuis trente ans. Ce mercredi, c’est la commission des mines de Guyane, où siège Carol Ostorero, qui étudiera ce dossier crucial pour l’avenir du partenariat Newmont-Espérance. Le ministre en charge des mines s’est déjà positionné en faveur du développement de la société guyanaise, sous quelques conditions.

Certes la famille Ostorero a réussi à capter l’intérêt du numéro 1 de l’or mondial, Newmont, qui exploite depuis 2016 une mine d’or à ciel ouvert non loin de là au Suriname, mais sur le terrain tout n’est pas si apaisé actuellement. Le projet Espérance, que porte la famille à quelques kilomètres à vol d’oiseau de Providence vit un moment crucial. Il était déjà passé sur le fil du rasoir en 2012. Depuis la société a pris une mise en demeure et plus de quatre ans de démarches administratives et deux commissaires enquêteurs ont été nécessaires pour être, sur le papier, plus ou moins dans les clous. Et le 15 mai prochain, la famille Ostorero devra aussi défendre ses activités minières (société Gold’or) puisqu’elle est poursuivie par le parquet de Cayenne devant la chambre détachée du tribunal correctionnel de Saint-Laurent pour suspicion de pollution environnementale. Ce que contestent les intéressés.

Voilà trente ans que les Ostorero détiennent une concession dans la région forestière et fluviale à l’est d’Apatou et de Grand-Santi. Tout commence en 1991 avec Gérard Ostorero qui se lance d’abord dans l’exploitation d’or secondaire puis primaire. Les années passent et les trois enfants de Gérard Ostorero prennent le relais,notamment sa fille, Carol. Le très bon filon se confirme, mais la « forte augmentation des coûts » d’exploitation « qui avaient presque doublé entre 2007 et 2010 » les oblige à lever le pied. En 2011 alors, la compagnie minière espérance (CME) semble stopper son exploitation primaire et se concentre sur l’exploration et les sondages du sous-sol et sur le développement d’une méthode censée améliorer la ré cupération de l’or dans la roche meuble (flottation-cyanuration). Pour l’agrément un chantier est quand même ouvert dans le nord de la concession en amont de la crique Eau claire (« 30 kg d’or » déclarés).

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Localisation du PER Nouvelle Espérance et de la concession ( CME Mémoire de fin de travaux alluvionnaires – ANTEA )

En vingt ans, et pour extraire « 5 tonnes d’or » déclarés, la terre estampillée « Espérance » sur 25 km2 est déforestée, creusée, par endroits sans aucun encadrement technique de la part des représentants de l’État. « 188 hectares de forêt » sont impactés selon la direction générale des territoires et de la mer (DGTM Guyane). La crique Espérance est déviée. 95 hectares sont exploités autour des criques et les résidus miniers, c’est à dire les roches arrachées au cours de l’exploitation primaire s’entassent. Le paysage devient lunaire et la balafre est toujours aisément repérable depuis le ciel.

Pendant ce temps-là, à Cayenne, Carol Ostorero collectionne les fonctions électives : Medef, conseil régional, chambre de commerce et d’industrie (CCIG), fédération des opérateurs miniers de Guyane (Fedomg), commission des marchés à la CCIG, commission des mines de Guyane … la femme d’influence est partout et son petit empire se développe pour atteindre en 2018 selon les documents de promotion de ses affaires « 35 M€ » et « 150 emplois » (CME-SMSE, Machdeal, Mecadeal, HeliCojyp).

Le 31 décembre 2018, la concession – comme c’est le cas pour toutes les concessions minières dites « historiques » – arrive à échéance. L’occasion pour CME de sceller ses acquis. Elle introduit donc une demande de renouvellement d’ “Espérance” pour cinq années de plus, et demande le changement de statut de « Nouvelle-Espérance » , zonage de 126 km2 – six fois Cayenne – situé tout autour de la concession qu’elle avait obtenue auparavant en Permis exclusif de recherches (PER) et dont la demande de renouvellement est en cours d’instruction.

Dans le rapport très lisse qu’étudiera mercredi la commission des mines de Guyane et qu’Une Saison en Guyane a pu consulter, la DGTM indique que CME et son nouveau partenaire Newmont ont les « capacités techniques nécessaires » pour « poursuivre » le développement de leurs projets miniers. En revanche, contre les « 25 ans » demandés par les Ostorero, le service instructeur de Cayenne se prononce en faveur d’une mise à disposition pour « 10 ans« , et d’une extension de la concession plus resserrée autour de gisements d’or secondaires pour lesquels un calendrier d’exploitation est déjà connu.

Il y a huit ans de cela, en 2012, le dossier était passé en faisant sourciller Paris. Malgré une « réserve » de la direction régionale de l’industrie, de la recherche et de l’environnement (Drire) le Conseil d’État avait accordé, la concession pour « cinq ans » au lieu des « 30 ans » alors demandés. « Il convient de noter que le Conseil d’État a fait un réel « effort » pour accepter [le projet tel qu'il était présenté] » notait alors le bureau de la législation des mines et des matières premières du ministère de l’Ecologie dans un courrier adressé à l’opérateur.

Le Conseil d’État entendait mettre gentiment la pression sur l’opérateur pour qu’il « régularis[e] notamment ses activités au regard des obligations d’autorisation d’ouvertures de travaux miniers [AOTM - qui théoriquement permettent un encadrement de l'exploitation par les services de l'Etat, ndlr] et de la législation des installations classées [Installations Classées Pour l'Environnement-ICPE, ndlr]« . Reproches auxquels la société rétorquait qu’elle « a[vait] déposé des demandes d’autorisation d’exploiter une ICPE et d’ouverture de travaux miniers (AOTM) en 2007, puis 2008″. En 2012, l’instruction de ces demandes « était déjà très bien avancée » se défendait à l’époque l’opérateur.

Reste que le 26 juin 2019, (http://www.guyane.gouv.fr/content/download/13804/95581/file/recueil-r03-2019-116-recueil-des-actes-administratifs.pdf) la préfecture de Guyane imposait à la société une mise en régularité suite à un rapport de l’inspection des installations classées. Celle-ci avait relevé lors d’une visite sur site en avril 2019 la présence non conforme d’Installations classées pour l’environnement (ICPE) sur « 80 hectares » telles  qu’une « station service irrégulière« , une zone de « stockage historique de produits chimiques« . L’inspection souligne aussi l’absence d’informations concernant la nature physico-chimique des déchets contenus dans les bassins de résidus miniers, et l’absence d’informations concernant leur comportement à l’air libre et sous lixiviation …

En septembre 2018, cette même inspection avait d’ailleurs aussi relevé le même genre de non conformités sur un autre site exploité par la famille Ostorero, à Saint-Elie, entraînant là encore une mise en demeure. (http://www.guyane.gouv.fr/content/download/13110/90971/file/recueil-r03-2018-243-recueil-des-actes-administratifs.pdf)

En décembre 2018, la commissaire enquêteur, ancienne directrice générale de la CCIG, nommée par le président du tribunal administratif de Guyane pour conduire l’enquête publique du dossier Espérance (à la suite d’un premier commissaire enquêteur nommé – aussi travaillant à la CCIG – mais qui n’a jamais rendu son rapport !) rendait un avis « favorable, sous réserve« . Madame Gauthier-Zulémaro demandait alors à ce que les « épaves et autres objets obsolètes ou inutiles » soient enlevés. Mais ce sont surtout les défauts de réhabilitation et de revégétalisation des chantiers qui retenaient son attention. Inquiétude clairement partagée à l’époque par l’office national des forêts (ONF), qui selon nos informations avait dressé un avis sévère sur l’activité de CME et rendu un « avis défavorable« , comme le confirme le rapport de la DGTM, au renouvellement de la concession. L’ONF réclamait par exemple « une description précise cartographique et photographique de l’état du site tel qu’il est attendu« , laissant entendre les lacunes en la matière.

État des surfaces d'exploitation primaire et alluvionnaires sur la concession Espérance ( 5km de côté )

État des surfaces d’exploitation primaire et alluvionnaires sur la concession Espérance ( Echelle 5km de côté )

Réglementairement, les chantiers miniers doivent être réhabilités à l’expiration d’un titre. Mais les sites alluvionnaires des années 90 ne l’ont été que récemment comme le prouve le « Mémoire de fin de travaux » (http://www.guyane.developpement-durable.gouv.fr/consultation-publique-declarations-de-fin-de-a3285.html) transmis à la direction régionale de l’environnement en février 2020. « Avant 1996, les prescriptions en matière de réhabilitation des sites exploités n’étaient pas aussi clairement définies qu’elles le sont aujourd’hui » se défend CME dans son mémoire. Ainsi, pour les six chantiers ouverts « jusqu’en 1995« , il n’y a eu aucun travaux post-exploitation ; la nature a fait comme elle a pu sur un terrain meurtri. « Il nous semble contre‐productif d’engager des travaux de remodelage des terrains dans ces zones que l’on peut considérer comme revégétalisées de façon naturelle » pose l’opérateur qui affirme aussi que « toutes les excavations et fossés ont été comblés et les secteurs ne présentent pas de zones meubles ou molles propices à l’enlisement« . En ce qui concerne le chantier alluvionnaire le plus récent, stoppé en 2016, l’opérateur assure avoir fait le nécessaire.

Ajoutons à cela, la présence d’orpailleurs illégaux qui auraient installé des chantiers « postérieurs à l’exploitation initiale« , selon la compagnie. La zone de la crique Beïman qui se jette dans le Maroni au niveau du village de Providence est aussi un haut-lieu de l’orpaillage clandestin.

L’ancien site de production primaire et ses « 110 hectares » de bassins de déchets miniers, verses à stériles etc. pose aussi des problèmes. La DGTM qui se doit de veiller pas à pas au respect du code minier et de l’environnement évoque doucement un « encadrement administratif » prochain, pour palier l’absence de « plan de gestion des eaux de ruissellement » et d’ « un plan de surveillance de la qualité des effluents », et pour le suivi « de la stabilité des sols impactés notamment au niveau des verses à stériles ». Des « impératifs » qui s’imposent aux opérateurs miniers. Le code minier envisage d’ailleurs que puissent « se voir refuser tout nouveau titre ou toute nouvelle autorisation » « l’explorateur ou l’exploitant qui n’a pas satisfait, dans les délais prescrits, aux obligations de remise en état fixées dans la décision lui accordant son titre ou son autorisation« .

« CME a bien déposé un dossier de mise en conformité en 2009. L’instruction a eu lieu mais le Coderst [conseil départemental de l'environnement et des risques sanitaires et technologiques, ndlr] n’a jamais été réuni pour statuer sur le dossier. De ce fait, la DGTM a préféré repartir de la situation présente en réalisant une nouvelle inspection qui donnera lieu à la délivrance d’un arrêté préfectoral encadrant le fonctionnement actuel » se défend Carol Ostorero.

« Les défauts récurrents en matière de remise en état des concessions s’expliquent certainement par l’absence d’AOTM et le manque de contrôle » souligne un ancien élu municipal qui a souhaité conserver l’anonymat. « Les causes sont certainement à rechercher du côté du rapport au temps très particulier [parfois 25 ans, ndlr] que génère une concession minière, tant pour l’exploitant que pour l’administration en charge de la police des mines ».

La crique Beïman « est en mauvais état chimique » et son état écologique est « moyen » si l’on en croit un arrêté préfectoral du 3 avril 2020 (http://www.guyane.gouv.fr/content/download/15128/103851/file/recueil-r03-2020-070-recueil-des-actes-administratifs-special-1.pdf) qui attribue cette situation uniquement à « l’orpaillage illégal« .

Cyanurer les roches accumulées depuis vingt ans

Pendant plusieurs années, la compagnie a accumulé les déchets issus des excavations et qui atteignent aujourd’hui, un volume d’1,5 million de m3. Ces rejets chargés d’or mais aussi de métaux lourds intéresse la société qui envisage de les retraiter prochainement, et ce pendant « 10 ans » pour extraire « 2,6 à 3,6 tonnes d’or« . Mais pour récupérer cet or et celui qu’elle annonce extraire dans le second volet de ses opérations (exploitation successive pendant 13 ans de cinq nouveaux gisements), la société devra au préalable obtenir l’autorisation de construire une usine à cyanuration. Et elle compte là évidemment sur l’accord conclu à Espérance en 2018 avec les nord-américains Newmont, qui exploitent la mine d’or à ciel ouvert (Merian) au Suriname, en amont du Saut Hermina. « Sans Newmont, la CME serait en capacité technique et financière de développer et mettre en production le ou les gisements Espérance, avec une usine de cyanuration ou toute autre méthode de traitement de l’or. Cependant chaque étape de développement serait moins ambitieuse » argue Carol Ostorero.

Le projet Newmont à Espérance n’est pas encore ficelé. « Les perspectives d’exploitation sont encore incertaines et lointaines » note le rapport de la DGTM. L’opérateur, qui mène actuellement des études sur le terrain, évoque le besoin de sept à huit années supplémentaires pour s’assurer d’une bonne rentabilité de l’exploitation d’une mine à ciel ouvert : une fosse de 300 mètres de profondeur, 400 mètres de largeur et 1,5 km de longueur obtenue après l’excavation de « 20 millions de m3 de roches« . Une première étude parle d’un premier gisement de « 65 tonnes » d’or qui pourrait être exploité à compter de 2025, en cas d’accord par Paris.

Le contrat passé entre CME et Newmont alarme le collectif Or de question, fer de lance de la lutte contre le projet apparemment à l’arrêt Montagne d’or. « Nous passons ici à un stade bien supérieur en terme de poids politique et de pression financière [par rapport au projet Montagne d'or, ndlr]. Il est aisé de comprendre que pour ce projet-là, (ou les suivants tels Takari Mining), nous passons à un degré bien supérieur de lobbying international où, plus qu’auparavant, les pressions régionales et nationales seront d’une ampleur accrues et où l’avis des populations ne pèsera sans doute que faiblement« .

Le Conseil d’État va devoir se prononcer dans les mois qui viennent sur la demande de renouvellement de la concession Espérance. Par son attitude, il stoppera ou délivrera un premier feu vert à ce nouveau dossier minier industriel porté en Guyane. Ce mercredi, la commission des mines de Guyane, où siège Carol Ostorero, se prononcera sur ce dossier bâti sur une situation récusable et choisira ou pas de reconduire la concession, titre minier dans les fondamentaux datent de … 1810, lorsque Napoléon conduisait l’Empire.