A Papaïchton ou Trois-Palétuviers, plus personne ne s’étonne de voir décoller des fusées dans sa cour de récréation.
Et pour cause, depuis bientôt dix ans, une équipe pédagogique sillonne les écoles isolées du Maroni et l’Oyapock pour expliquer l’Espace. En mars dernier, ce sont plus de 1 200 élèves, depuis le pays boni jusqu’aux villages amérindiens, qui ont fabriqué leur propre lanceur à poudre ou exploré le système solaire avec un casque de réalité virtuelle.

Cinq, quatre, trois, deux, un… décollage ! Autour de la rampe de lancement improvisée au pied du château d’eau de Maripasoula, le public retient son souffle. Ici aussi on lance des fusées, et au moment du décompte final, comme à Kourou, l’excitation et la tension sont à leur maximum. Pour les collégiens, c’est l’apothéose d’une journée consacrée à l’exploration de l’espace. Après une courte présentation théorique, ce sont eux qui ont fabriqué leur propre microfusée. Les plus jeunes ont aussi eu la fierté de voir s’envoler dans les airs leurs fusées à eau, un modèle simple et ludique qui permet de comprendre comment on fait décoller un lanceur et les principes physiques mis en jeu. « Action, réaction, trajectoire, gravité… On évoque tellement de sujets qui résonnent avec leur quotidien ! Les jeunes adorent ça, ils sont très attentifs, méticuleux. Et puis, l’espace, ça les fascine », remarque Pascal Parmentier, directeur des opérations au Centre de culture scientifique, technique et industrielle (CCSTI) de Guyane, la Canopée des science s’assure la mise en œuvre de l’opération pour le compte du Cnes depuis 2014.

1200 élèves concernés

Pendant trois semaines, les médiateurs du CCSTI ont sillonné le Haut-Maroni pour faire découvrir les technologies spatiales et plus généralement les sciences à 1 200 élèves depuis l’école primaire jusqu’au collège, à Maripasoula, Nouveau Wacapou, Papaïchton, Loka, Elahé, Cayodé, Twenké, Taluwen, Antecume Pata et Pidima. Un retour aux sources pour L’Espace au fil du fleuve. C’est là, sur le Haut-Maroni, que la première édition avait eu lieu, en mai 2008. C’est devenu au fil des années une opération phare, symbole du partenariat qui unit le spatial et l’académie de Guyane. Aujourd’hui, elle est pleinement intégrée au volet Itinérance à la rencontre des publics empêchés du programme “Culture scientifique en Guyane” porté par La Canopée des sciences. En Guyane, sur 77 000 élèves scolarisés, plus de 10 % habitent les communes isolées du Maroni et de l’Oyapock, accessibles uniquement par le fleuve ou l’avion. C’est pour eux que L’Espace au fil du fleuve a été créé. « Il faut que chaque enfant, en Guyane, puisse profiter de ce que nous pouvons lui apporter », explique simplement Mathilde Savreux, à l’origine du projet. Chargée de communication du Cnes au Centre spatial guyanais, elle fait le constat, il y a dix ans, que seuls les élèves du littoral visitent les installations de Kourou et le Musée de l’espace. Puisque les élèves des fleuves ne peuvent pas venir au CSG, c’est l’espace qui viendra à eux…
Son projet de pirogue scientifique itinérante suscite l’enthousiasme du Cnes et du rectorat, qui viennent de signer, en 2006, leur première convention de partenariat, formalisant une relation qui va impulser toute une dynamique et de nouveaux projets. Sur le terrain, le rectorat assure le relais de l’opération : il apporte un soutien logistique indispensable dans ces zones difficiles d’accès ; et surtout, il met à disposition du personnel formé qui connaît les langues et les cultures des fleuves. En soutien des animateurs scientifiques de l’association Planètes Sciences (de 2008 à 2013), puis de La Canopée des sciences (depuis 2014), les inspecteurs, les conseillers pédagogiques et les intervenants en langue maternelle facilitent la communication, mais permettent aussi aux enseignants et aux élèves de mieux s’approprier le projet. « L’objectif était qu’ils aient un minimum de ressources pour préparer l’arrivée de la pirogue, avec notamment un “kit espace” spécialement décliné pour les écoles des fleuves », explique Mathilde Savreux.
« Ce sont en majorité de très jeunes enseignants, qui se sentent assez isolés et démunis, ajoute Pascal Parmentier. Ils profitent de l’engouement que crée notre passage, qu’ils peuvent ré-exploiter pendant des semaines et des semaines. Nous, on ne passe que quelques heures avec eux, mais on essaye de les rendre inoubliables ! » Mission réussie à en croire Camille, enseignante à Taluwen : « Les sciences sur une feuille, ça ne marche pas. S’il n’y a pas d’expérimentation, de manipulations, ça ne reste pas. Là, c’est clair qu’ils vont tous s’en rappeler ! » Eldin, son élève en CM2, confirme dans un grand sourire : « Il nous a montré plein de choses que je ne savais pas. »

Lanceur à poudre & Réalité virtuelle

Les animateurs de La Canopée des sciences expliquent aux élèves à quoi servent les satellites, évoquent les activités scientifiques menées dans la Station spatiale internationale ou encore les missions d’exploration de l’Univers. « On a travaillé sur l’air, les éléments… Ça permet aux enfants de s’ouvrir sur le monde dans lequel ils évoluent, explique Estelle, enseignante en maternelle à Elahé. On a aussi parlé de la Terre, de l’espace, des planètes. Qu’ils puissent comprendre que notre monde a l’air énorme alors que nous sommes juste un petit grain dans tout l’univers ! » Concrètement, les animateurs proposent des activités scientifiques et techniques comme l’initiation à l’astronomie ou le lancement des incontournables fusées à eau et à poudre… Des animations expériences simples, ludiques et accessibles, adaptées au contexte local.
Au fil des années, contrairement aux micro-fusées, l’enthousiasme ne retombe pas. Et pas seulement chez les enfants. Quand elle prend le relais, en 2014, La Canopée des sciences décide d’impliquer aussi les adultes. Une fois la classe terminée, c’est tout le village qui est invité à participer aux animations. « Dans les villages amérindiens, on nous laisse nous installer le soir sous le tukusipan, le carbet commun. Toutes les générations sont là, raconte Pascal Parmentier. Cette année, à Maripasoula, au moment de lancer les fusées à poudre en fin de journée, il y avait plusieurs centaines de personnes ! » Et tout le monde a voulu tester la grande nouveauté de cette édition anniversaire : la réalité virtuelle. Une découverte du système solaire “en immersion” proposée par le NumLab de GDI situé à Cayenne, qui a provoqué selon l’animateur « des réactions très, très fortes, des crises de rire à la terreur », et un engouement exceptionnel : près de 4 000 personnes ont enfilé un casque de VR (virtual reality) pour la première fois. Une expérience exceptionnelle que peu de personne ont vécue ! Pendant quelques minutes, Aïwé Aloïké de Twenké a nagé avec des poissons au fond de l’océan… « Je n’ai pas l’habitude de voir ça, raconte le vieil homme, encore ébahi. C’est dommage, car j’aurais aimé voir la vie dans l’espace aussi. » Mais ce soir-là, une panne du groupe électrogène a sonné la fin de l’animation, à la grande déception de tous. Les rêveurs ont été rattrapés par la réalité de la vie en commune isolée.

Le choix de la Saison des pluies

Mathilde Savreux se souvient que la première édition, en 2008, lui avait demandé six mois de préparation. « Au niveau logistique, c’est un gros dispositif, surtout avec les difficultés de communication. Au final, sur la pirogue, nous avions 600 kilos de matériel pédagogique à charger et décharger à chaque étape. » La période n’a pas été choisie au hasard : l’opération se déroule pendant la saison des pluies, pour faciliter la navigation, tantôt sur le Haut-Maroni (de Loka à Pidima), le Bas-Maroni (d’Apatou à Monfina) et l’Oyapock (de Ouanary à Trois-Sauts), qui accueillent donc l’opération chacun à leur tour tous les trois ans. Cette année, la pirogue se rendait pour la quatrième fois sur le Haut-Maroni. « Les enfants nous connaissent, les adultes aussi. On a toujours un très bon accueil des chefs de village et des municipalités. C’est important d’avoir également une continuité dans le temps, de créer des liens et des actions pérennes », précise Olivier Marnette, chef de projet à La Canopée des sciences. Prochaine étape : l’ancrage dans les villages. « Il faut des personnes relais, préconise Olivier. Il y a déjà des jeunes dans les communes qui ont des compétences dans la médiation, très souvent pour ce qui a trait au patrimoine et à la culture locale. Il faudrait pouvoir y intégrer la culture scientifique. »

Depuis ses débuts, le projet a évolué, s’est peaufiné. Davantage que de la simple découverte, il s’agit désormais d’élargir le champ des possibles, de créer des ponts : entre le littoral et l’intérieur, les nouvelles technologies et les savoirs traditionnels, le village et l’école, l’école et le collège… mais aussi entre le rêve et la réalité. Car en Guyane, l’espace, c’est du concret. Même si, loin de Kourou, ils voient souvent la lumière des lancements sans en entendre le bruit assourdissant. Le Centre spatial guyanais emploie 1 700 personnes. « On insiste beaucoup sur les métiers du spatial auprès des collégiens, explique Pascal Parmentier. On leur explique que le CSG a aussi besoin d’électriciens, de techniciens… On leur parle d’Ariane 6, de l’avenir. Les collégiens ont déjà conscience que trouver du travail, c’est difficile, alors ils sont très réceptifs. Les plus jeunes, on veut les amuser, les faire rêver, mais aussi leur montrer le chemin des carrières scientifiques, susciter des vocations. Quand on leur montre les vidéos de décollage, c’est important de leur dire Un jour, c’est peut-être vous qui appuierez sur le bouton. »
« Pour les Wayanas, l’étoile représente juste une lumière, explique le chef coutumier d’Antecume Pata, Palanaiwa Aitalewa. Je suis très fier qu’ils soient venus chez nous ; j’aimerais avoir davantage d’animations comme ça dans le village. »
Depuis la première édition en 2008, 17 500 élèves des écoles et collèges des deux fleuves Oyapock et Maroni ont profité de cette fenêtre ouverte sur les sciences et les technologies spatiales. La tête dans les étoiles, mais les pieds sur terre.

Texte de Céline Bousquet
Photos Canopée des Sciences & Aéroprod Amazonie