Fort-de-France est enfin derrière nous. Les méandres sinistres de la rocade urbaine, encadrés de béton sale, cèdent finalement la place à une jolie route côtière qui épouse la courbe des anses, gravit les caps puis replonge vers les fonds. Tout un vocabulaire qui illustre l’inégale topographie côtière de l’île.
En Martinique, une remontée vers le nord est synonyme d’un voyage dans le temps. Les reliefs doux du sud de l’île sont les fantômes des premiers volcans martiniquais. Plusieurs millions d’années d’érosion en sont venus pratiquement à bout et les quelques mornes dépassant 400 m d’altitude n’ont pas le panache de leurs puînés du nord.
La route “Caraïbe” - qui mène au nord - longe le massif des pitons du Carbet, un vaste ensemble volcanique torturé, hérissé de longues crêtes étroites qui dominent de profondes ravines. Les dorsales relient des pitons coniques élevés, fouettés par les vents et la brume. Ces monts détrempés, couverts d’une végétation dense inextricable sont tout simplement superbes et émouvants. Ils offrent le visage le moins connu de la Martinique : celui d’un environnement primaire, ancien, rude et délaissé par l’Homme. Le contraste avec les voiries congestionnées et bruyantes de l’agglomération de Fort-de-France est brutal… et salvateur.
Ces volcans-ci sont bien plus jeunes, ils se sont dressés il y a environ quatre millions d’années et leurs pentes demeurent extrêmement raides. D’ailleurs, l’accès aux pitons du Carbet se mérite : les rares pénétrantes sont exiguës, abruptes et boueuses. Les traces, ouvertes par les randonneurs et les adeptes du canyonisme, sont matérialisées par de profonds sillons qui se dirigent vers les crêtes. Là-haut, au-dessus de 1000 m, les vents maintiennent la végétation basse. Les crêtes s’exposent et offrent alors un panorama unique vers la cadette des formations volcaniques martiniquaise : la montagne Pelée… Elle est la plus récente des formations géologiques de la Martinique. Elle est âgée de 126 000 ans, un bien jeune âge pour un volcan qui nous rappelle de temps à autre, avec violence, qu’il n’a pas fini sa croissance. Son sommet, le “Chinois”, paré d’une écharpe de nuages, culmine à 1 400 m. Ce n’est pas l’Everest, certes, mais c’est largement suffisant pour induire une diversité climatique surprenante. Sous les tropiques, lorsqu’on s’élève en altitude, la température s’abaisse en moyenne de 0,6°C tous les 100 mètres. Au sommet du “Chinois”, il fait donc environ 8°C de moins que sur les plages de Saint-Pierre. Ce gradient de température s’accompagne d’un gradient hygrométrique : les vents chargés d’humidité, en provenance de l’Atlantique (côte Est), se heurtent au massif de la montagne Pelée. En s’élevant, l’air se refroidit. L’eau atmosphérique se condense alors et forme des nuages et des brumes qui se maintiennent sur le flanc exposé aux alizés. Un air devenu sec dévale le flanc ouest vers Saint-Pierre et se réchauffe rapidement en rejoignant la côte : c’est l’effet de foehn, un phénomène qui détermine en partie la répartition de la végétation sur les massifs montagneux antillais. Ces montagnes sont source de biodiversité.

Ainsi, en moins d’une heure, pour l’Homme pressé.e, il est possible de quitter un climat chaud et sec pour un climat frais et humide… et inversement. Mais pour la flore et la faune, il a fallu des dizaines de milliers d’années voire des millions d’années pour s’adapter à ces conditions : le passage d’un environnement à l’autre est d’ailleurs exclu. Pour les espèces montagnardes de la Caraïbe, la peine est donc double : elles vivent cantonnées à une île (en écologie, une montagne est assimilable à une île) sur une île (au sens strict, cette fois)… Les possibilités d’émigration sont donc proches du néant et leur sort est lié au maintien de la qualité de leur habitat.

Les massifs montagneux martiniquais ont été relativement épargnés par l’Homme. 6000 ans de présence humaine diffuse et près de quatre siècles d’exploitation acharnée des ressources ont sérieusement entamé le patrimoine naturel de l’île. Mais, alors que la faune et la flore des plaines et des pentes inférieures des pitons s’étiolaient sous le joug de l’agriculture, de l’urbanisation – et sous les plombs des chasseurs – les communautés animales et végétales des massifs montagneux jouissaient d’une paix relative grâce à la rudesse des conditions topographiques et climatiques de leur habitat, peu favorables à l’anthropisation. L’avènement de la révolution industrielle allait bouleverser cet état de grâce. Après un siècle cette folie, la concentration en CO2 dans l’atmosphère est devenue telle que la planète entière se réchauffe. Et qu’importe si l’essentiel de la pollution s’organise dans l’hémisphère nord ou aux antipodes, une augmentation de 2 à 4°C de la température globale de notre planète équivaut à une élévation en altitude des bioclimats des montagnes caribéennes de plusieurs centaines de mètres. Résumons : les espèces des massifs montagneux de la Martinique n’ont aucun moyen immédiat (à moins d’une glaciation subite) de quitter leurs îles et les modèles climatiques les plus optimistes prédisent une réduction en peau de chagrin de leur habitat… Si ce n’est leur disparition.

Lorsque l’on s’intéresse à la faune des petites Antilles, la question des modalités de la colonisation des îles émerge rapidement. Le propre d’une île volcanique et océanique est de n’avoir jamais été connectée, ni à la faveur d’un glissement (déplacement des plaques terrestres) ni par une quelconque bande de terre émergée, à une autre île ou à un continent. La Martinique a un jour surgi des flots et la faune a dû franchir ces flots pour s’y installer. Autant une colonisation à tir d’aile par les oiseaux ou les chauves-souris paraît concevable, autant la traversée de vastes étendues d’eau salée par des grenouilles, des lézards ou des serpents semble une aventure hasardeuse sinon vaine. Pourtant, ce scénario s’est reproduit maintes fois à travers le monde et il est maintenant admis que les espèces ont la capacité de se disperser à travers les mers et les océans, en empruntant (malgré eux) des radeaux de végétation à la dérive. Ces évènements stochastiques sont cependant rares et le succès d’une telle dispersion l’est probablement encore plus. Il faut toutefois garder à l’esprit le pas de temps considérable dans lequel s’inscrivent ces évènements de dispersion. à une telle échelle temporelle (plusieurs millions d’années), un évènement a priori improbable a toutes les chances de se réaliser.

Entre l’émergence des premiers cônes volcaniques, il y a 25 millions d’années et l’arrivée des premières populations humaines, une faune modeste, mais singulière, va progressivement prendre possession de l’archipel martiniquais. Toute une communauté animale et végétale va parvenir sur les rivages de “l’île aux fleurs” et s’y diversifier. Certaines espèces resteront cantonnées à la côte et à la végétation ouverte, d’autres s’établiront dans les forêts sèches ou humides des basses altitudes et enfin, quelques espèces s’adapteront aux brumes des forêts denses hyperhumides et aux prairies d’altitude. Les plus spectaculaires, comme l’Amazone de la Martinique, un perroquet endémique, ont disparu au cours des trois derniers siècles. Demeurent cependant quelques espèces, souvent discrètes, mais qui gagnent à être connues. On pourrait parler du délicat Colibri à tête bleue dont la totalité de la population mondiale se répartit entre les massifs martiniquais et dominiquais ; ou s’intéresser au superbe Siffleur des montagnes, un oiseau mélomane qui contrairement au Colibri à tête bleue a eu “la prévoyance” d’établir des populations dans la majorité des montagnes des Antilles, et dont la mélodie flutée résonne sur les flancs de la Pelée. On pourrait sûrement se passionner pour de petits mollusques endémiques ou des plantes connues uniquement de quelques savanes d’altitude, mais je vous propose qu’on se penche sur le cas de l’herpétofaune : les amphibiens et les reptiles, deux groupes considérés comme très menacés dans la Caraïbe.
Plusieurs scientifiques s’intéressent de très près à l’évolution des reptiles caribéens. Certains y ont même consacré leur carrière.
Grâce à leurs travaux, il est maintenant possible de proposer une histoire cohérente de cette herpétofaune et de mieux comprendre pourquoi les massifs montagneux de la Martinique hébergent une minuscule grenouille très localisée, un crotale anxiogène et le plus petit serpent du monde…
L’origine des reptiles et des amphibiens de la Martinique remonte probablement à l’origine même de l’île. L’histoire de cette faune s’inscrit donc sur plus de 25 millions d’années, une période extrêmement longue pour laquelle nous ne disposons de pratiquement aucune information. Il faut être conscient que sur un tel pas de temps, plusieurs espèces animales ont eu l’occasion de parvenir en Martinique, de s’y établir, d’y évoluer, puis de disparaître sans laisser de traces. L’histoire qui suit est donc partielle : elle est fondée sur les espèces qui se sont maintenues jusqu’à l’arrivée des premiers voyageurs naturalistes. Ces premiers chroniqueurs ont décrit, souvent avec précision, mais également parfois trop sommairement, une faune dont plusieurs composantes se sont éteintes au fil des trois derniers siècles. Quelques espèces tiennent d’ailleurs du mythe, elles ne survivent dans la mémoire collective qu’à travers quelques maigres lignes glissées au milieu de longs récits de voyage. D’autres sont connues grâce à un unique individu, ou une poignée de spécimens, reliques précieusement conservées en alcool dans des musées. Enfin, quelques espèces ont survécu jusqu’au XXIe siècle. Pour celles-ci, nous disposons non seulement d’une description de leurs moeurs, parfois de clichés dans la nature, mais également de spécimens en bon état de conservation permettant d’explorer leur ADN. L’essor de la phylogénie moléculaire, qui permet de retracer grâce à l’ADN les liens de parenté entre les espèces et leurs populations est une véritable révolution. Cette dernière décennie a vu la parution de plusieurs articles scientifiques qui ont considérablement modifié notre perception de la biodiversité antillaise. D’une façon générale, les espèces qui étaient considérées à vaste répartition (plusieurs îles) se sont avérées être des complexes d’espèces souvent endémiques d’une île, d’un îlot voire d’un ensemble géologique ou d’un massif montagneux. Alors même qu’on assiste à une inflation du nombre d’espèces décrites, la prise de conscience du déclin et de la perte irrémédiable de pans entiers de l’herpétofaune antillaise plombe l’excitation de la découverte. Une course contre la montre s’amorce donc : l’exploration, la découverte, la description puis la conservation in situ de ces espèces avant que le cortège de menaces (anthropisation, espèces invasives et réchauffement climatique) ne vienne à bout de leurs dernières populations.

Parmi les reptiles, les premiers venus appartiennent, semble-t-il, aux genres Tetracheilostoma (les sténostomes, de minuscules serpents fouisseurs), Sphaerodactylus (des geckos terrestres miniatures) et Dactyloa (les anolis, des lézards arboricoles omniprésents). Ces taxons ont probablement colonisé la région dès l’origine de la Martinique, lorsque l’arc volcanique ancien a bâti le complexe Basal (massif de la Caravelle) et la Série de Sainte-Anne (péninsule éponyme). Ainsi, le genre Tetracheilostoma aurait divergé de son plus proche parent, le genre Mitophis (des serpents fouisseurs endémiques d’Hispaniola dans les grandes Antilles), il y a environ 35 millions d’années, avant de fonder plusieurs espèces dans les petites Antilles, dont le plus petit serpent du monde ! L’histoire des sphérodactyles en Martinique est assez similaire. Une arrivée probablement très précoce suivi d’une différenciation, il y a environ douze millions d’années, en deux principales lignées, à présent reconnues comme deux espèces : le Sphérodactyle de Saint-Vincent, au sud, et le Sphérodactyle cocardé, au nord, que l’on retrouve d’ailleurs jusque dans la caldera de la montagne Pelée. L’Allobate de la Martinique (Allobates chalcopis), une grenouille miniature recluse sur les sommets martiniquais, considérée à tort comme une espèce introduite, s’est avérée un endémique ancien de la Martinique, probablement parvenue dans l’archipel il y a onze millions d’années. Enfin, rendons aux fers de lance leurs lettres de noblesse : les trigonocéphales de la Martinique et de Sainte-Lucie, deux espèces de crotales insulaires, sont également issus d’un événement de dispersion, depuis l’Amérique du Sud, compris entre -neuf et -quatre millions d’années. Ces données moléculaires tordent définitivement le cou aux croyances d’introduction par l’Homme à des fins guerrières ou de contrôle des esclaves marrons. Qu’on se le dise : les trigonocéphales hantaient déjà les mornes martiniquais quand les ancêtres des Hommes ressemblaient à de petits primates velus largement arboricoles…
À travers les temps géologiques, du Miocène jusqu’à nos jours, la Martinique va changer de visage. L’apparition successive de volcans, tantôt isolés sous la forme d’îles, tantôt jaillissants au contact de cônes volcaniques plus anciens, va dessiner un archipel dont les îles vont finalement fusionner. L’histoire de la Martinique se poursuit de nos jours puisque la montagne Pelée, la plus jeune des formations volcaniques martiniquaises, est insomniaque ; la dernière crise ayant eu lieu en 1932. L’apparition successive de ces îles a offert à l’herpétofaune de nouveaux territoires à conquérir. Les sphérodactyles et les sténostomes ont ainsi progressivement essaimé dans l’archipel, fondant des populations isolées les unes des autres pendant des périodes de temps parfois considérables (jusqu’à huit millions d’années). La longue période d’isolement reproducteur et la dérive génétique sont parmi les principaux moteurs de la spéciation, lorsque les îles ont finalement fusionné, ces populations avaient parfois atteint un tel degré de différenciation qu’elles ont été considérées comme des espèces à part entière.
Et nous voilà en 2016, face à cette très longue histoire évolutive. Pleinement conscients, sensibilisés ou simplement informés de la valeur du patrimoine naturel qui nous entoure ; mais également acteurs d’une crise de la biodiversité sans précédent. Qu’allons-nous faire pour changer cela ? Pour ce qui nous concerne, nous continuerons à explorer et fouiller les recoins sauvages de la Martinique afin d’y découvrir de nouvelles populations voire de nouvelles espèces, de les étudier, les comprendre et les décrire. Toutes ces données seront ensuite analysées, transmises et vulgarisées dans l’espoir d’orienter ou d’infléchir les politiques publiques en faveur de la conservation. Car on ne protège bien que ce que l’on connaît bien.

Texte de Maël Dewynter – Fondation Biotope pour la Biodiversité
Photos M. Dewynter, A .Baglan